... Ou une histoire qui n’a ni queue, ni tête, mais parce que.
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Sélène
Tenant à la main un bougeoir, elle s’avança dans l’immense pièce, éclairée uniquement par quelques fentes de lumière sur les murs et la lueur de sa bougie. Elle portait une longue robe de couleur crème, aux longues manches et lacée sur le devant, avec des liserés dorés. Ses cheveux longs étaient soigneusement attachés en deux nattes, entrelacées de rubans.
Elle sourit. Sa gouvernante ne supportait ni la poussière, ni les araignées, ni les rats qu’on y trouvait parfois ; et Sélène était ravie de s’en débarrasser pour quelques heures. Les greniers du château n’avaient pas été rangés ou nettoyés depuis des générations, et on y trouvait de tout, vieilles armes, tableaux, ustensiles divers, ... tout ce qui n’avait pas été considéré comme ayant suffisamment de valeur pour être stocké dans la salle du trésor.
Et il y avait des livres. Des tas de livres, oubliés et délaissés. Comment pouvaient-ils ignorer ainsi leur valeur ? Son père était assez occupé avec les affaires du fief dont il était le seigneur. Ses deux parents avaient fait en sorte qu’elle soit éduquée comme une future noble, délicate, douce, attentionnée, soumise. Ils n’avaient pas retenu sa passion pour la lecture, se disant qu’au fond, en lisant, elle n’abîmerait pas ses mains délicates au travail, et ne noircirait pas son teint pâle au soleil. Et puis, elle aurait de la conversation avec son futur époux.
Elle soupira. Elle savait que ses parents espéraient la marier, plus tard, à un riche seigneur voisin, pour gagner leur soutien et protection, et cette idée ne l’enchantait guère. Mais que pouvait-elle faire d’autre ? S’évader dans ces vieux livres, et rêver, seule, dans ce grenier poussiéreux. Elle avait quatorze ans, et cela faisait presque un an qu’elle venait régulièrement lire ici.
Elle était arrivée devant l’une des vieilles armoires à moitié rongées par les termites. Le dernier livre qu’elle avait lu parlait de plantes médicinales —qu’elle ne connaissait que de nom et de description, le livre étant dépourvu d’images—, celui d’avant était un journal de bord d’un grand tacticien militaire, celui d’encore avant racontait une histoire de chevalerie, et le précédent était un récit historique d’une grande bataille entre les elfes... Il y avait de tout, dans le désordre.
Alors qu’elle faisait un inventaire des livres déjà lus, l’étagère de l’armoire qui les maintenait s’effondra brusquement. Elle sursauta et la flamme de la bougie vacilla. Si l’armoire s’était écrasée sur elle... Mais à part un tas de livres par terre, rien de grave ne s’était passé. C’est alors qu’elle aperçut, sur le fond de l’armoire, là où se trouvaient les livres quelques secondes plus tôt, un panneau de bois, comme si l’armoire avait été réparée. Elle posa la bougie par terre, et tendit la main. En fait, ce panneau avait été rajouté... pour cacher quelque chose ?
Le cœur battant, elle chercha à soulever le panneau de bois, et après quelques minutes d’effort, y parvint. Derrière, il y avait un autre livre. Plus grand, avec une reliure en cuir très épais, et aux feuilles encore plus jaunies que les autres. Tremblante, elle le saisit, et s’assit à côté de la bougie pour l’ouvrir. L’écriture, très ancienne, était difficile à déchiffrer, mais elle parvint à lire les quelques premières pages. La peur la saisit. C’était un livre de magie !
La magie était une chose très dangereuse, disait-on. Les sorciers, pour la pratiquer, concluaient de terribles pactes en vendant leur âme à des divinités maléfiques. Pour s’en protéger, on les chassait, les torturait et parfois, on les brûlait vifs. Un frisson la traversa. Ranger ce livre maudit ? Le brûler ? Le ramener à ses parents ? ... Le lire ?
Y avait-il un risque à simplement le lire ? Avait-elle déjà perdu son âme en l’ouvrant ? Si c’était le cas, peut-être était-ce déjà trop tard...
Elle regarda autour d’elle, vérifiant une fois de plus qu’elle était seule, et avec un sentiment d’excitation coupable, se mit à lire.
Silwë
La flèche venait de rater une fois de plus sa cible. Elle soupira.
— Encore raté...
— Un peu moins que la dernière fois, pourtant. Tu n’es pas si loin !
Elle regarda son frère, qui s’entraînait à côté. Il aimait la railler à
chaque fois qu’elle s’entraînait —avec un succès toujours mitigé— à
l’arc.
— Ouais, bien sûr. Avec un peu de chance, je pourrai tuer l’ennemi qui se
marre à cinq mètres, tu veux dire ?
— Par exemple, proposa-t-il en riant. Ou alors tu attends qu’il te fonce
dessus, et tu l’atteins à bout portant.
Elle pivota vers lui, tendant son arc et armant une flèche imaginaire, avec
un petit air de défi.
— Méfie-toi, je pourrais le confondre avec toi !
Elle lâcha la flèche imaginaire, qu’il fit mine d’esquiver de manière
spectaculaire. Puis elle prit son arc à une extrémité, et lui fit faire un grand
arc de cercle pour empêcher son frère d’avancer vers elle. Sur le retour, il
utilisa le sien pour bloquer son mouvement et tenta de passer sous sa garde.
Elle pivota autour du point de contact, et laissa glisser son arme contre
la sienne, de façon à se retrouver au contact de son frère. De la
main gauche, elle dégaina une dague imaginaire qu’elle plaça sur sa
gorge.
— Ah, ah !
— Les enfants, qu’est-ce que vous faites là ?
La voix de leur mère venait de résonner. Instantanément, ils se séparèrent,
et répondirent en regardant leurs pieds nus.
— On s’entraîne.
— Je vois ça. Silwë, tu peux venir avec nous s’il te plaît ?
Surprise, la jeune elfe leva les yeux. Sa mère était accompagné d’un homme
qu’elle ne connaissait pas. Il portait la longue tunique vert foncé, le
pantalon blanc et les bottes habituellement réservés aux soldats —c’était
également le cas de sa mère— mais les broderies dorées indiquaient qu’il
s’agissait vraisemblablement de quelqu’un d’important. Elle nota qu’à
sa ceinture pendait une longue épée, comme celles qu’utilisent les
humains, enfin c’était ce qu’on lui avait dit. Elle n’en avait jamais
vue en vrai jusqu’alors. L’homme sembla noter son regard supris,
et lui adressa un sourire bienveillant. Ses longs cheveux blancs et
son air sage semblaient témoigner d’un âge avancé et d’une grande
sagesse.
Lui et sa mère la menèrent, d’échelle de corde en passerelle, près du
palais du roi, dans un bâtiment de taille moyenne, puis dans ce qui
ressemblait à une salle d’entraînement.
— Ta mère m’a dit que tu voulais devenir soldat, comme elle ?
— Oui. Mais je ne suis pas douée à l’arc... répondit-elle timidement.
Il lui sourit, et jeta un œil à sa mère, à quelques pas de là.
— Il est de toutes façons difficile d’être aussi bonne archère qu’elle. Mais
peut-être serais-tu plus à l’aise avec autre chose ?
Il la regarda intensément pendant quelques secondes, comme s’il
l’évaluait.
— Quel âge as-tu ?
— Douze ans.
Il lui tourna le dos, et alla chercher une épée en bois.
— Essaie ça.
Elle prit l’arme, la soupesa, et hésita.
— Essayer, comment ?
— Comme ça.
L’homme avait saisi une seconde épée en bois, et s’était précipité sur elle.
Surprise, elle fit un pas de côté, et tenta de dévier l’épée d’un coup de la
sienne. Même en bois, l’épée était un peu lourde... L’homme attaqua de
nouveau, elle fléchit légèrement les genoux et plaça son épée pour tenter
d’encaisser un choc qui ne vint pas... L’homme s’était arrêté à quelques
centimètres d’elle.
— Pas mal. Je pense que c’est bon.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Il s’assit, et fit signe à la jeune fille et à sa mère de faire de même.
— L’arc et la dague sont les armes par excellence des elfes, par tradition.
Mais ce ne sont pas les seules. Nous avons aussi besoin, pour nous protéger,
de gens sachant se battre avec d’autres armes, comme l’épée, très à la mode
chez les humains, la lance, la hache, le fléau ou même la magie. Je suis le
dirigeant de ces escouades spécifiques. Ta mère m’a parlé de tes difficultés à
l’arc...
Sa mère continua, alors qu’elle rougissait.
— Malgré cela, tu sais te battre et as l’air d’y prendre de l’intérêt. C’est
pourquoi j’en ai parlé autour de moi...
Elle souriait. Depuis le temps qu’elle était dans le groupe d’archers d’élite
de la garde royale, elle connaissait beaucoup de monde. Le vieil homme
reprit en souriant.
— À partir de maintenant, tu viendras t’entraîner régulièrement à l’épée,
ici. Cela te convient-t-il ?
Elle leva les yeux vers lui et hocha la tête.
Uhr
Les trois adolescents couraient dans la plaine. Ils étaient pieds nus, vêtus de pagnes grossiers en cuir, et avaient chacun, glissée dans une ceinture, une épée plus ou moins rouillée, qui semblait avoir subi de nombreux coups. Leurs cheveux bouclés étaient sales et en bataille, et bien qu’ils ne soient pas aussi grands et forts que les barbares adultes de leur clan, leur musculature aurait pu impressionner plus d’un citadin.
Uhr, le plus jeune, était en tête. Lorsqu’ils arrivèrent au sommet de la
petite colline, il leur fit signe de s’arrêter.
— Là, regardez !
Devant eux s’étalait un troupeau d’aurochs sauvages, qui broutaient
paisiblement.
— Pourquoi tu t’arrêtes ? demanda sa sœur en lui donnant un coup de
poing dans les côtes.
— Bah, on peut peut-être...
— On peut juste attaquer. Tu réfléchis trop, Uhr, ajouta son frère. On y
va !
Les deux jeunes gens tirèrent leurs épées, et commencèrent à dévaler la
colline en direction des aurochs.
Uhr haussa les épaules. Il savait qu’il réfléchissait un peu trop et ne tapait pas assez. Pourtant l’autre jour son hésitation à attaquer un fauve à dents longues des plaines —pire, une mère protégeant ses petits— leur avaient probablement sauvé la vie. Mais il n’avait pas besoin de se poser autant de questions. Manger, boire, s’entraîner au combat, chasser, combattre, son quotidien était pourtant simple, et laissait peu de place à la réflexion. Alors pourquoi ? Quel destin facétieux, quel dieu blagueur avait décidé de lui donner ce que sa famille considérait comme le pire des défauts ? Il réalisa qu’il était encore en train de se poser une question inutile, dégaina son épée, et courut à la suite de son frère et de sa sœur.
Irdann
Cela faisait quelques heures qu’ils marchaient ensemble en silence. Le prêtre qui l’accompagnait semblait de bonne humeur, mais il n’osait pas le questionner. Il n’avait que onze ans, après tout, et s’il était fils de duc, il savait qu’il ne fallait pas fâcher un prêtre de la déesse. On disait que leurs pouvoirs étaient grands, et qu’ils pouvaient —entre autres— foudroyer quelqu’un sur place en une parole.
L’homme en question, qui devait avoir une quarantaine d’années, portait une robe gris clair, munie d’une capuche qu’il avait laissée dans son dos. Un pendentif d’or ornait sa poitrine, et une épée pendait à sa ceinture de cuir. Il marchait en s’aidant d’un long bâton de bois et portait sur le dos un large sac en cuir, visiblement rempli.
— Hm... prêtre Khil ?
Le prêtre considéra un instant le jeune garçon, vêtu d’une tunique rouge,
d’un pantalon brun, et d’une paire de bottes en cuir épais. Une longue
épée, presque aussi grande que lui, était attachée dans son dos. Il lui
sourit.
— Tu peux m’appeler simplement Khil. Vas-y, je t’écoute Irdann.
— Qu’est-ce que je vais devoir faire, pour devenir paladin ?
— Hé bien, tu auras une éducation mêlant celle d’un prêtre et celle d’un
soldat. Tu deviendras donc un chevalier, non pas au service d’un seigneur ou
d’une dame, mais au service de la déesse.
— Ça veut dire que je vais apprendre les enchantements secrets de
Melna ?
— Cela dépendra surtout de si la déesse t’en juge digne, n’oublie pas...
Il resta silencieux quelques instants. Tout ne serait pas simple...
— C’est vous qui allez m’apprendre à me battre à l’épée ?
— Probablement. As-tu déjà appris un peu ?
— Oui, avec mes deux frères. Comme le veut la tradition, mon frère aîné
est l’héritier du duc mon père, et le second est un futur grand général. Et
moi...
— Tu dois venir au service du temple, je connais. Mais donc tu sais déjà un
peu utiliser une arme... Tiens attrape ça.
Il lui lança son bâton de marche, qu’il saisit au vol. Le prêtre dégaina
ensuite son épée.
— Vas-y, attaque-moi.
Irdann hésita un instant. Mais après tout, c’était lui qui lui avait demandé,
n’est-ce pas ?
Il fléchit légèrement les genoux, et affermissant sa prise à deux mains
sur le bâton, porta un premier coup, que Khil para habilement. Puis il saisit
son arme de fortune d’un bras, et porta plusieurs coups latéraux que son
adversaire dévia du plat de sa lame. Il parut surpris.
— Mais... tu es gaucher ?
Irdann rougit et changea rapidement son arme de main, enchaînant
plusieurs attaques aussi rapidement qu’il put. Après avoir paré avec une
facilité déconcertante, le prêtre fit un pas en arrière et lui fit signe de
s’arrêter.
— Tu t’en sors plutôt bien.
Il baissa les yeux, lui rendant son bâton.
— Merci.
— Tu sais donc tenir une épée des deux mains...
Il rougit à nouveau, gêné.
— ... C’est très intéressant !
— Ah ? Mes frères me disent que se battre de la main gauche, ce n’était
pas digne d’un chevalier, alors...
Il éclata de rire.
— Ne les écoute pas. La déesse se moque de savoir de quel bras tu te bats,
tant que c’est pour la bonne cause. Et qui sait, changer d’arme rapidement
pourrait être un atout en combat, non ?
Il leva les yeux, et osa sourire timidement.
— Vous avez déjà combattu des vrais adversaires ?
Il lui fit un clin d’œil.
— Oui. Depuis que je suis prêtre, j’ai beaucoup voyagé, et j’ai vécu de
nombreuses aventures...
Irdann regarda à nouveau le prêtre. La robe qu’il portait dissimulait
assez efficacement une certaine carrure, et son rythme de marche
montrait son endurance. Le bâton de marche était-il là pour faire
semblant d’être inoffensif ? Il devait être redoutable sur un champ
de bataille, ou ailleurs... L’avoir comme maître d’armes serait un
honneur.
— Mais tu sais, je ne suis pas le meilleur épéiste qui soit, reprit Khil,
comme s’il devinait ses pensées. D’ailleurs, il me semble que la tradition
veut que les futurs paladins fassent une partie de leur apprentissage en
dehors du temple.
— Ah ? Comment ?
— Je ne sais pas. Tu es le premier depuis longtemps, mon garçon ! Nous
verrons bien.
Il lui sourit, et ils se remirent en route. Le chemin était long jusqu’à la
capitale.
Sélène
Debout devant elle, ils tremblaient de tous leurs membres. Surprise ? Colère ? Peur ? Incrédulité ? Panique ? Probablement un peu de tout cela. Le grenier dans lequel elle les avait amenés était dans un sale état, mais c’était le seul endroit où elle pouvait pratiquer la magie sans être vue ou entendue...
Suivant pas à pas les conseils du livre, elle avait découvert qu’elle avait un certain don pour cela. Avec de la persévérance, elle avait réussi à lancer son premier sort, paraît-il le plus simple, une boule de feu, et elle avait manqué de brûler la bibliothèque. Le livre disait aussi qu’il était très difficile de contrôler sa propre énergie magique... De nombreuses traces noires couvraient désormais les murs et le sol du grenier, et un certain nombre de vieux meubles en bois avaient brûlé.
À ses pieds, deux ou trois vieilles planches finissaient de se consumer en
crépitant. Ses parents n’avaient pas bougé, toujours sous le choc après sa
démonstration spectaculaire.
— Ce n’est pas possible...
— Notre propre fille, une sorcière...
Elle se tenait entre eux et la porte du grenier. Elle ne cherchait pas
particulièrement à les empêcher de sortir, mais elle voulait qu’ils l’écoutent
avant.
— Arrêtez avec vos histoires. Les sorciers ne sont pas maléfiques, en tous
cas pas tous. Vous ne croyez quand même pas à toutes ces histoires de
démons ?
— Ils avouent tout de même...
Elle secoua la tête d’un air rageur.
— Avec les tortures qu’on leur inflige ? N’importe qui avouerait n’importe
quoi. Ne soyez pas idiots.
Elle disait ces mots en essayant de s’en persuader elle-même. Il y avait
quand même des légendes et récits parlants de sorciers maudits... Mais
peut-être n’était-ce pas le cas de tous ?
— Regardez-moi. Suis-je devenue un monstre en apprenant un peu de
magie ?
Ils l’observèrent un moment. Elle n’avait pas vraiment changé ces dernières années, à part un peu grandi, mais ce n’était vraisemblablement pas une histoire de magie. Pourtant... ils avaient la sensation que leur fille leur échappait, qu’elle n’était pas la jeune fille qu’ils auraient voulu qu’elle soit, qu’elle ne pensait pas comme ils auraient voulu qu’elle pense. Peut-être était-ce juste cela, être une sorcière ? Ne pas être celle que les autres attendaient ? Était-ce maléfique pour autant ?
Elle soupira, et interrompant leurs pensées, fit apparaître lentement une
seconde boule de feu dans sa main gauche. Ses parents firent un pas en
arrière, effrayés.
— Écoutez, si vous comptez me dénoncer, je lance cette boule de feu par la
fenêtre. Toute la ville la verra et vous serez aussi embêtés que moi vis-à-vis
de votre peuple.
La boule de feu grandissait, se nourrissant de sa colère et de sa frustration.
Elle sentait sa chaleur de plus en plus intense, alors que la panique
grandissait dans les yeux de ses parents. Elle tourna la tête vers la flamme.
Reprendre le contrôle, ne pas la laisser grandir trop, respirer...
— Mais si vous me laissez tranquille avec ma magie, alors personne à part
vous ne le saura.
La taille de la flamme diminua lentement, à mesure qu’elle se calmait.
— Si vous me laissez étudier la magie comme je le souhaite, je ferai tout
pour garder sauf l’honneur de la famille. Je ferai tout ce que vous voudrez.
J’épouserai qui vous voudrez. S’il vous plaît...
Un silence passa, durant lequel ils semblèrent considérer cette idée.
— Aaaïe !
La boule de feu, même après avoir considérablement décru en taille et en
énergie, avait fini par se poser sur sa main. Elle secoua son bras en se
mordant les lèvres. Son père fit un pas en avant, et lui parla d’une voix
—presque— apaisée.
— Montre ton bras ?
Sa main et son poignets étaient rouges, et des cloques commençaient à se
former.
— Je peux... m’en occuper.
Elle se concentra, malgré la douleur vive. Il y avait cet autre sort qu’elle
avait appris. Un sort pour soigner... Il était, d’après le livre, plus complexe
que celui du feu, et elle avait beaucoup moins d’occasions de le pratiquer.
Mais les quelques fois où elle avait essayé, le résultat n’avait pas été si
mauvais. Elle prit une grande inspiration et ouvrit les yeux. La douleur avait
considérablement diminué, et les cloques avaient disparu, même si
la peau restait un peu rouge et sensible. Elle lâcha un soupir de
soulagement.
— Vous voyez, la magie peut être bénéfique, aussi.
Son père observa tour à tour sa main, son visage, et celui de son épouse, qui
semblait réfléchir, un peu en retrait. Celle-ci finit par s’approcher
également.
— J’ai peut-être une idée...
Farl
Farl prit une grande inspiration et commença son ascension. Le bâtiment était ancien, et très haut, et les interstices entre les pierres formaient d’excellentes prises pour ses mains et ses pieds. Patiemment, silencieusement, il gravit les étages. Vêtu de sombre de la tête aux pieds, il était quasiment invisible dans la nuit. Ce n’était pas la première fois qu’il s’adonnait à ce genre de sport, ni la dernière d’ailleurs. À condition de ne pas tomber. Écartant cette pensée, il se remémora ces dernières années, si bien remplies...
Il était né dans une famille très pauvre de la capitale, et avait été laissé plus ou moins à l’abandon, sa pauvre mère n’ayant pas les moyens de le nourrir. Il vivotait de chapardages et de mendicité. Il était très doué, et avec sa petite taille et sa rapidité, il arrivait toujours à échapper aux ennuis. Mais un jour, il avait fini par se faire prendre. À sa grande surprise, l’homme qui l’avait saisi la main dans le sac ne l’avait pas dénoncé. À la place, cet étrange personnage, grand, mince et aux cheveux blancs s’était présenté comme un assassin professionnel, et lui avait proposé de devenir son apprenti. Il avait alors sept ans.
Depuis —il esquissa un sourire à l’évocation de ce souvenir—, sa vie avait radicalement changé. Déjà parce qu’il était logé, nourri et habillé par son maître, mais surtout parce qu’il passait ses journées —et surtout ses nuits— à apprendre les ficelles du métier. Déplacement furtif, combat avec une ou deux dagues, utilisation des divers dards et stylets de contact ou de lancer, poisons et antidotes, et comme ce soir, escalade. La ville était devenue un grand terrain d’entraînement et de jeu.
Arrivé au troisième étage du bâtiment, il regarda discrètement si quelqu’un se trouvait à la fenêtre, et constatant que non, il s’assit sur le rebord pour souffler quelques instants. Il aperçut, en bas, quelques passants —fêtards, malfaiteurs, gardes ?— marcher dans la rue sans le voir. Il n’était qu’une ombre parmi les ombres de la nuit.
Il prit une grande inspiration et se releva. Ses doigts trouvèrent naturellement une nouvelle prise sur le mur, et il reprit son ascension. L’escalade de ce bâtiment n’était pas particulièrement difficile, avec toutes ces pierres moyennement ajustées, mais restait longue et répétitive. Il commençait à sentir la fatigue dans ses avant-bras. Il parvint au cinquième étage, à partir duquel les briques étaient plus serrées. Il ne lui en restait qu’un à grimper, et sur le toit, la gouttière ferait un point d’attache parfait. Il sortit de son petit sac à dos en cuir une corde et un grappin, qu’il lança avec habileté jusqu’au rebord du toit. Après avoir vérifié la solidité de son attache, il grimpa lestement jusqu’au sommet du bâtiment.
Assis sur le faîte du toit, son maître l’attendait en souriant.
Était-il monté par l’escalier ? Avait-il escaladé ? Plus rien ne le
suprenait venant de lui de toutes façons. Il regarda une montre à
gousset.
— Bravo, tu as mis moins de temps que prévu.
Un peu essoufflé, Farl sourit en rangeant son grappin et sa corde.
— Je t’ai entendu faire un peu de bruit, en revanche, mais ça reste tout à
fait honorable.
Il soupira. « Tout à fait honorable », c’était un sacré compliment venant de
lui. Même si... ce n’était pas parfait. Jamais parfait avec lui. Son maître se
leva et s’étira calmement.
— Il ne te manque pas grand chose pour valider ta formation. Une première
mission.
Farl le regarda, les yeux brillants.
Zach
— Bon, allez, on fait une pause ?
À ces mots bénis, Zach se releva avec un soupir de soulagement, ruisselant
de sueur. Il avait arrêté de compter les bûches qu’il lui restait à fendre et
celles qu’il avait déjà débitées. Il se tourna vers ses deux frères, qui, comme
lui, posèrent leur hache, et se dirigèrent vers l’ombre fraîche et accueillante
d’un arbre. L’aîné des garçons sortit alors un petit pichet de vin, qu’il
partagea.
— On a bien avancé, encore quelques heures et on aura terminé je
pense.
— À part Zach, qui n’avance pas.
— Héé, je te permets pas !
— Je rigole, te fâche pas. T’as pas nos bras, c’est tout.
— En fait, t’es juste jaloux de Zach.
— Quoi ?
Son frère aîné sourit.
— Parce que c’est avec lui que la fille du cordonnier a bien voulu danser
l’autre soir.
— C’est avec son petit air d’elfe, ça plaît aux filles. Mais ça n’aide pas à
couper du bois.
Zach sourit et haussa les épaules, puis reprit une gorgée rafraîchissante, se remémorant la soirée de la veille.
C’est vrai qu’il était un peu plus petit et nettement plus frêle que ses deux frères, et leur ressemblait très peu. Tous deux étaient grands, roux, aux épaules très larges, travaillées par toutes ces années à couper des arbres, comme leur père. Et pour cause ! On l’avait trouvé, bébé, sur le pas d’une porte du village. Un couple de bûcherons du village l’avaient alors adopté et élevé comme leur propre fils, mais ils ignoraient tout de ses véritables origines. Il se demandait parfois ce qu’aurait été sa vie s’il n’avait pas été déposé là, mais ne regrettait pas le moins du monde celle qu’il vivait.
Alors qu’ils s’apprêtaient à se remettre au travail, ils aperçurent un
carosse, richement décoré, escorté par trois soldats à cheval. Les soldats
portaient l’enseigne de leur seigneur, sire d’Assem, et se dirigaient vers la
forêt. Apercevant les trois adolescents, tous trois vêtus d’une simple
tunique, d’un pantalon et de vieilles bottes, ils se dirigèrent vers eux. Ils
étaient impressionnants, avec leurs cottes de mailles, leur casque et leurs
épées et boucliers au côté.
— Bonsoir jeunes gens. Nous cherchons un endroit où passer la nuit, pour
nous et la damoiselle que nous escortons.
Ils firent un geste de la tête vers le carosse, dont les épais rideaux de velours
masquaient l’intérieur.
— Vous pouvez vous rendre à l’auberge du Renard Vif, au milieu du village,
où vous trouverez de quoi souper et dormir.
— Merci. L’un d’entre vous peut-il nous y conduire ?
Zach se porta volontaire, et guida le convoi jusque dans le bourg. En
chemin, l’un des soldats l’interrogea :
— Dis-moi, mon garçon, nous cherchons quelqu’un pour nous guider à
travers la forêt, demain. Sais-tu si quelqu’un peut le faire ?
Il réfléchit quelques instants.
— Il n’y a pas de guide disponible. Mais beaucoup de jeunes du village, dont
mes frères et moi, connaissent très bien cette forêt.
— Vous êtes les enfants du bûcheron, c’est ça ?
— Oui.
— Quel âge as-tu ?
— Seize ans.
— Tu me sembles assez grand pour cette tâche. Qu’en dis-tu ?
Zach se sentit flatté de cette confiance, et hésita presque à accepter.
Était-il à la hauteur ? Puis à la réflexion, il ne voyait pas qui d’autre. Il
était, de ses frères, celui qui connaissait réellement le mieux la forêt,
puisqu’il y passait une bonne partie de son temps libre.
— D’accord.
Aldariel
— Oui, Aldariel, tu voulais me voir ?
La jeune elfe fit quelques pas dans la salle du trône. Elle était petite et
frêle, vêtue d’une robe mi-longue blanche, pieds nus, un diadème
argenté retenant ses longs cheveux noirs emmêlés. Cet endroit était si
impressionnant. Et son père avait l’air si imposant quand il était assis sur
son trône ! Et elle se sentait toujours si petite face à lui dans ces
conditions... Sentant sa gène, et constatant qu’il était seul avec elle,
il éclata de rire et vint prendre la petite fille de dix ans dans ses
bras.
— Papa, je voudrais apprendre à me battre.
Il fronça les sourcils.
— Pourquoi ? Il y a bien plus intéressant à faire, pourtant ! Quelque chose
te manque-t-il ?
Elle soupira.
— Je m’ennuie. J’ai déjà appris à m’occuper des poneys du clan, à soigner
les animaux et les autres elfes, je connais les secrets du tissage et du pain
elfique, et j’ai aussi appris à jouer de la harpe.
— Tu y parviens à merveille d’ailleurs, surtout le soin. Tu surpasserais
presque ton maître !
— Oui, et... c’est pour ça que j’ai envie de faire autre chose.
Il réfléchit. Ses grands frères et sœurs avaient fini par s’intéresser à la
politique du clan, ce qui en compliquait nettement la gestion, tout en créant
certaines tensions entre eux. Finalement, il valait peut-être mieux qu’elle
s’entraîne au combat. De toutes façons, elle ne verrait probablement aucun
champ de bataille de sa vie —ou alors que de loin—, du moins il l’espérait,
alors que risquait-il ?
— Papa, n’es-tu pas toi-même un excellent archer ?
Il soupira.
— C’est vrai. Du moins, c’était vrai jusqu’à il n’y a pas si longtemps...
J’allais même disputer des tournois chez les humains.
Chez les humains... On disait tant de choses des humains ! Elle ne savait
même pas que son père y était déjà allé. Apercevant son air rêveur, son
père interrompit ses pensées. Il valait mieux la concentrer sur le tir à l’arc
plutôt que sur les humains, c’était nettement moins dangereux. — Soit. Je
t’enverrai dès demain un professeur de tir à l’arc : une des meilleures
archères de mon escouade d’élite.
Le visage d’Aldariel s’illumina.
Samantha
La grande salle du temple était immense, et tous les habitants du temple —prêtres et prêtresses, novices, et même les serviteurs— y étaient présents. Il y avait même un grand nombre de fidèles venus de la ville. Elle ne l’avait jamais vue aussi pleine. Ils étaient tous là pour elle... C’était excitant, et presque un peu effrayant.
Le prêtre devant elle se mit à réciter les paroles rituelles d’intronisation. Dix-sept ans, et elle était intronisée Grande Prêtresse... Déjà ! Mais cette ascension n’avait pas été sans embûches. Lorsqu’elle avait huit ans, ses parents —de modestes marchands— avaient été tués lors d’un raid barbare. Trop petite pour être remarquée, elle avait été épargnée. Les quelques survivants de son village, déjà trop démunis pour s’occuper d’une bouche de plus à nourrir, l’avaient confiée à un prêtre itinérant de Melna, qui avait emmené la pauvre orpheline au temple de la ville la plus proche.
Une fois la douleur et les difficultés d’adaptation passées, Samantha avait révélé une forte connexion avec la déesse, et avait souhaité devenir prêtresse, puis grande prêtresse. Elle avait, petit à petit, appris les enchantements sacrés les plus difficiles, maîtrisé les secrets divins les plus cachés, et surtout écarté avec subtilité toutes les concurrentes.
Et elle avait réussi. Elle se tenait droite, dans la lumière qui tombait de la large ouverture du toit, au centre de la salle. Elle portait, pour la première fois, la tenue des grandes prêtresses. Sa robe était longue, d’un rouge vif, sans manches, aux larges bordures dorées, et mettait très bien —peut-être un peu trop ?— en valeur sa féminité. Elle portait un large collier d’or couvrant jusque ses épaules, ainsi que plusieurs bracelets, aux poignets, bras et chevilles. Elle était fière de tout ce chemin accompli.
Le prêtre avait terminé son incantation, et s’écarta en se tournant vers elle. Les quelques murmures qu’elle avait entendus de la foule se turent. C’était son tour. Elle prit une grande inspiration, et fixa le sol, sous ses pieds nus. Sous l’ouverture du toit, là où elle se trouvait, le marbre du temple s’arrêtait pour laisser place à un large cercle de terre meuble. Elle rejeta ses longs cheveux en arrière, ferma les yeux et entonna une douce mélopée.
Sous les yeux émerveillés du public, une pousse sortit de la terre, puis se mit à grandir, lentement. Samantha leva lentement les bras, et fit quelques mouvements, les yeux toujours clos, comme si elle guidait les jeunes branches vers la lumière. Lorsque l’arbre l’eut dépassée de plusieurs têtes, elle s’arrêta et ouvrit enfin les yeux pour le regarder.
Un tonnerre d’applaudissement retentit. Cet enchantement, un des plus difficiles à maîtriser, devait être réalisé sous les yeux des témoins pour être intronisée officiellement en tant que grande prêtresse... Et elle avait réussi, avec brio. Elle poussa un soupir de soulagement. Le prêtre s’avança, tenant entre les mains un cercle d’or qu’il déposa sur sa tête. Les applaudissements redoublèrent.
Elle était désormais Samantha, grande prêtresse de Melna.
Zach
— Là-bas, je vois l’orée !
Les soldats laissèrent échapper une exclamation de joie. Après quatre jours
dans la forêt, ils n’étaient pas mécontents de retrouver la civilisation. De
son côté, Zach, installé à côté du cocher, rêvassait. Il se demandait bien qui
était l’occupante du carosse, qu’il n’avait pas le droit de voir, en théorie. En
pratique, la damoiselle ayant tout de même besoin de sortir de temps en
temps, il avait pu entr’apercevoir, à plusieurs reprises, une silhouette de
petite taille, couverte de la tête aux pieds d’un long manteau bleu marine
richement orné.
— Hé, gamin !
Sortant de sa rêverie, il tourna la tête vers le soldat, qui lui adressa un
grand sourire.
— Tu as fait du bon boulot en nous guidant jusque là. Tu auras bien gagné
ta paie !
Il rougit légèrement.
— Merci.
— Ton chemin parallèle pour éviter le sentier embourbé était le bienvenu...
Nous aurions perdu beaucoup de temps à nous traverser cette partie avec le
carosse !
Il haussa les épaules en souriant.
— Nous allons parfois livrer du bois par là, et ce n’est pas la première fois
que ce chemin est inondé...
Le cocher, à côté de lui, lui donna un coup de coude.
— Tu sais que dans la région, il y a des gens qui en font leur boulot ?
— Dans mon village, il y a le vieux Tom. Enfin, il y avait, parce que cela
fait longtemps qu’il est un peu trop âgé pour ça.
Il lui fit un clin d’œil.
— Tu devrais aller le voir, et y réfléchir. Tu y serais meilleur que bûcheron,
à mon avis.
Il allait répondre, lorsqu’un des soldats lui adressa la parole.
— On approche de midi. Il y a une taverne, dans le village où on
arrive ?
— Oui. Sur la grand’rue, vous ne pouvez pas la rater.
— Allez, gamin, viens boire un verre avant de repartir. Je te l’offre. Tu l’as
bien mérité !
![]()
Uhr
Prisonnier ! Il était légèrement blessé, mais surtout enchaîné, et humilié. Sa tribu venait de subir une attaque surprise d’un clan ennemi, et ils n’avaient rien pu faire. Ceux qui n’étaient pas morts au combat avait été fait prisonniers, pour être revendus comme esclaves. Lui et ses comparses enrageaient. C’était peut-être encore pire que de mourir libre, l’épée à la main...
Après une journée de marche intensive, sa colère brute s’était estompée, contrairement à ses compagnons d’infortune, et il s’était mis à réfléchir. Il allait se venger et venger sa famille, c’était sûr. Mais pour cela, il lui fallait d’abord se libérer. Alors qu’ils étaient tous enfermés dans un enclos de fortune, comme des animaux, Uhr observa ses chaînes. De simples anneaux de métal peu travaillés, mais très épais. Avant de s’endormir, épuisé, il les examina longuement. L’un des anneaux, le huitième qui partait de ses poignets attachés et le reliait aux autres, semblait un peu moins solide. Plus précisément, il n’était pas parfaitement fermé, et permettait de laisser passer un ongle. Mais l’anneau restait extrêmement dur. Comment pouvait-il espérer se libérer avec si peu ?
Les jours qui suivirent furent tout aussi difficiles. Uhr subissait les coups sans broncher et ne cherchait pas à se rebeller contre ses ennemis, ce qui lui permettait d’éviter de recevoir trop de coups de fouets. Peut-être pensaient-ils briser sa volonté rapidement – il était plus jeune et moins costaud que beaucoup de ses compagnons –, et dans ce cas tant pis pour eux.
Le cinquième jour, l’expédition rejoignit un camp nettement plus important. Il avait du mal à compter, mais il semblait y avoir plus d’ennemis qu’il n’avait de doigts et de doigts de pieds. Peut-être autant qu’il y avait de doigts et de doigts de pieds sur tous les membres de son clan. Il entr’aperçut même celui que ses ennemis appelaient le « roi Kourhk », le chef de ce grand clan barbare.
Leur petit groupe rejoignit d’autres prisonniers, enchaînés eux aussi, dans un grand enclos. Ils étaient encore mieux gardés que pendant le trajet, et il se découragea un peu. Comment avait-il une chance de s’enfuir à présent ? Soudain il sentit une vive douleur dans son pied gauche, et se retint de hurler. D’abord parce qu’un barbare, ça ne crie pas de douleur, et ensuite parce que ce n’était pas la peine d’attirer des coups de fouet ou de bâton en plus.
Une fois seul, il observa l’objet qui était rentré dans son pied nu. Il s’agissait d’un clou, enfin, d’un morceau de métal pointu vaguement muni d’une tête, qui avait vraisemblablement servi à assembler les rondins de bois en barricade autour des prisonniers. Le métal était très dur... Il avait peut-être une chance de s’en tirer, en fait.
Farl
Cela faisait deux jours qu’il marchait seul. Il était vêtu de gris sombre et de noir, comme de coutume, avec une légère armure de cuir noir sous sa tunique pour le protéger en cas de combat, et avait vérifié plusieurs fois son équipement. Dagues, stylets, dards empoisonnés à diverses substances, tout était bon. Les lames étaient toutes peintes en noir, ne laissant que la pointe et le tranchant brillants, afin d’éviter tout reflet inutile. Il avait laissé un peu en retrait, dans une cachette, son sac à dos, contenant de quoi survivre, ainsi qu’un assortiment de poisons et antidotes. Il vérifia encore une fois le fonctionnement de chaque accessoire, ainsi que des fourreaux de poignet, qui lui permettaient de dégainer aussi vite que sa pensée. Il était prêt.
Devant lui, s’étendait le campement du roi Kourhk. Combien étaient-ils ? Plusieurs centaines probablement. Certes, comme lui avait expliqué son maître, ce n’était pas si inquiétant aux yeux du pays, mais si le problème pouvait être réglé plus simplement qu’en envoyant une armée...
Il passa les quelques heures avant la nuit complète à observer les allées et venues des barbares. Il observa notamment dans un coin, un enclos ou semblaient se débattre des prisonniers, visiblement d’une ou deux tribus rivales. Il nota cette information, cela pourrait faire une diversion efficace au besoin.
Il parvint à deviner que les quatre tentes au centre du campement, visiblement bien gardées, devaient abriter des chefs ou sous-chefs de clan. Mais il n’était pas tout à fait sûr de l’endroit où se trouvait leur roi. Il lui faudrait encore observer la situation, ou les tuer tous, ce qui compliquerait nettement la tâche.
Alors que le jour diminuait encore, il distingua, parmi les prisonniers, un jeune homme plus calme, plus posé. Au lieu de se débattre ou de s’effondrer d’épuisement, il semblait très affairé à observer ses chaînes. Que faisait-il donc ? Il s’approcha doucement, tout en restant à couvert. Il vit alors que le jeune barbare s’efforçait d’ouvrir l’un des maillons de sa chaîne, en s’aidant d’un vieux clou comme levier. Il progressait très lentement, mais il persévérait, et se hâtait de cacher son ouvrage dès qu’un garde s’approchait de lui.
Uhr
Libre, il était libre. Enfin, presque. Il lui fallait encore s’échapper de l’enclos, esquiver les gardes ou s’en débarrasser, et gagner le petit bois à côté. Là, il avait de bonnes chances de pouvoir conserver sa liberté, et peut-être, revenir se venger... Mais pas tout de suite. Quand il en aurait les moyens. De plus, s’il n’était plus attaché au sol, ses mains étaient toujours liées, et ses mouvements étaient donc limités.
Cachant le maillon ouvert, il attendit que la garde soit relevée et que le calme soit revenu. Puis, tenant le reste de la chaîne dans ses mains pour éviter de faire du bruit, et profitant d’un instant où la lune se cachait derrière un nuage complice, il escalada doucement la palissade. Le garde regardait dans une autre direction. Encore une dizaine de mètres et tout serait bon... Il marchait avec toutes les précautions possibles. Pourtant, ce ne fut pas suffisant. Était-ce son pas ? Ses chaînes ? Son souffle ? Un hasard ? Toujours est-il que le garde se retourna à ce moment là, et après un quart de seconde de surprise, ouvrit la bouche pour crier l’alerte.
C’est alors qu’une fine silhouette, aussi noire que la nuit, bondit sur le garde, lui trancha la gorge tout en l’empêchant de crier, et l’accompagna au sol, le posant doucement en position assise contre la balustrade. Tout s’était passé en très peu de temps, et pas le moindre bruit n’avait filtré. Uhr était impressionné, et effrayé aussi. Ami ou ennemi ?
La silhouette lui fit signe de ne pas faire de bruit, et lui désigna le petit
bois. S’il restait sur place, il serait repéré à un moment où à un autre. Il
n’avait donc pas grand chose à perdre à suivre le mystérieux inconnu. Il se
hâta vers le petit bois, où l’étranger le rejoignit rapidement, sans faire le
moindre bruit.
— Qui es-tu ? lui demanda-t-il.
— Je suis Uhr, un guerrier du clan Bhasthon. Nous avons tous été tués ou
fait prisonniers. J’ai réussi à me libérer. Et toi, qui es-tu ?
Il montra à la silhouette, toujours aussi sombre, ses chaînes.
— Mon nom est Farl. Je suis envoyé pour assassiner le roi Kourhk. Je
suppose que tu aimerais te venger, non ? Peut-être pouvons-nous nous
entraider ?
Uhr se demanda un instant comment un homme aussi petit et frêle pouvait
se charger de cette tâche. Puis la vision de l’assassinat du garde lui revint en
mémoire, et il hocha la tête. De toutes façons, ce gars était dangereux,
mieux valait être de son côté. Et puis n’importe quel côté valait mieux que
celui de son ennemi.
— J’ai pu observer. Dans les quatre tentes qui sont là-bas, le roi dort dans
celle qui est la plus opposée à nous. Il y a deux gardes devant, mais c’est
tout. Il porte une couronne. Un bandeau de cuir autour du front, avec des
pierres précieuses rouges dessus.
Il reprit son souffle. Il n’avait pas l’habitude d’expliquer aussi longuement,
d’habitude ses camarades s’arrêtaient aux quatre premiers mots. Mais
l’étranger l’écoutait attentivement, tout en sortant un sac en cuir d’un arbre
creux, et en fouillant dedans.
— Dans la tente qui est du côté de la lune, il y a d’autres chefs barbares, en
dessous de lui. Celle qui est la plus proche de nous contient son trésor de
guerre, enfin je crois. La dernière, je crois qu’il y a des prisonniers
importants.
Le jeune homme le regarda, en sortant un outil de son sac.
— Comment as-tu vu tout ça ?
— Cela fait plusieurs jours que je les observe. Je voulais me venger, mais
seul, comment faire...
Le jeune homme le regarda longuement, sans dire un mot.
— Donne-moi tes poignets.
Il obéit, et l’étranger utilisa son outil pour ouvrir silencieusement et
rapidement les chaînes qui le retenaient.
— Maintenant, nous avons moyen de mettre cette vengeance en pratique.
Il lui sourit, et Uhr lui rendit son sourire. Ami.
Farl
Décidément, ce jeune barbare était hors du commun. Il n’avait pas l’air
si différent des autres, et pourtant il avait réfléchi et observé, espérant la
vengeance qu’il savait illusoire. Et sa patience pour ouvrir ses chaînes...
Sans compter qu’avec les informations qu’il avait, il allait enfin pouvoir
mettre en place l’assassinat. Et peut-être même plus. Il réfléchit quelques
instants, alors que le barbare jouait avec ses chaînes défaites, savourant sa
liberté.
— Bon, voilà ce que nous allons faire.
Il dessina sur le sol, de la pointe de sa dague, un vague plan du campement.
Le barbare fronça les sourcils, jeta un œil vers le camp, puis vers le plan, et
sembla comprendre.
— Je vais m’occuper de neutraliser les deux gardes du roi. Tu vas pouvoir
entrer dans la tente du roi, je te laisse le plaisir de l’assassiner, je crois que
tu en es parfaitement capable. Au besoin je viendrai t’aider. Pendant ce
temps, je vais aller libérer les prisonniers importants dans la tente d’à
côté.
— Mais on va être découverts, ils vont donner l’alerte, non ?
— Oui, évidemment. Mais la panique qui va se créer va nous aider à nous
enfuir.
— Si on a le temps, tu crois qu’on peut libérer les autres ?
— Éventuellement, on verra. Ça te va ?
Le barbare réfléchit encore un instant.
— Je n’ai pas d’épée. Les chaînes, c’est bien pour donner des coups de
poing, mais pour tuer rapidement, ça ne marche pas.
— Tu as raison. L’homme que je viens de tuer, il avait une épée, je crois.
Cela te conviendrait ?
— Oui. D’ailleurs, il faudra se dépêcher avant qu’ils ne voient qu’il est mort.
Les gardes changent de temps en temps.
Il hocha la tête, et ils se levèrent. Le barbare lui tendit sa main. Il la serra,
et ils se sourirent.
Uhr
Il suivit en silence son nouveau compagnon. Malgré sa silhouette si frêle, il n’eut aucun mal à maîtriser les quelques gardes qui le séparaient de son objectif, la tente du roi. Et tout cela sans bruit... Il lui fit un signe de tête et entra.
Une faible lueur venant d’une lampe blafarde éclairait l’intérieur de la tente. Divers objets, plus ou moins précieux semblaient traîner dans un coin. Sur un lit fait de paille recouverte de tissus précieux – un luxe pour des standards barbares –, dormaient deux silhouettes. Celui qu’il reconnut immédiatement comme le roi, avec sa carrure et sa couronne, et une jeune fille aux cheveux blonds emmêlés, entièrement nue. Il hésita quelques instants. Devait-il la tuer aussi ? Elle portait des traces de coups sur les bras et le dos. Vraisemblablement, on ne lui avait pas laissé le choix de partager la couche du roi. Une prisonnière, comme lui...
Sans attendre, il trancha la gorge du roi endormi, tout en plaquant
brutalement sa main sur la bouche de la jeune fille. Celle-ci se réveilla en
sursaut, et se mit à paniquer. Il s’approcha pour lui murmurer à
l’oreille.
— Toi, pas un mot, pas un bruit. Sinon...
Elle vit la lame ensanglantée s’approcher de sa gorge, puis aperçut du coin
de l’œil le roi assassiné. Peur ou plaisir de vengeance ? Les deux ? Toujours
est-il qu’elle se calma rapidement. Il la lâcha, tout en la surveillant.
Elle le fixait avec méfiance et crainte, se demandant à qui elle avait
affaire... Mais après tout, c’était une barbare, tout comme lui, et elle
avait dû en voir d’autres. Elle se leva sans un bruit, et pointa du
doigt un tas d’objets divers. On y trouvait notamment les affaires du
roi.
Il hocha la tête, et se saisit d’une belle épée, ornée de quelques pierres. Si d’habitude il trouvait ces fioritures inutiles, il devait admettre que l’arme était d’excellente facture et les coups sur la lame montraient qu’elle avait servi plus d’une fois. Il la glissa dans sa ceinture. Il y avait aussi des bijoux, avec des motifs divers et des formes variées. Des trophées de guerre, probablement. Chez les barbares, quand un bijou n’était pas une preuve d’un ennemi vaincu, c’était au pire une monnaie d’échange, leur aspect décoratif étant très secondaire.
— Aleeeerte !
Il sursauta, et la jeune fille aussi, cherchant à lui dire des yeux que non, elle
n’y était pour rien. Il ne réfléchit pas plus longtemps, saisit la couronne du
roi et se rua au dehors, son épée à la main.
Farl
Quatre chefs barbares étaient enfermés dans la tente. Malgré leurs chaînes, ils étaient impressionnants. Ils étaient grands, particulièrement musclés et portaient de longues cicatrices. Ces trois hommes et cette femme avaient dans le regard une telle fierté et une telle colère d’être ainsi réduits à l’état d’esclaves qu’il s’était demandé un instant s’il n’était pas encore plus dangereux de les délivrer.
Mais il s’était mis rapidement à l’œuvre, et les barbares, bien que très surpris de voir un moustique en capacité de leur venir en aide, ne s’étaient pas plaints. Il était en train de faire sauter la dernière serrure lorsqu’il entendit un cri à l’extérieur.
— Aleeeerte !
Les quatre chefs bondirent sur leurs pieds, et ramassant des armes, sortirent
rapidement en lui adressant un signe de reconnaissance.
Dehors, il n’eut aucun mal à se fondre à nouveau dans la nuit, surtout avec l’agitation qui démarrait. Les quatre combattants se retrouvèrent nez à nez avec d’autres guerriers, et se défendirent farouchement. Dans la cohue, il aperçut la silhouette d’Uhr, l’épée ensanglantée. Il eut un soupir de soulagement. Ça, c’était fait. Il se glissa dans sa direction, et lui fit signe de le suivre. Il fallait faire vite avant que tout le campement ne soit en ébullition.
Ils croisèrent soudain cinq barbares, l’épée à la main, visiblement alertés par les cris. Il n’eut aucun mal à disparaître dans l’ombre d’une tente, mais pas Uhr, à qui ils adressèrent un regard inquisiteur. Il hésita quelques instants à le laisser et à filer vers les prisonniers, mais c’était le laisser courir à sa perte, et eut des remords. Même s’il était armé, il était tout de même plus petit que ses adversaires, et seul face à cinq... Il s’accroupit et s’apprêta à bondir à sa défense.
À sa grande surprise, au lieu de brandir son épée, le jeune barbare
se contenta de désigner du bras le centre du campement, d’où ils
venaient.
— Là-bas ! Il y a des intrus !
Les gardes se ruèrent dans la direction indiquée, sans réfléchir plus
longuement à la présence d’Uhr, ni à son butin.
Ils se mirent à courir, et rapidement, arrivèrent près de l’enclos des
prisonniers. Il y avait deux gardes en alerte devant la barrière qui servait de
porte.
— Farl, va les libérer pendant que j’occupe ceux-là.
Il hocha la tête, et contournant l’entrée, il escalada lestement la palissade et
sauta au milieu des barbares enchaînés.
Ceux-ci avaient été réveillés par l’agitation du camp, et prirent un air
méfiant en le voyant.
— Les gars, couvrez-le, il va vous délivrer.
C’était la voix d’Uhr, de derrière la barrière. Les barbares se calmèrent
immédiatement, et il se mit à l’ouvrage. Les sortes de cadenas grossiers
retenaient plusieurs personnes à la fois, et étaient peu difficiles à crocheter,
ainsi la tâche allait très vite. Les premiers hommes et femmes libérés
saisirent leur chaînes, les enroulèrent dans leurs poings et se ruèrent vers
l’entrée de l’enclos en hurlant de rage. Il ne voyait pas ce qui s’y passait,
mais à l’agitation qu’il devinait, il semblait que les deux gardes avaient été
rejoints par des renforts.
Dans la cohue, cependant, un des assaillants parvint à pénétrer au cœur de l’enclos et l’aperçut, en train de faire sauter la dernière serrure. Surpris de le voir, mais comprenant rapidement qui était à l’origine de l’échappée des esclaves, il se rua sur lui. Farl esquiva habilement les coups violents et extrêmement rapides, bien qu’heureusement imprécis que le barbare engagea contre lui, mais dut reculer contre la palissade. Il savait manier ses dagues courtes à la perfection, mais contre un adversaire alerte et avec une telle allonge, le combat était plus complexe. Il devait escalader cette barrière et trouver un abri rapidement pour pouvoir sortir une arme de jet...
C’est alors qu’une main se referma sur son bras, et le souleva. En un clin
d’œil il se retrouva juché au sommet de l’échafaudage, avec Uhr qui lui
souriait.
— Merci.
— On file et on discute après ?
Il lui rendit son sourire.
— Ça marche.
Uhr
Ils se mirent à courir en direction de la forêt. L’agitation causée par
les prisonniers qui se rebellaient et la mort du roi avait détourné
suffisamment l’attention, et ils atteignirent sans encombre l’abri des
arbres. Farl le regardait avec une certaine admiration. Il lui avoua qu’il
n’aurait pas osé lui-même parler aux gardes pour les éloigner, et
que c’était très intelligent de sa part, entre autres. Il fit une légère
moue.
— Ce n’est pas une qualité très appréciée chez moi...
L’étranger lui sourit.
— Comme tu peux le constater, ça n’a pas été inutile !
— Bah, on y dit aussi qu’il faut être grand et large pour être un bon
combattant. Et toi, tu es petit, tout frêle, et tu en as tué beaucoup, très
efficacement ce soir.
— Merci.
Ils restèrent un instant silencieux, le temps de reprendre leur
souffle.
— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
— Je ne sais pas. Je n’ai plus vraiment de clan. Je ne sais pas trop
où aller. J’ai gardé quelques objets de valeur, ça peut peut-être
servir...
— Tiens, tu n’as pas gardé la couronne et l’épée du roi ?
Il secoua la tête.
— Non, ça aurait été compliqué à revendre, enfin je pense. Alors je les ai
donnés à des prisonniers. En plus, ça représente quelque chose pour
eux.
Farl sourit à nouveau.
— Ça aussi c’est plutôt malin.
Il se tut quelques instants, puis reprit.
— Tu sais quoi ? Tu pourrais presque venir à la capitale. Si tu le
souhaites bien sûr. Il y a toujours du boulot pour des gens costauds et
débrouillards...
Il n’avait pas osé proposer cette option. Aller vivre dans la grande
ville, celle dont il avait entendu parler plus jeune... Elle était parfois
décrite comme un endroit fantastique, où la nourriture et le luxe
coulaient à flots, et où on pouvait revendre des trophées et acheter des
armes. Et parfois méprisée, car les gens qui y vivaient – humains ou
autres races humaines – étaient moins costauds et ne savaient pas se
battre comme il faut. Et il s’y passait des choses très compliquées
parfois...
Il sourit et hocha la tête.
Farl
Il pénétra dans la taverne, et aperçut Uhr, assis à une table. Il lui fit signe en souriant, et se hâta de le rejoindre. Il portait une tunique grise sans manches et un pantalon de toile sombre tenu par une ceinture de cuir. Il avait l’air d’un habitant tout à fait normal de la capitale, hors sa musculature imposante.
Depuis leur rencontre improbable dans les plaines barbares, il avait énormément changé. Il avait profité de l’argent de la vente des bracelets trouvés pour se payer des vêtements normaux, et en suivant ses conseils, avait trouvé un petit travail à charger et décharger des caisses de matériel depuis les bateaux qui arrivaient par la rivière. C’était peu, mais assez pour se payer une chambre modeste et se débrouiller. Il avait ensuite appris, sur le tas mais avec une certaine facilité, à lire, écrire et compter. Son employeur, pensant avoir affaire à un idiot, avait tenté de l’arnaquer sur sa paie, en vain évidemment. Depuis, il avait fait d’autres petits boulots, demandant généralement beaucoup de bras et peu de réflexion, le dernier en date étant celui d’un videur de taverne.
Et malgré leurs différences, tous deux étaient rapidement devenus aussi inséparables que deux frères.
Il s’installa à sa table, et ils commandèrent des boissons. Son ami était
radieux, il y avait probablement quelque chose de nouveau dans sa
vie.
— Quelles nouvelles, Uhr ?
— Je vais changer de métier.
— Encore ?
Il lui sourit.
— J’ai décidé de m’engager dans la garde de la capitale. Tenir une épée me
manque trop, décidément...
— Sérieusement ?
— Hé oui !
— La garde a une bonne réputation, ce n’est pas trop compliqué d’y
entrer ?
— Il y a des unités d’élite, qu’il est difficile d’intégrer. Mais il y a de la
place pour y être simple soldat, et après, qui sait...
Il lui sourit.
— C’est vrai que tu pourrais bien t’en sortir.
— J’espère en tous cas ! Ça promet d’être intéressant. Et toi, comment va
ton boulot ?
Il prit un moment pour boire une gorgée de bière. Il ne savait pas
comment aborder le sujet.
— Hé bien... moi aussi, j’hésite à changer de métier.
Uhr eut un regard surpris.
— Vraiment ? Pourtant, tu avais l’air de te plaire dans celui d’assassin...
— Oui, je m’y plaisais... Mais...
— Le fait de tuer te gène ?
— Plutôt celui de tuer froidement, sans envie, de n’être qu’une lame bien
payée.
Son ami réfléchit un moment avant de répondre.
— Tu sais, en tant que soldat de la garde, je vais me poser un jour ou
l’autre les mêmes questions... en moins bien payé, par contre.
Uhr lui donna une pichenette sur l’épaule. Il répondit par un sourire.
— Et ton maître assassin, il ne va pas apprécier, non ?
— Oh, ça, ça va. En fait c’est plus ou moins lui qui m’en a parlé en
premier. Il m’expliquait qu’un bon assassin devait avoir un métier
relativement normal à côté, pour lui servir de couverture. Il m’a parlé de
quelques cas d’assassins qui avaient progressivement choisi leur seconde vie
à leur première. Il ne parlait pas d’eux en traîtres. Je me demande s’il
se doute de mes sentiments, en fait... Peut-être a-t-il évoqué cela
exprès ?
Il marqua une pause.
— La question est, que vas-tu faire à la place ?
— Je ne sais pas encore. C’est bien le problème.
Uhr sourit, et termina sa chope.
— Tu trouveras bien quelque chose qui te plaît.
Il lui rendit son sourire, et termina la sienne à son tour. Il trouverait bien,
oui...
![]()
Irdann
Enfin, il avait le droit de sortir du temple ! À la fois émerveillé et surpris, il observait les gens autour de lui. Ce n’est pas qu’il n’avait vu personne dans le temple, mais l’attitude des gens y était fort différente. Par crainte et respect de la déesse, ils y gardaient une attitude posée, presque soumise. Dehors, il les voyait rire et pleurer, s’aimer et se détester, bref, être humains. Sans compter qu’il n’avait jamais vu la capitale, qui était très différente du château du duc son père, au moins dans ses souvenirs d’enfant.
La rue qu’il suivait était si animée, malgré l’heure très matinale, qu’il regrettait de voir la distance le séparant du poste de garde diminuer. Allons, il aurait d’autres occasions de voir la ville, se dit-il. Il avait rendez-vous avec maître Ernest, qui devait lui enseigner l’art de l’épée. Il existait beaucoup de maîtres d’armes, mais Khil avait décidé de l’envoyer chez le meilleur épéiste qui soit.
Il était arrivé devant le poste de garde. Il prit une grande inspiration, et
s’adressa au garde qui en gardait l’entrée.
— Excusez-moi, je dois voir maître Ernest.
L’homme l’observa quelques instants. Irdann portait une longue tunique
blanche, avec dans un écusson le symbole de sa déesse, le tout sur un
pantalon de lin gris clair. Des sandales en cuir complétaient sa tenue, ainsi
qu’une ceinture à laquelle pendait une épée assez ouvragée.
— C’est vous le novice du temple de Melna ? Il vous attend. Venez.
Irdann suivit le garde à l’intérieur. Un homme d’une quarantaine
d’années, habillé en soldat, discutait tout en lisant une lettre avec un
archer, mince, aux cheveux longs, et aux oreilles pointes. Un elfe ! C’était la
première fois qu’il en voyait un. On lui avait dit qu’on croiserait
toutes sortes de types dans la capitale, il aurait pu s’y attendre.
L’archer était vêtu d’une tunique verte, d’un pantalon blanc et d’une
cape vert foncé, tous dans un tissu qui semblait très fin. L’homme
souriait.
— ...mon grand-père fut son maître d’escrime. À mon tour d’instruire son
élève ! Vous pouvez lui dire de me l’envoyer dès que possible.
L’elfe hocha la tête et sourit en retour, à l’instant où l’homme aperçut
Irdann.
— Ah, excusez-moi un instant.
Le garde qui l’accompagnait le présenta.
— Un autre élève ! Quelle heureuse coïncidence. Vous a-t-on expliqué les
modalités d’apprentissage ici ?
Irdann secoua la tête.
— C’est très simple. Je ne demande pas d’argent en échange de mon
enseignement. En revanche, pendant toute cette durée, les élèves sont
soldats de la garde de la ville. Ce service rendu est aussi formateur pour
vous, car on y apprend beaucoup de choses. Cela vous convient ?
Irdann hocha la tête et retint un sourire. Voilà qui allait changer de la vie
du temple ! Et puis, être traité comme un soldat, un garde comme les
autres, cela le changerait. Fini le fils du duc, fini l’apprenti paladin. Le
maître se tourna vers l’elfe, qui attendait en retrait.
— La règle sera la même pour tous les élèves, bien entendu.
L’archer hocha la tête et quitta la pièce. Un autre élève comme
lui ? Un elfe ? Ça aussi, c’était nouveau et excitant. Il savait qu’il y
avait des elfes qui vivaient dans la capitale, et il en avait vu un ou
deux dans le temple de Melna. Mais il n’en avait jamais vraiment
rencontré...
Tout en se laissant guider hors de la pièce, Il se demanda combien d’élèves avait ce maître, et lesquels.
Uhr
Six lits alignés, un coffre en bois brut sous chacun d’eux. Dans un coin, une petite porte vers ce qui ressemblait à une salle de bains assez simple. Sur un des côtés, un large rideau, qui pouvait potentiellement couper la pièce en deux, derrière lequel se situaient deux autres lits, semblables aux autres. Il n’y avait aucune décoration sur les murs, et une petite fenêtre apportait un peu de lumière dans ce qui n’était qu’un dortoir pour gardes, semblable à celui qu’il avait connu pendant un an, lorsqu’il s’était engagé.
Il choisit un lit qui avait l’air inoccupé, et posa les quelques possessions qu’il avait dans le coffre. Puis il s’assit, pensif. Il avait réussi ! Maître Ernest l’avait jugé digne de suivre son entraînement à l’épée, et d’intégrer cette unité d’élite. Non seulement le boulot serait beaucoup mieux payé qu’en tant que soldat de base, mais l’expérience serait sûrement très enrichissante. Un collègue garde l’avait un peu renseigné sur les différentes recrues de cette section. Des profils très variés, dont beaucoup venaient de loin, et avaient prévu de repartir après avoir suivi son enseignement. Il se demandait si lui y resterait toute sa vie...
Ses pensées furent interrompues par l’entrée d’un jeune homme, l’air un
peu timide. Il portait une tenue de prêtre, ou ce qui y ressemblait, et avait
sous le bras son uniforme de garde. Comme lui, il sembla estimer la pièce,
puis désigna le lit à côté du sien.
— Celui-ci est libre ?
— Je crois oui. Tu es une nouvelle recrue ?
— Oui. Je m’appelle Irdann.
Il lui tendit une poignée de main, que le dénommé Irdann serra. Le
soir allait tomber bientôt, et les autres gardes allaient rentrer sous
peu, ils allaient probablement dîner ensemble. La tenue de novice
l’intriguait.
— Tu viens d’un temple ?
— Oui, je suis apprenti paladin. Et toi ?
Il hocha la tête. Le premier, mais vraisemblablement pas le dernier,
songeait-il, des profils surprenants qu’il risquait de rencontrer ici. Combien y
en aurait-il ?
— Je suis Uhr. J’étais un simple soldat jusqu’à hier, et j’ai enfin eu le
droit d’intégrer cette unité et de suivre l’apprentissage de maître
Ernest.
Le jeune homme lui sourit et posa un petit sac sur le lit à côté
du sien. Il remarqua son épée, ornée de gravures délicates et d’un
blason.
— D’où te vient cette arme ?
— De mon père. Il me l’a offerte quand je suis parti pour le temple, quand
j’avais onze ans.
— Tu sais, ils fournissent les armes ici.
— Je sais, c’était le cas au temple. Mais c’est essentiellement le seul objet
qui me vienne de ma famille. Alors je l’ai gardée.
Uhr lui sourit.
— Je peux comprendre. Tu viens de loin ?
— Du duché De Vane.
Il hocha la tête.
— En effet, c’est assez éloigné !
— Et si différent ! Là bas, on ne croise jamais de nains ou d’elfes par
exemple. Je te laisse imaginer la suprise que j’ai eue en en croisant dans les
rues...
— J’imagine, oui. Sais-tu qu’il y en a à la garde ?
— J’ai entendu parler d’un elfe qui arrive dans quelques jours...
Il hocha la tête. Le collègue lui en avait parlé.
— Une elfe. Il y a aussi un nain.
Irdann parut surpris.
— Une elfe ? Une femme ?
— Oui. Il y a une autre femme aussi dans la garde. Elles ont cette partie du
dortoir, là-bas. Pourquoi ?
Le jeune homme sembla hésiter et réfléchir quelques secondes, visiblement
gêné.
— Mais ne sont-elles pas trop faibles ? Enfin, d’où je viens... ce n’est pas
vraiment courant. Voire pas du tout.
Uhr haussa les épaules.
— D’où je viens, les femmes se battent comme les autres hommes et ne sont
pas toujours les plus faibles.
Son interlocuteur, visiblement mal à l’aise avec la question d’une femme à
l’épée, profita de la diversion.
— D’où viens-tu, d’ailleurs ?
Ce fut son tour d’hésiter. Il n’avait pas tellement envie d’étaler son passé
dans les plaines barbares.
— J’ai des origines... modestes...
Irdann le regarda quelques instants, et lui sourit.
— De toutes façons, ça ne change pas grand chose. Nous sommes désormais
soldats, au même rang, n’est-ce pas ?
Soulagé de constater qu’il ne comptait pas insister sur le sujet, il lui rendit
son sourire.
Du bruit se fit soudain entendre dans le couloir, et les autres recrues, en tenue de soldat entrèrent dans le dortoir.
Silwë
C’était la première fois qu’elle voyait une grande ville humaine. Des
centaines, voire peut-être des milliers, de maisons faites de pierre et de bois,
construites à même le sol. Entre ces maisons, des rues pavées de pierre, et
bien peu d’arbres... Et il y avait tant d’humains ! D’accord, c’était idiot,
elle s’attendait à en voir ; mais ici, il n’était même pas possible de les
éviter, tellement ils étaient nombreux, dans la rue, aux fenêtres des
maisons, dans des boutiques qui étalaient leurs produits... Ils les
observaient, elle et l’archer qui l’accompagnait, d’un air curieux. Elle se
rapprocha de lui, un peu inquiète. Ce qu’on disait sur les humains n’était
pas toujours très rassurant.
— Hé, ne panique pas. Les humains ne sont pas méchants. Et maître
Ernest est quelqu’un de très bien. D’ailleurs, nous arrivons.
![]()
Irdann
Une grande plaine s’étalait devant lui. Sur la droite, une forêt épaisse,
et des montagnes au loin. Dans la plaine, quelques villages, et au
centre, un grand temple, dédié à sa déesse. Comment le savait-il ? Il
le savait. Une belle jeune femme apparut debout devant lui. Elle
portait la longue tunique rouge et or et les attributs des grandes
prêtresses de Melna. Elle était auréolée de lumière. Il s’agenouilla devant
elle.
— Irdann, tu es un futur grand paladin.
— Merci, ô grande prêtresse.
— J’ai besoin de toi pour une mission importante.
Il releva la tête, surpris.
— Mon nom est Samantha, et je vis dans ce temple que tu vois, près de la
ville de Touryre.
Elle désigna le temple au centre de la plaine.
— J’y suis la grande prêtresse, mais j’y vis enfermée. Le personnel du
temple croit qu’il est inconvenant pour une prêtresse de quitter l’endroit,
alors que tant de gens dans le monde pourraient profiter de mes
bénédictions. J’ai besoin de toi pour m’enfuir.
— Comment les raisonner ?
— Crois-moi, j’ai essayé, mais les gens de ce pays croient peu à la raison. En
revanche, ils croient volontiers aux légendes et aux histoires. Ce qu’il me
faut, c’est une légende. Et un héros pour m’enlever.
— Un héros ?
— Je sais que tu peux y arriver. Sois ce héros, ou trouve-le. Je compte sur
toi, Irdann.
La jeune femme sourit, et disparut subitement. Le décor vacilla quelques
secondes, puis disparut à son tour.
Irdann ouvrit les yeux. Il faisait nuit, le dortoir était calme à part quelques ronflements venant des lits voisins. Quel était ce rêve étrange ?
Samantha
Elle se releva, et essuya son front. Cette invocation avait été épuisante.
C’était la première fois qu’elle envoyait un rêve à quelqu’un qu’elle
ne connaissait pas, c’est peut-être la raison de la difficulté de la
tâche.
— Vous allez bien, grande prêtresse ?
Une jeune novice, vêtue de blanc, le visage inquiet, s’approcha. Elle lui
sourit.
— Je te remercie. Juste un peu d’épuisement.
L’avantage d’être grande prêtresse, c’est qu’on lui posait peu de
questions sur ce qu’elle faisait dans le temple. L’inconvénient, c’est qu’on
ne la laissait pas sortir et qu’elle était surveillée tout le temps...
Ah quelle malchance elle avait eu de se retrouver prêtresse dans ce
trou perdu ! Elle avait discuté avec un prêtre venu de la capitale. Il
avait pu quitter son temple, et partir à l’aventure. Cela l’avait fait
rêver. Mais comment sortir du temple ? Ils étaient si bornés, si
butés... impossible de leur faire comprendre... Elle avait essayé, en
vain.
Elle suivit la jeune novice, munie d’une bougie, qui la ramenait à sa chambre. S’enfuir par elle-même, elle y avait pensé. Mais c’était difficile, les prêtres étant pour une bonne partie d’entre eux formés au combat. Elle avait appris le maniement de la dague, et ne quittait jamais la sienne, bien cachée sous sa robe. Mais que pouvait-elle faire face à des dizaines d’hommes armées d’épées ? Elle avait beaucoup réfléchi, et avait conclu qu’il lui fallait un héros. Quelqu’un qui parviendrait à pénétrer dans le temple, pour l’enlever. Et de façon suffisamment spectaculaire pour impressionner tout le monde, et dissuader les prêtres de partir à sa recherche. Construire une légende, voilà ce qu’il lui fallait. Une légende, rien que ça...
Elle avait envoyé un rêve à ce fameux aventurier prêtre de la capitale. Lui était libre comme l’air, et pouvait lui trouver ce héros. Quelques jours plus tard, il lui avait envoyé un rêve en retour, il était à présent beaucoup trop loin pour ça. En revanche, il connaissait peut-être l’homme de la situation : un jeune apprenti paladin du nom d’Irdann, qu’il avait formé à l’épée quelques années plus tôt, et qui finissait sa formation dans la garde de la capitale, auprès du plus grand épéiste connu, maître Ernest.
Elle se coucha alors que la jeune femme quittait respectueusement la pièce en laissant la bougie sur sa table de chevet. Pourvu qu’il y parvienne... Elle ne le connaissait pas du tout. En cherchant à le contacter par la voie des rêves, elle avait juste senti son âme, celle d’un jeune homme courageux, droit, et intelligent. Il pouvait réussir...
À présent, elle ne pouvait qu’attendre qu’il se passe quelque chose. Dans combien de temps ? Il pouvait mettre des jours, voire des semaines à arriver... Cette attente allait être longue et insupportable, mais peut-être y avait-il la liberté à la clé. Peut-être.
Uhr
Uhr appréciait les moments où il patrouillait dans la rue avec Irdann et Silwë. Ils formaient un trio à la fois très disparate et redoutablement efficace. Visuellement, ils incarnaient respectivement la force brute, l’intelligence posée, et la subtilité. Cela les faisait sourire de savoir qu’en réalité, la petite elfe à l’air fragile était tout autant capable que les autres de manier l’épée, et que le barbare musculeux était bien plus intelligent qu’il n’en avait l’air. Mais ce petit jeu d’apparences était à leur avantage, et ils n’hésitaient pas à jouer avec.
Ces patrouilles, lorsque tout se passait bien, étaient aussi l’occasion de
discuter tranquillement tous les trois. Uhr avait noté qu’Irdann n’était pas
dans son assiette depuis ce matin, mais n’avait pas osé aborder le
sujet. Une fois la routine mise en place, et quelques banalités sur
l’entraînement de la matinée échangées, ce fut finalement lui qui en
parla.
— J’ai fait un rêve louche, cette nuit.
— Raconte ?
— J’ai vu une grande prêtresse de Melna, qui me demandait de l’aide pour
la sortir de son temple.
— Et c’est la première fois que tu rêves de grandes prêtresses ? Pourtant,
tu as dû en voir beaucoup durant ton enfance, non ? questionna
Silwë.
— Oui mais... là j’ai l’impression que... c’était différent. Elle était
extrêmement nette, ainsi que le décor derrière elle.
— Les prêtres de Melna ont-ils la capacité d’envoyer des rêves ?
— Je crois. Il me semble que c’est une invocation très difficile, mais c’est
pour ça que ce rêve m’intrigue.
— Pourquoi une grande prêtresse aurait-elle besoin d’aide pour sortir de son
temple ?
— D’après elle, le personnel du temple ne veut pas qu’elle le quitte. Et elle
souhaite qu’on vienne l’enlever... de façon spectaculaire.
Alors que Silwë ouvrait des yeux incrédules, Uhr réfléchissait.
— Une prêtresse à enlever... de façon spectaculaire... hm. Tu veux bien tout
nous raconter en détail ?
Alors qu’Irdann racontait tous les tenants de son rêve, Uhr se prit à
sourire.
— Tu as une idée en tête, c’est ça ? demanda Irdann.
— Une petite. On se retrouve ce soir à la taverne habituelle, je vous
explique tout ça.
— On ne sait même pas si c’est un vrai rêve ou un message...
— Pour ça, proposa Irdann, tu peux toujours aller voir le temple de Melna
ce soir, et leur demander si la dénommée Samantha existe bien, et est bien
grande prêtresse du temple près de la ville en question. Ils doivent le savoir
non ?
— Certes. Bon, le tour arrive à sa fin. À ce soir !
Silwë
Elle regarda aux alentours lorsqu’elle entra dans la taverne. Il y avait pas mal de monde, comme d’habitude, mais ils appréciaient l’ambiance détendue de cet endroit, où se côtoyaient toutes sortes d’humains. Certains soirs, comme celui-ci, des ménestrels ajoutaient un peu d’animation. Elle regarda d’un œil distrait un joueur de mandoline accompagner de sa musique un jongleur de couteaux, tout en cherchant ses amis au milieu de la foule.
Elle finit par les apercevoir, à une table un peu à l’écart. Irdann,
visiblement essoufflé, venait d’entrer. Elle leur fit un geste et les
rejoignit.
— Je reviens tout juste du temple. Il y a bien une grande prêtresse du nom
de Samantha, dans la ville de Touryre, à quatre à cinq jours de marche d’ici.
Il y a trois ou quatre villages à côté, et une grande forêt qui jouxte le
temple.
Elle hocha la tête. Il ne s’agissait donc pas d’un rêve...
— Bon, maintenant il n’y a plus qu’à construire une légende.
Uhr avait pris un sourire à la fois amusé et mystérieux. Il continua.
— Que peut-on trouver de plus épique et légendaire qu’un mystérieux
barbare venu de nulle part, pénétrant dans le temple, éliminant ses ennemis
à mains nues, enlevant la belle prêtresse et s’enfuyant sur son cheval
blanc ?
Elle le regarda un instant, légèrement incrédule. Il avait le physique de
l’emploi, c’était évident, mais de là à réussir une telle tâche... Elle jeta un
œil à Irdann à côté, qui fronça les sourcils. Voyant leur air surpris, Uhr
éclata de rire.
— C’est ce que les prêtres et les habitants verront, évidemment. Il va
falloir mettre en scène tout cela, et on ne sera pas trop de trois,
croyez-moi.
Il prit une grande inspiration et se pencha vers l’avant de la table, abaissant
la voix.
— D’abord, il nous faudra obtenir la complicité de la prêtresse, et donc se
débrouiller pour lui parler d’une façon ou d’une autre. Ensuite, faire en
sorte de compliquer au maximum la tâche du personnel du temple. Par
exemple, les droguer pour les rendre un peu moins combattifs... Ce sera à la
fois impressionnant et moins dangereux. Puis il faut organiser la fuite, de
façon à ce qu’elle ait l’air la plus spectaculaire possible. Il y a bien sûr des
détails à régler...
Irdann hocha la tête et prit la parole.
— Les prêtres de Melna savent normalement se battre. Ils sont une
quinzaine dans ce temple, d’après ce que j’ai entendu dire. Le reste du
personnel ne devrait pas poser de soucis je pense... Mais ces prêtres, outre
des compétences à l’épée, peuvent lancer des enchantements, et c’est de ça
qu’il faudra se protéger.
— Peux-tu préciser ?
— Melna est la déesse-mère, créatrice de vie et protectrice des moissons...
De ce fait, les prêtres ne possèdent qu’un seul enchantement purement
offensif, il s’agit bien sûr de l’invocation de foudre. J’y suis moi-même
immunisé, tout comme l’intérieur du temple, mais tu ne l’es pas...
Silwë fronça les sourcils.
— Cette protection peut-elle s’étendre à d’autres personnes ?
— Seulement si je m’interpose entre le ciel et la cible, donc à moins d’être
sur le même cheval que vous deux, ça sera compliqué. Et ce serait dommage
pour la légende que je sois vu... Sans compter le poids que va devoir
supporter la pauvre bête.
— La grande prêtresse ne peut-elle pas l’immuniser elle-même ? Après
tout, elle souhaite qu’on l’enlève, si j’ai bien compris...
— Oui, à condition qu’elle puisse coopérer activement, et de plus c’est un
risque qu’on la voit l’aider...
Uhr avait écouté le morceau de conversation, en réfléchissant. Il reprit la
parole.
— Hé, vous m’avez donné une très bonne idée. Dans la fuite, il faut que
vous deux preniez ma place et celle de la prêtresse, d’une façon ou d’une
autre.
— En supposant je puisse me faire passer pour toi, effectivement, ça
règlerait le souci de l’immunité.
— En supposant que je réussisse à me faire passer pour la prêtresse, cela
permettrait aussi de te remplacer... N’oublions pas que la bataille dans le
temple ne sera pas simple, tu sera épuisé, et tu pourrais même être
blessé !
— Comment peut-on se faire passer pour vous deux ? Je ne te ressemble
pas beaucoup, et je t’assure que, dans mon rêve, la prêtresse n’est pas non
plus le style de Silwë...
Il hocha la tête.
— De nuit, à une distance raisonnable, je pense que personne ne verrait le
changement. Bien sûr, il faut faire l’échange hors de vue, et le plus
loin d’eux possible. On peut même en profiter pour leur faire croire
qu’on a pris une sacrée longueur d’avance, si vous partez de plus
loin...
— Tout ce qu’ils verront, finalement, c’est une silhouette masculine, sur un
cheval, portant dans ses bras une jeune femme dans une robe et ça leur
suffira ?
Uhr sourit.
— Exactement. En plus, si ça tourne mal, je peux vous faire confiance pour
vous défendre et vous cacher efficacement...
Ils firent une petite pause pour commander à manger et à boire. Le plan
se dessinait lentement.
— Il reste l’introduction dans le temple pour parler à la prêtresse.
— Silwë, tu sais faire ça, n’est-ce pas ?
Elle secoua la tête.
— Dans une forêt, oui, je peux circuler à peu près partout sans être vue.
Mais dans un temple, c’est plus compliqué...
— Ne vous inquiétez pas, je connais quelqu’un qui peut nous aider pour
ça.
— Il faut se procurer des costumes de barbare, et un de grande prêtresse
aussi, mais ça ne doit pas être très compliqué.
— Surtout qu’il n’est pas nécessaire que les doublures aient un costume
parfait, il suffit que ça soit à peu près ressemblant de loin. Vous ne vous
approcherez pas des prêtres de toutes façons.
Irdann, qui semblait un peu gêné, fit part d’une remarque.
— Tout de même, j’aurais quelques scrupules à te voir tuer tous ces gens du
temple de Melna...
— C’est pour ça qu’on va essayer au maximum de les assommer, et de
s’enfuir rapidement. Pour ça, les droguer peut être une solution.
— S’enfuir d’un temple endormi, ce n’est pas très héroïque, non ?
— Il faudra ajuster pour qu’ils soient juste assez sonnés pour être
peu résistants. Mais les prêtres pourront quand même invoquer des
enchantements pour se protéger...
Silwë fronça les sourcils.
— Irdann, Peux-tu nous faire la liste complète de ce que ces prêtres peuvent
invoquer, en fait ?
— Des charmes de protection, qui rendent la peau plus résistante
aux armes tranchantes. D’autres incluant la météo et la végétation,
mais ce sont plutôt les hauts prêtres qui en sont spécialistes. Je
me souviens aussi que certains prêtres de mon temple avaient des
charmes qui leur permettaient de détecter les êtres vivants autour
d’eux.
— Effectivement, cela peut nous compliquer la tâche. Il me faudra donc
faire vite, et que nous fassions l’échange rapidement. Que sais-tu faire, en
tant qu’apprenti paladin de la déesse ?
Il haussa les épaules.
— À part l’immunité dont je vous ai parlé, je ne vois rien qui puisse nous
aider. Mais c’est déjà pas mal...
— Quelle drogue pourrait fatiguer les prêtres juste assez pour qu’ils soient
moins efficaces sans s’en rendre compte ?
Uhr sourit.
— Je connais quelqu’un qui peut nous fournir ça, ne vous inquiétez
pas.
Silwë soupira.
— Qui sont ces gens dont tu nous parles qui peuvent nous aider ?
Ou...
Elle vit son ami sourire de plus en plus.
— ... Ou cette personne, en fait ?
Il se mit à rire devant son air méfiant.
— Je vais vous présenter le type qu’il nous faut. Un ami à moi,
capable de s’introduire dans n’importe quel bâtiment, et spécialiste en
poisons.
— Un assassin ?
— Mieux encore. Disons... un ménestrel. Je reviens, ne bougez pas.
Il se leva et se faufila dans la foule dense. Irdann et Silwë se regardèrent en
haussant les sourcils.
Farl
Farl terminait son assiette avec appétit. C’était effectivement une excellente adresse, il regrettait de ne pas être venu ici plus tôt. Uhr lui avait proposé de le retrouver ici pour un plan bien précis, sans lui donner de détails. Tant qu’à venir, il avait proposé ses services et ceux de son ami Eldon pour animer la taverne. Le cachet n’était pas énorme, mais le repas était compris, et c’était déjà bien pour des ménestrels qui n’avaient pas totalement terminé leur formation. De plus, l’ambiance était agréable, et le public accueillant. La soirée commençait bien. Mais que lui voulait son ami ?
La gérante s’approcha en souriant et proposa aux deux artistes une
nouvelle ration. Eldon accepta volontiers, et il s’apprêtait à faire de même
lorsqu’il aperçut Uhr s’approcher de la table. Il souriait.
— Tu nous rejoins ?
Il se leva.
— Bien sûr. Tu vas me dire ce que tu prépares, enfin ?
— J’apporte une nouvelle assiette à la table au fond, si j’ai bien compris ?
demanda la gérante.
— Oui, merci !
— Tant qu’à y être, amenez-en quatre, ajouta Uhr.
Il lui avait déjà parlé de ses compagnons de la garde, mais c’était la première fois qu’il les rencontrait. Ils étaient habillés, tout comme Uhr, en soldats —d’une tunique brune et cotte de maille—, mais ils étaient aussi surprenants que différents.
Le dénommé Irdann, l’apprenti paladin, était un grand brun, aux cheveux mi-longs, plutôt mince, à moins que ce ne soit le contraste avec Uhr qui lui donnait cet effet-là. Beaucoup d’hommes avaient l’air frêles à côté, en fait. L’autre compagnon était une petite elfe, aux yeux bleus et aux longs cheveux clairs, nommée Silwë. S’il ne connaissait pas la réputation de la garde et de maître Ernest, il se serait sérieusement demandé ce qu’elle y faisait. Ils lui sourirent et il s’assit à côté d’eux, pendant que Uhr lui détailla leur plan.
Les yeux ronds, il fixait les trois soldats à tour de rôle.
— Mais... c’est complètement insensé votre histoire.
Ils hochèrent la tête.
— S’introduire dans un temple qui se situe loin d’ici, enlever la grande
prêtresse, faire toute cette mise en scène, et s’enfuir, comme ça ? C’est
totalement fou.
Uhr sourit.
— Tu te joins à nous ?
Il éclata de rire.
— Bien sûr que je viens. Je ne voudrais pas rater ça !
Il vit ses interlocuteurs se détendre et lui sourire à leur tour.
— Bon, plus sérieusement, je peux me procurer un poison léger qui rend
légèrement apathique. Par contre, il en faudra une bonne quantité, et ça
peut prendre un petit moment. Je peux aussi trouver quelques artifices, très
pratiques pour se cacher. Et côté infiltration, vous pouvez compter sur
moi.
Il sourit devant leur regard incrédule. Il était toujours vêtu de sa tunique
orange décorée, plus adaptée à une scène de spectacle qu’à une mission
secrète. Il se pencha vers le centre de la table.
— Je vous expliquerai tout cela en détails plus tard, c’est un peu long à
raconter. Faites-moi confiance pour le moment.
Ils terminèrent leurs plats et se levèrent.
— Il se fait tard, il nous faut rentrer. On se retrouve demain pour mettre au
point les détails ?
— Quand partirons-nous ?
— Si maître Ernest nous accorde un congé rapidement, on peut partir d’ici
une dizaine de jours... le temps de tout préparer. Il faut compter le trajet
aussi.
Ils opinèrent, puis quittèrent la taverne après avoir payé la gérante.
Farl rentra seul, son compagnon l’ayant quitté nettement plus tôt. Avait-il eu raison d’embarquer dans cette histoire ? Ils n’y gagneraient aucune gloire, puisqu’ils resteraient incognito... Peu d’argent, sauf s’ils volaient de l’or au temple... Juste une histoire folle... Il savait qu’il n’était pas des plus doués pour écrire de belles sagas épiques digne d’un grand troubadour, mais cette histoire le mériterait amplement. Peut-être pourrait-il se faire aider ?
Il ne savait quasiment rien des deux compagnons de Uhr... Que valaient-ils ? S’ils étaient élèves de maître Ernest, ils étaient probablement des virtuoses de l’épée, mais cela ne serait pas suffisant. Mais il avait confiance en son ami, qui n’était pas du genre à tenter des projets insensés sans avoir mûrement réfléchi aux risques. Lui connaissait ses amis depuis quatre ans maintenant, et devait savoir ce qu’il faisait.
Il se coucha en se demandant vaguement pourquoi il se demandait s’il y avait quelque chose entre l’elfe et le jeune paladin, qui semblaient très familiers l’un envers l’autre. Ils l’étaient aussi avec Uhr, en fait, et cette question était stupide, il verrait assez rapidement de toutes façons.
Irdann
Irdann et Farl s’avançaient dans les rues de Touryre, se dirigeant vers le temple. Ils avaient tous les deux revêtu des vêtements sobres, et se fondaient assez bien dans la population, même si un léger accent révélait qu’ils n’étaient pas de la région. Ils avaient mis une bonne semaine à venir de Talecombe, même à cheval.
Il avait suggéré d’aller rencontrer la prêtresse de jour, en sachant qu’elle le reconnaîtrait probablement. Farl avait décidé de l’accompagner, en en profitant pour repérer la configuration du temple. Les deux autres avaient préféré rester discrets. Si le visage de Uhr devait rester caché jusqu’à l’enlèvement, celui de Silwë pouvait susciter une certaine curiosité —les elfes étant peu courants dans cette région— dont ils pouvaient se passer. Ils étaient donc tous deux restés en dehors de la ville, à installer un campement discret dans la forêt.
Il avait d’ailleurs remarqué la façon dont le ménestrel regardait Silwë. Oh, il n’était pas le premier, c’était certain. La petite elfe, avec ses yeux bleus et son air innocent —malgré l’uniforme de soldat— attirait les regards. Mais à voir sa réaction, peut-être serait-il le premier à obtenir une réponse positive... Enfin, le premier à sa connaissance, corrigea-t-il mentalement. Et depuis qu’elle était arrivée à la capitale. Après tout, qui sait ce qu’elle avait connu avant, chez les elfes sylvains ?
— Irdann ? On arrive au temple !
Il secoua la tête et sortit de sa rêverie. Le grand bâtiment s’étendait devant
eux. Exactement comme dans son rêve... Il adressa un petit hochement de
tête à Farl, et ils gravirent lentement les marches qui menaient à
l’entrée.
Samantha
Elle avait hâte que l’après-midi se termine. La journée avait été épuisante. Dans trois jours avait lieu l’anniversaire de son intronisation, et le personnel du temple était en effervescence. À cela s’ajoutait une file incessante de fidèles, venus offrir des cadeaux, demander des conseils à la déesse, ou quémander son pardon. Il était rare qu’elle ait besoin d’invoquer de réels enchantements, souvent un sourire encourageant et quelques paroles redonnaient confiance à la plupart des villageois.
Les deux derniers visiteurs —qu’elle n’avait jamais vus en ville, mais celle-ci était grande— s’avancèrent et s’agenouillèrent, conformément aux usages. Pourtant, lorsque l’un d’eux releva la tête pour lui adresser les paroles habituelles, elle eut un sursaut de surprise. C’était comme si elle le connaissait sans l’avoir jamais vu... Se pouvait-il...
Elle s’avança vers lui. En approchant sa main de son visage, elle ferma
les yeux. Elle reconnut immédiatement son aura. C’était lui ! Le fameux
apprenti paladin qu’elle avait imploré de venir...
— Irdann ? murmura-t-elle.
Le jeune homme lui sourit, et répondit à voix basse.
— Je suis venu à votre demande, Grande Prêtresse. Avec des compagnons.
Elle jeta un œil au second jeune homme, plus petit, qui sous ses airs
sages, semblait étudier avec intérêt les lieux. Il n’y avait personne qui
puisse les entendre maintenant, mais d’autres prêtres et prêtresses
circulaient régulièrement autour d’eux, et la grande salle du temple
ne se prêtait guère à une longue discussion, encore moins discrète.
— Vous avez... préparé quelque chose ?
— Nous aimerions vous en parler plus longuement. Mon compagnon Farl ici
présent peut s’introduire discrètement dans le temple, cette nuit. Où et
quand peut-il vous trouver seule ?
Elle releva la tête, observant le dénommé Farl, surprise. Après un instant de
silence, elle répondit, plus bas encore.
— Vers minuit. Dans la partie nord du temple, où sont mes appartements.
J’allumerai une bougie à la fenêtre quand je serai seule.
Puis elle fit quelques pas en arrière. Ils se relevèrent et la saluèrent respectueusement, et sortirent. En les observant quitter la grande salle du temple, elle sentait son cœur battre. Il était arrivé... et non seulement il avait une idée, mais en plus il n’était pas seul ! Qui étaient ces fameux compagnons ?
Farl
La silhouette sombre, quasi-invisible dans la nuit, escalada lestement le mur du temple. Arrivé à son sommet, elle s’arrêta pour observer la cour intérieure. Le bâtiment était calme, et de l’une des fenêtres, au rez-de-chaussée, on voyait vaciller la lueur d’une bougie. Farl observa silencieusement les alentours, et après avoir constaté qu’il n’y avait personne, désescalada le mur et s’approcha de la fenêtre.
La prêtresse était assise à son lit, vêtue d’une longue tunique blanche, seule. Elle semblait attendre quelque chose. Sans un bruit, il sauta à l’intérieur.
Elle sursauta, et retint un cri.
— N’ayez pas peur, c’est moi, Farl ! murmura-t-il.
Elle reprit son souffle en l’observant. Il avait revêtu la tenue gris sombre des
gens de la nuit, mais elle n’eut aucun mal à reconnaître le jeune homme qui
accompagnait Irdann.
— Personne ne vous a vu ?
— Non, rassurez-vous.
Elle jeta un regard aux alentours, comme pour vérifier que personne n’avait
été alerté par son arrivée. Puis elle hocha la tête.
— Alors, qui êtes-vous ? Et qui vous accompagne ? Que prévoyez-vous de
faire ?
Il commença ses explications. Samantha l’écouta attentivement, en
l’interrompant de temps en temps pour poser une question pratique. À la fin,
elle s’était assise, le regard dans le vide.
— C’est... insensé. J’étais presque résignée à renoncer à un enlèvement
spectaculaire, et me contenter d’une évasion discrète... Mais tel que vous
le préparez, c’est possible. Et je vais pouvoir vous aider de mon
mieux.
Elle rejeta ses cheveux en arrière et se leva.
— Tout d’abord, commença-t-elle, je ne suis pas sûre qu’il soit nécessaire de
droguer les prêtres. Dans trois jours, c’est l’anniversaire de mon
intronisation, et le vin coulera à flots. Le soir, tout le personnel sera
passablement ivre. Par contre, tu peux utiliser un tel statagème pour
droguer leurs chevaux.
— Les prêtres de Melna ont des chevaux ? Ce n’était pas prévu...
— Oui, et nul doute qu’ils les enfourcheront pour partir à notre poursuite.
Mais il est relativement simple d’introduire un produit dans leur abreuvoir.
Tu sauras préparer ce qu’il faut ?
— Je pense, même si je ne connais pas la quantité exacte pour un cheval...
j’improviserai.
— Très bien.
Elle se mit à marcher dans la chambre, l’air décidé.
— Je vais surtout pouvoir vous aider avec des enchantements. Ça tombe
bien, lors de ce jour spécial, ils seront plus puissants encore. Le premier
visera à protéger le barbare des coups blessants. Pour cela, il suffira que je
le touche... Cela ne devrait pas poser de problèmes. Un autre servira à
couvrir notre fuite.
Farl hocha la tête.
— Trois jours, c’est peu mais c’est tout à fait envisageable. Je vous apporte
la drogue demain, à la même heure. D’autres recommandations ?
Elle réfléchit quelques instants.
— Méfiez-vous de Feyne. C’est mon second, il est très intelligent et assez
puissant. Vous le reconnaîtrez au pendentif brillant qu’il porte, insigne de
son rang. D’ailleurs, puisque j’y pense...
Elle se leva et alla chercher, dans une jarre, un sac de toile, de taille
moyenne, visiblement lourd.
— Je m’étais dit qu’un soldat apprenti-paladin ne roulait pas nécessairement
sur l’or, alors peut-être que ça amortira vos frais.
Il ouvrit le sac qu’elle lui tendit. Il était rempli de pièces d’or.
— En effet... Pourquoi ne pas nous en avoir parlé plus tôt ?
Elle sourit et lui fit un clin d’œil.
— Je préférais ne pas voir arriver un héros uniquement attiré par l’appât
du gain.
Il lui sourit en retour, prit le sac et sortit silencieusement.
Samantha
Le grand jour était arrivé. La fête était grandiose, le temple rempli de chants, de louanges et de victuailles. Elle avait enchanté le public en faisant fleurir devant tous l’arbre qui poussait au centre de la grande salle. Le jour touchait à sa fin, et les rayons du soleil couchant, entrant par la porte du temple, donnaient une teinte orangée, presque enflammée, aux statues qui entouraient la pièce.
Tout à coup, elle entendit quelques cris de surprise, venus de dehors, et le bruit d’un cheval lancé en plein galop. Elle se redressa, et prit le même air surpris que ses compagnons. Le bruit de sabots frappant le marbre s’approcha, jusqu’à ce qu’à la surprise et la peur générale, un cavalier surgisse dans la grande salle.
Elle avait beau s’y attendre, il fallait reconnaître qu’il était impressionnant. L’homme qui descendit alors de cheval était grand, musclé, vêtu d’un long pagne de cuir et de solides bottes. Quelques bracelets rudimentaires en cuivre ornaient ses bras, et il faisait tournoyer dans les airs une épée presque aussi grande que lui, comme s’il s’agissait d’une brindille.
Quelques prêtres, un peu moins abasourdis que les autres, tentèrent de s’interposer. Il les envoya bouler d’un coup de poing ou de pommeau d’épée, puis courut vers elle. C’était le moment de jouer le grand jeu...
À l’instant où il allait l’attraper, elle poussa un grand cri de terreur, et fit mine de s’évanouir dans ses bras.
Uhr
Au moment où la prêtresse tomba dans ses bras, il sentit immédiatement une douce chaleur l’envahir. Comme si le soleil réchauffait sa peau. Il eut même l’impression que celle-ci brillait de reflets d’or, mais peut-être était-ce une illusion due au crépuscule, et à l’huile qu’il s’était mise sur le corps pour paraître plus impressionnant —huile au final bien inutile, car la transpiration aurait eu le même effet. La bénédiction de la déesse...
Il poussa un grand cri de rage, mit la jeune femme sur son épaule, enfourcha sa monture, et se rua vers l’entrée de la salle. Les prêtres s’étaient ressaisis, plusieurs avaient empoigné une épée et certains semblaient en train d’invoquer des enchantements.
Les prêtres étaient-ils vraiment ivres, ou étaient-ils si peu doués que cela au combat ? L’enchantement de protection de la grande prêtresse était-il si efficace ? Le sentiment d’être un héros de légende lui donnait-il des ailes ? Ou peut-être un peu de tout cela à la fois ? Toujours est-il qu’il n’eut aucun mal à parer les coups d’épée et à les rendre. Il mit ainsi hors combat sept ou huit hommes, à coups de poings et d’épée, avant d’arriver en bas des escaliers.
C’est alors qu’il sentit un frémissement, venant de la prêtresse, toujours sur son épaule. Elle semblait... chanter. Ou invoquer ? Il ne réfléchit pas plus et lança sa monture à toute vitesse dans les rues de la ville, faisant mouliner son épée pour faire dégager, de peur, les quelques passants qui risquaient de se mettre sur son chemin.
Alors que le soleil était en train de disparaître et que l’obscurité
tombait sur l’entrée de la ville, un brouillard se leva, aussi soudain que
dense.
— Voilà. Avec ça, ils vont avoir plus de mal à nous suivre...
Il sursauta presque. La jeune prêtresse s’était redressée, et le regardait en
souriant.
Farl
Tapis à l’entrée de la forêt, dans une cachette soigneusement aménagée par leurs soins, Farl, Silwë et Irdann attendaient l’arrivée d’Uhr. Il vérifia une dernière fois ses artifices qui leur permettrait de faire l’« échange » efficacement, même si l’arrivée du brouillard divin simplifierait grandement ces opérations.
Irdann s’était vêtu, comme Uhr, d’un pagne et de bottes, et même s’il n’avait pas la carrure du jeune barbare, il était plutôt crédible de loin. Silwë avait enfilé une longue robe rouge et or, que lui avait fourni auparavant la prêtresse, et qui l’aurait beaucoup mieux mise en valeur si elle avait été à sa taille. Tous deux avaient néanmoins gardé leurs épées, et s’apprêtaient à enfourcher leur monture.
Dans quelques minutes, ils allaient débouler, et il faudrait faire vite. Il ajusta le foulard qui couvrait son nez et son visage, et vérifia le tas d’herbes exotiques à ses pieds. Des herbes dont la fumée brouillaient les sens...
Après un petit moment qui lui parut durer une éternité, il entendit enfin le grand cri de rage d’Uhr, ainsi que le galop de son cheval. Le signal ! Rapidement, il mit le feu aux herbes et à l’instant où la monture épuisée passa devant lui, il agita un tissu pour diriger la fumée vers l’entrée du chemin.
Uhr mit rapidement pied à terre, suivi de la prêtresse, et tous deux
descendirent avec leur cheval dans le fossé, endroit parfait pour être
invisible depuis le sentier, et surtout, pour masquer les sons. À l’abri derrière
le brouillard, la nuit et la fumée des herbes, ils entendirent passer des
chevaux au galop, sans s’arrêter. Ils poussèrent tous les trois un léger soupir
de soulagement.
— Vous allez bien ? Vous êtes blessés ? murmura Farl.
— Quelques entailles, rien de critique.
— Mais je ne suis pas sûre qu’ils s’en sortent seuls. Même un peu ivres, ils
sont tout de même six. On devrait peut-être aller les aider...
C’était la voix de la prêtresse. Il soupira et hocha la tête.
— Allez vous mettre à l’abri et vous reposer. Je vais les suivre.
Irdann
La nuit était à peine tombée, mais la forêt était déjà très sombre, sans
compter le brouillard. Heureusement que Silwë, devant lui, tenait
les rênes et avait l’air de savoir à peu près où aller... Il tourna la
tête. Les silhouettes des prêtres à cheval étaient lointaines, mais
présentes.
— Nous avons une bonne avance, et ils nous suivent. Ils n’ont pas vu le
changement apparemment. Tout va bien pour le moment.
Irdann savait qu’il disait cela à moitié pour se rassurer lui-même.
— C’est étrange qu’ils n’aient pas encore essayé de nous foudroyer ?
demanda-t-elle.
— Je suppose qu’ils ont peur de blesser leur grande prêtresse. Cela ne veut
pas dire qu’ils n’essaieront pas plus tard...
Ils se turent pendant quelques instants, se concentrant sur la route. Il
avaient beau être tous deux de bons cavaliers, il n’était pas très confortable
d’être à deux sur le dos nu d’un cheval. Petit à petit, le brouillard avait
diminué, peut-être que les prêtres l’avaient fait se dissiper en partie ? Ou
bien l’enchantement de la prêtresse était-il limité dans l’espace ou
le temps... Un doute lui parvint, qu’il finit par émettre à hautre
voix.
— Est-ce que mes oreilles me trompent, ou ils se rapprochent ?
Silwë tourna la tête pour regarder derrière eux. Ce qu’il pouvait lire de son
visage dans l’obscurité n’était pas particulièrement rassurant.
— J’ai peur que tu aies raison. Il va falloir trouver un autre moyen de les
semer, notre monture va fatiguer rapidement.
Il hocha la tête. Quelque chose lui revenait à l’esprit.
— Lorsque nous avons traversé une partie de la forêt, tu m’avais montré
une rivière et un pont un peu vieux...
— Exact. Précise ton idée ?
— Tu penses qu’avec quelques bons coups d’épée dans les cordes et les
vieux morceaux de bois, il s’effondrerait ?
Son amie resta tournée vers la route quelques instants, sans rien
dire. Puis brusquement, elle fit tourner à gauche leur monture, si
bien qu’il dut presque s’accrocher à sa taille pour ne pas tomber. Le
pauvre cheval tentait désormais de courir de son mieux dans les
broussailles.
— On va rejoindre le sentier qui mène au pont. Pas d’inquiétude pour la
vitesse, ils seront aussi ralentis que nous, s’ils nous suivent. Si tu suis le
sentier après le pont, tu débouches en dehors de la forêt, je ne sais plus
trop ce qu’il y a mais tu devrais retrouver ton chemin sans trop de
soucis.
— Hé, tu vas me laisser saboter ce pont et tu seras mieux pour galoper dans
la nuit !
Elle secoua la tête.
— Tu es meilleur cavalier que moi, Irdann. Je peux voir les cordes à couper
dans la nuit, et s’il faut se cacher dans la forêt, je me débrouille mieux
que toi. Ils te trouveraient trop facilement s’ils se mettaient à te
chercher...
Il soupira. Elle n’avait pas tort. Sauf que...
— Même avec une longue robe rouge et or ?
Elle marqua une pause.
— Effectivement. Tiens-moi ça deux secondes.
Il tendit le bras et saisit les rênes qu’elle lui tendit dans sa main
gauche, tandis qu’à sa grande surprise, elle ôtait sa robe, qu’elle lui
tendit.
— Problème réglé. Et en agitant ça vaguement dans la nuit, ils croiront que
je suis toujours avec toi.
Elle rajusta sa ceinture et son épée par dessus la tunique courte qui lui
restait.
— Nous revoilà sur le sentier. Le pont est là-bas, tu le vois ?
— Bonne chance...
— Tu en auras besoin aussi !
La jeune elfe sauta du cheval et disparut dans un épais buisson.
Silwë
Elle se rappela à cet instant pourquoi il ne fallait pas sauter d’un cheval au galop ; même quand ce cheval, épuisé, ne courait plus très vite. Avec le peu de vêtements qu’elle portait, elle se retrouvait couverte de coupures, de bleus et d’égratignures. Mais rien de grave, heureusement.
Elle n’avait que peu de temps. Aussi vite qu’elle le put, elle se glissa sous le pont et dégaina son épée, tout en essayant désespérément de reprendre son souffle. Les cordes qui le tenaient étaient certes vieilles, mais épaisses et de bonne qualité. Et en réalité, une épée, même bien affûtée, n’est pas le meilleur des outils pour trancher une corde humide sur laquelle a poussé de la mousse et du lierre.
Le galop des chevaux des prêtres se rappochaient. Elle n’avait pas tout à
fait terminé...
— Désolée, Irdann, mais il va falloir que tu te débrouilles, murmura-t-elle.
Elle prit une grande inspiration et plongea dans l’eau.
Le courant aidant, elle refit surface une vingtaine de mètres plus loin, à l’abri des joncs. Les deux cavaliers en tête étaient en train de franchir le pont quand les cordes usées par les coups d’épées finirent par céder. Dans un grand fracas de craquement, de cris et de hennissements, le pont s’effondra.
Un silence suivit, dans lequel elle commença à s’éloigner doucement et
silencieusement de la rivière, tout en essayant de limiter le bruit que ses
vêtements et cheveux faisaient en dégoulinant. Fort heureusement, les
prêtres semblaient assez occupés à leurs affaires. L’un des cavaliers avait
réussi à franchir de justesse la rivière. Le second était tombé, avec son
cheval, dans l’eau, et ses compagnons l’aidaient à en sortir. La rivière ne
faisait que quelques mètres de large et n’était pas très profonde, mais aucun
des chevaux épuisés n’avait très envie de se mouiller. Malgré cela, les
prêtres tentèrent de faire traverser le cours d’eau à leurs montures, avec
plus ou moins de succès.
— Prends de l’avance, et essaie de les rattraper ! cria l’un d’eux au
chanceux qui les attendait de l’autre côté.
Le prêtre hocha la tête et se lança à la poursuite d’Irdann.
Irdann
Silwë avait réussi... Il n’avait pas vraiment vu ce qui s’était passé, mais il avait entendu le bruit du pont se fracassant, et le son obsédant du galop de ses poursuivants avaient cessé. Il avait maintenant mis une distance suffisante avec eux. Il soupira, mit sa monture épuisée au pas, et l’accompagna, pied à terre. Avaient-ils abandonné pour de bon ? Il valait mieux continuer à s’éloigner.
Il n’avait pas vraiment regardé où il allait, mais il était peut-être temps. Il n’y avait plus de brouillard, et les arbres étaient suffisamment espacés maintenant pour qu’il arrive à distinguer son chemin à la lumière de la lune. À sa droite, s’élevait une haute falaise, interdisant toute sortie par là, mais un vieux sentier la longeait. S’il s’éloignait encore un peu de la rivière, il serait enfin invisible, à l’abri...
Alors qu’il commençait un peu à se rassurer, le bruit d’un galop tant redouté parvint à ses oreilles. Oh non. Ils ne laisseraient donc jamais tomber ? Il soupira, se remit en selle —ou plutôt à cru— et repartit, malgré les protestations de sa monture. Tournant la tête, il remarqua alors que son poursuivant était seul. Pourquoi ? Il n’eut pas le temps de réfléchir à cette question qu’il déboucha brusquement dans une clairière à l’extrémité de laquelle se trouvait... la falaise. Il pouvait essayer de chercher un chemin vers la gauche, mais ne risquait-il pas de tomber encore sur un cul-de-sac ? Et son cheval était vraiment épuisé. Il allait falloir trouver une autre solution. Une cachette, peut-être ? Ou bien escalader la falaise ? Ça allait être compliqué avec un cheval... Il mit mied à terre, et, plus par habitude qu’autre chose, dégaina son épée. Combattre le prêtre ? Cette idée ne l’enchentait guère, mais avait-il le choix ? Son regard tomba alors sur la robe aux bordures d’or de la prêtresse, qui se reflétaient dans la lueur de la lune, et resta une seconde figé, réfléchissant. Cela pouvait peut-être marcher... Il tourna la tête. Le prêtre n’était pas tout près, son cheval devait être fatigué lui aussi. Il avait tout juste le temps. Un sourire se dessina sur son visage.
Silwë
Se cacher dans la forêt était-il un don vraiment spécifique aux elfes sylvains ? Les cinq prêtres restants faisaient un tel bruit, en essayant de faire traverser leurs montures réticentes, que ce n’était pas bien difficile. Et même sans cela, une forêt n’était jamais silencieuse, de jour ou de nuit. Ce n’était pourtant pas si compliqué de faire moins de bruit que ça...
— Dépêchez vous, il faut aller aider Odal ! ordonna l’un d’eux, qui semblait
visiblement en charge.
— Pas la peine de crier si fort, Feyne. Et je crois que mon cheval
boîte.
Le dénommé Feyne soupira. Un autre prêtre hocha sa tête encapuchonnée.
La pauvre bête était celle qui était tombée dans la rivière quand
le pont s’était effondré. De plus, elle tremblait encore plus que les
autres.
— Alors venez m’aider à faire traverser celui-là ! Vite !
Se cacher était d’autant plus efficace qu’ils ne cherchaient personne en particulier. Elle aurait presque pu passer à côté et leur demander l’heure qu’ils n’auraient pas fait attention à elle. Elle prit une seconde pour imaginer cette scène totalement absurde dans sa tête, et ramena ses bras contre son corps. Elle commençait à avoir froid, dans la nuit, avec sa tunique trempée collée contre son corps. Elle avait bougé pour s’éloigner d’eux, mais ce n’était pas suffisant pour lui tenir chaud...
— Là bas, on dirait qu’il est de retour !
Un prêtre montrait du doigt la silhouette d’Odal, qui revenait au galop en
leur faisant un geste. Arrivé à une dizaine de mètres de ses compagnons,
celui-ci désigna du doigt la direction d’où il revenait.
— Ils se sont arrêtés dans une clairière, au pied de la falaise. La prêtresse
est seule, je pense qu’il y a un piège...
Silwë fronça les sourcils. Cette voix sonnait étrange à ses oreilles. Et elle
n’était pas la seule à réagir comme ça. Brusquement, Feyne murmura
quelques mots et tendit un bras vers lui.
Un éclair bleu d’une lueur aveuglante jaillit du ciel sombre, et se dirigea droit vers Odal. Elle plaqua ses mains sur sa bouche pour ne pas crier, et manqua de tomber de sa branche. Juste au dessus de l’homme, l’éclair se sépara en deux, puis en quatre, et ainsi de suite, et finit par contourner entièrement le prêtre et sa monture, comme si une sphère invisible l’avait protégé. Il lui sembla que même les insectes et animaux se turent pendant les quelques instants qui suivirent.
— Mais tu es fou, pourquoi tu as cherché à le foudroyer ? questionna un
des prêtres à côté de Feyne.
Celui-ci haussa les épaules.
— J’ai eu un doute... De toutes façons, il est immunisé, non ? Allez, en
route.
— Mais nous sommes deux à n’avoir pas pu faire traverser nos montures !
— Alors restez ici et soyez sur vos gardes !
Feyne et les deux autres qui avaient traversé enfourchèrent leurs chevaux
et se lancèrent à la suite dudit Odal. Silwë, toujours sur son arbre, les
regarda s’éloigner en réfléchissant. Il avait eu un doute sur son identité, au
point de tenter de le foudroyer... Puis elle reconcentra son attention sur les
deux prêtres restants, qui discutaient tout en attachant leurs chevaux à une
branche voisine.
— Il est fou, Feyne, ou quoi ?
— Bah, il a cru que c’était quelqu’un d’autre. Il a trop bu je te
dis.
— Parle pour toi, tu empestes le vin !
Le prêtre haussa les épaules.
— Toi aussi. Tiens, tu n’aurais pas une lampe ? Il fait de plus en plus
sombre, je n’aime pas ça...
L’autre fouilla ses poches.
— Non, par contre j’ai des allumettes. On peut allumer un petit
feu.
Une petite flamme à la lueur aveuglante apparut bientôt au pied du
pont.
— Au moins, on voit quelque chose, maintenant ! dit l’un des prêtres avec
un sourire satisfait.
Silwë serra les dents. Non seulement, avec cette lumière, elle perdait son
avantage, mais en plus à cause du contraste, elle distinguait moins
bien les ombres alentours. Et en plus, ce petit feu, qui avait l’air de
l’appeler de sa chaleur douce, lui rappelait encore à quel point elle avait
froid.
— Et si quelqu’un arrive, nous le verrons arriver de loin, renchérit
l’autre.
— Tu crois qu’on craint quelque chose ?
Le prêtre haussa les épaules, et se leva, droit dans la direction de Silwë.
Celle-ci sentit son sang se glacer autant que ses doigts. Il ne pouvait tout de
même pas l’avoir vue, si ? Elle serra dans sa main la poignée de son épée.
S’il fallait en venir là...
L’homme s’approcha de l’arbre dans lequel elle se tenait, sans lui jeter le
moindre regard. Il releva sa robe et se soulagea contre le tronc. Elle
laissa échapper un léger soupir de soulagement. Il revint ensuite vers
son compagnon. Celui-ci s’était assis et observait les environs, peu
rassuré.
— Tu crains vraiment que quelqu’un n’arrive ? lui demanda-t-il..
— Bah, si le barbare n’est plus dans la clairière... Tu ne veux pas aller jeter
un œil aux alentours ?
— Je suis peut-être assez sobre pour invoquer un enchantement de
détection, si ça peut te rassurer...
Un enchantement de détection... Voilà autre chose. Ces enchantements marchaient-ils même quand le prêtre était un peu ivre ? Détectaient-ils les elfes ? Elle avala sa salive. Si oui, leur permettrait-ils de la localiser précisément ? Quelle serait leur réaction s’ils tombaient sur une elfe trempée et peu vêtue ?
Farl
Les suivre, les suivre... Plus facile à dire qu’à faire. Heureusement, même s’il ne voyait pas très bien, le bruit que faisaient les prêtres à cheval était facile à suivre. Il allait à pied, à moitié en courant, à moitié en marchant, une monture aurait été bien évidemment hors de question. Les prêtres n’avaient visiblement pas abandonné, il les entendait galoper encore. Ivres, certes, mais c’est peut-être justement ça qui les avait fait se lancer dans une poursuite en pleine nuit. À ce rythme, il ne les rattraperait jamais, même en prenant des raccourcis à travers les broussailles...
Soudain, il entendit un grand fracas et des cris. Que se passait-il ? Il ne pouvait s’empêcher de trembler pour Silwë et Irdann. Surtout Silwë, petite et frêle... Il interrompit aussitôt ses pensées. Elle avait une épée, comme Irdann, et les rares fois où il l’avait vue s’entraîner avec ses compagnons, elle savait très bien s’en servir. À mesure qu’il se rapprochait, il lui sembla que le bruit ne s’éloignait plus. Était-ce bon ou mauvais signe ? Il n’était plus très loin lorsqu’il aperçut l’éclair illuminer le ciel d’une lueur bleutée. Il frissonna. Ce n’était clairement pas bon signe. Il se mit à courir.
Une lueur était apparue, au loin. Il s’approcha avec précautions. C’était un feu, et deux prêtres s’y affairaient. Leurs chevaux étaient attachés un peu plus loin. Derrière eux se trouvait le pont sur la rivière, ou plutôt ce qu’il en restait. Que s’était-il passé ? Et où étaient les autres prêtres, et ses compagnons ? Il s’approcha encore, en essayant de ne pas faire de bruit.
Les prêtres n’avaient pas l’air particulièrement rassurés. L’un d’eux s’était mis à genoux, et semblait prier. Il avança lentement, avec précautions. En ville, c’était différent. Il n’y avait pas des branches et feuilles par terre pour trahir ses pas, et puis l’invisibilité dans une cité consistait, la plupart du temps, à être juste assez visible et audible pour que personne n’ait envie de faire attention à lui.
Soudain, le prêtre à genoux se redressa brusquement, dégainant son
épée de sa ceinture, paniqué.
— Quatre hommes !
— Quoi, sursauta l’autre. Il y a quatre hommes autour de nous ?
Farl se figea. Quatre hommes ? Comment avait-il vu les yeux fermés ? Et
où ?
— Euh non, quatre en nous comptant. Cela veut dire qu’il y en a deux qui
nous menaçent !
— Tu es sûr de toi ? Tu as bu. Si ça se trouve, tu as juste senti la présence
des chevaux.
Il haussa les épaules, hésitant.
— Je ne pense pas... Je n’ai jamais entendu dire que cet enchantement
pouvait faire ça...
Un enchantement... Et deux hommes présents... Sauf si l’ivresse le faisait « sentir » double, c’est qu’il y avait quelqu’un d’autre. Où ? Et qui ? En tous cas, à la réaction des prêtres, ce n’était pas un de leurs amis... Reste à savoir si c’était un des siens.
Le petit feu de camp apportait un éclairage raisonnable, mais laissait tout de même des zones d’ombre. Il sortit de sa tunique deux dards de lancer, imprégnés d’un somnifère très puissant, et s’approcha encore. À cette distance, il devrait pouvoir les toucher... s’avancer plus le ferait repérer de toutes façons. Il prit une grande inspiration et lança les deux projectiles aussi vite et précisément que possible.
En l’espace de quelques secondes, les deux hommes s’étaient effondrés. Il poussa un soupir de soulagement, et s’avança dans la lumière pour récupérer ses armes. Personne aux alentours, parfait. Soudain, il entendit un bruit dans son dos.
C’était Silwë. Elle n’avait plus la robe rouge, mais une simple tunique courte beige, sans manches, trempée comme ses cheveux. Des éraflures couvraient son épaule et son bras droit.
Silwë
Farl s’était retourné brusquement, et elle ne put s’empêcher de noter
avec un léger frisson qu’il tenait dans ses mains deux couteaux à la lame
noire, qui étaient apparus encore plus vite qu’il n’avait bougé. Il resta figé
quelques instants, immobile, à la fixer.
— C’est moi...
Le son de sa voix sembla le réveiller. Il se redressa et désigna le feu et ce qui
restait du pont.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi es-tu trempée et... ?
— J’ai saboté le pont pour donner de l’avance à Irdann, coupa-t-elle. Je suis
restée cachée ici. Quelques prêtres ont malgré tout traversé, il a peut-être
besoin d’aide... Elle fit une pause, puis désigna les deux hommes
endormis.
— Merci, au fait.
Il esquissa un léger sourire, puis se figea en même temps qu’elle. Des
bruits de sabot... Ils échangèrent un regard, et sans avoir besoin
de se concerter, se jetèrent hors du sentier et s’aplatirent dans un
buisson.
Les mystérieux sabots passèrent du galop au trot, puis au pas, et s’arrêtèrent à une quinzaine de mètres du pont. Le bruit d’un cavalier mettant pied à terre se fit entendre. Qui était-ce ? Elle se redressa doucement, fit signe à Farl de ne pas bouger, et s’approcha.
C’était un prêtre, qui s’avançait prudemment, en regardant aux alentours, l’épée dégainée. Sa capuche était tombée, et elle le reconnut immédiatement.
Irdann
— Irdann !
C’était la voix de Silwë. Soulagé, il la vit émerger des sous-bois, suivie
bientôt de Farl. Il poussa un soupir de soulagement.
— La déesse soit louée, vous êtes tous les deux vivants !
— Qu’est-ce que tu fais là ? Habillé en prêtre ? Qu’est-ce qui s’est passé
là-bas ? demanda-t-elle.
— Je vous expliquerai plus tard. C’est le moment de s’éclipser, ils ne vont
pas tarder à revenir.
Ils s’éloignèrent rapidement, en courant, se relayant sur le cheval.
Une demi-heure de marche et de course plus tard, ils retrouvèrent Uhr et la prêtresse. Ils avaient préparé les autres chevaux, rangé soigneusement le camp et effacé au mieux leurs traces. Leur visage marqua une certaine surprise en apercevant les tenues de Silwë et Irdann, mais attendirent qu’ils soient tous les cinq à cheval pour poser leurs questions.
Il leur raconta alors qu’une fois au pied de la falaise, il avait laissé la
robe de la prêtresse attachée à une branche, et lorsque le prêtre s’était
avancé pour regarder ce qui se passait, il l’avait assommé et pris sa
tunique. Dans le noir, avec la capuche, les prêtres n’avaient pas fait
attention...
— L’un d’eux, si. Il a même essayé de te foudroyer, interrompit
Silwë.
— Oui. Heureusement, le fait d’avoir échoué l’a suffisamment convaincu...
— Et que s’est-il passé ensuite ?
— Je les ai laissés me distancer, prétextant que mon cheval était épuisé, ce
qui n’était pas tout à fait faux. Je me suis éloigné le plus possible
d’eux, et après être sûr qu’ils ne m’avaient pas suivi, j’ai fait le tour
pour aller voir ce que tu devenais... Les deux autres prêtres, ils sont
morts ?
— Non, je suis arrivé à ce moment là, et je les ai endormis, précisa
Farl.
— Et qu’est-ce que les prêtres ont trouvé, dans la fameuse clairière ?
demanda Uhr.
Irdann sourit.
— Oh, leur compagnon, assommé et avec la robe rouge et or sur la
tête...
Ses compagnons sourirent à leur tour.
Samantha
Elle avait un peu de mal à réaliser tout ce qui s’était passé ce soir. Mais elle était libre, et ils étaient tous les cinq en route. Après quelques heures de route, ils s’arrêtèrent enfin et s’installèrent dans une maison isolée et en ruines, qu’ils avaient apparemment repérée à l’aller.
Quels étaient leurs noms, déjà ? Il y avait Uhr, le « barbare ». Sans son pagne, il avait l’air beaucoup moins brutal, même si sa silhouette restait impressionnante. Il y avait bien sûr le jeune apprenti paladin, qui avait lui aussi revêtu des vêtements plus discrets que ceux du prêtre, qui s’occupait pour le moment des chevaux épuisés. Il y avait la jeune elfe, Silwë. Pour le moment, elle se réchauffait de son bain forcé, enveloppée dans une couverture. Et le dernier de ces quatre compagnons insolites, Farl. Celui qui semblait être une sorte de voleur ou d’espion, était occupé à nettoyer les multiples coupures qu’avait subi la jeune femme en sautant de sa monture, avec une certaine délicatesse, nota-t-elle.
— Je pense que le mieux est de dormir un peu, à présent. Nous sommes
assez loin de Touryre, non ?
Irdann était revenu s’asseoir près des autres, et avait pris une couverture.
Uhr hocha la tête.
— J’espère. Qu’en pensez-vous Samantha ?
— Je n’ai pas regardé, mais il me semble que nous avons parcouru une
bonne distance. Que comptez-vous faire à présent ?
— Cela ne dépend pas que de moi, répondit Uhr. Que voulez-vous faire,
vous ?
Elle haussa les épaules. Elle avait certes un peu réfléchi à la question,
mais ne se faisait pas tant d’illusions que cela sur la réussite de son
enlèvement.
— J’espérais me cacher quelque part pendant un moment, je pense que la
capitale est un bon endroit pour être discret, non ?
Uhr sourit.
— Je peux vous confirmer que c’est effectivement le meilleur endroit pour se
faire oublier et commencer une nouvelle vie.
Elle le regarda quelques instants, incrédule. Il poursuivit.
— Je suis né dans les plaines barbares, et je vis à Talecombe depuis de
nombreuses années. Je suis à la garde de la ville, tout comme Irdann et
Silwë...
Elle les écouta, tour à tour, raconter leurs passés aussi étonnants que variés. Uhr, effectivement ancien barbare aux mille petits boulots ; Irdann le fils du duc, apprenti paladin ; Silwë, future soldat d’élite elfe, tous les trois apprentis d’un maître épéiste renommé, maître Ernest. Et Farl, enfant de la rue, devenu assassin puis ménestrel.
Tout en s’enroulant dans sa couverture, elle se demandait ce qu’il allait advenir de ces quatre étrange personnages... Quelque chose lui disait qu’elle n’était pas au bout de ses surprises.
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Sélène
Sélène jura intérieurement. Elle venait de rater le départ du convoi public, composé d’une diligence et de quelques soldats, qui lui aurait permis de rentrer chez elle seule. Elle en avait assez d’être escortée des gardes de son château, qui ne lui laissaient absolument aucun champ libre, et elle avait eu bien assez de mal à convaincre ses parents de la laisser se débrouiller seule. La première partie du trajet s’était passée sans aucun problème, elle avait même fait quelques rencontres intéressantes, qui avaient rendu les journées moins longues.
Elle soupira. On était en milieu d’après-midi, et il fallait bien qu’elle
fasse quelque chose. Elle poussa la porte de la seule auberge du village, et
alla parler à la patronne, une jeune femme à peine plus âgée qu’elle, au
visage accueillant.
— Un repas et une chambre pour la nuit ? Bien sûr. Ce sera prêt ce soir.
Mais que fait donc une dame de votre rang seule dans ce modeste
village ?
— À vrai dire... j’ai subi un léger contretemps. D’ailleurs, peut-être
pouvez-vous me renseigner. Je cherche un moyen de traverser la forêt pour
me rendre en la seigneurie de d’Assem.
— Si vous savez monter, vous pouvez louer des chevaux et engager
des hommes pour vous protéger. Je peux vous indiquer quelques
contacts.
Sélène réfléchit quelques instants. Elle n’aimait pas voyager avec beaucoup
d’argent sur elle, et n’était pas sûre de pouvoir se payer un cheval et une
escorte armée de plusieurs hommes. La jeune femme sembla saisir son
embarras.
— En fait, si vous n’avez pas peur de marcher et que vous n’êtes pas
pressée, vous pouvez vous passer du cheval. Par contre, une bonne escorte
est vraiment nécessaire. Il y a beaucoup de bandits dans ces bois. Je peux
vous recommander...
La jeune femme sembla réfléchir quelques instants.
— Mince, maintenant que j’y pense, la plupart des hommes disponibles et
compétents sont déjà partis escorter d’autres convois à travers la forêt. Ils
rentreront dans quelques jours.
À sa mine déçue, elle ajouta :
— Il y a bien Zach, qui habite la petite cabane en bordure du village. Il est
parti plus tôt que les autres, et le connaissant, il sera très rapidement de
retour, peut-être même l’est-il déjà. Mais ne partez pas seule avec lui, il est
un peu...
— Un peu... quoi ?
La tenancière haussa les épaules.
— Oh ne vous inquiétez pas, il n’est pas méchant, et il ne vous arrivera rien
de vraiment grave avec lui. C’est même probablement le meilleur guide de la
région. Seulement, il est un peu brusque, un peu sauvage, et euh, très peu
délicat... Pas du tout convenable à une jeune fille de votre rang. Enfin, si je
puis me permettre.
— Merci pour vos conseils, je vais réfléchir.
Aller ou ne pas aller voir ce fameux guide ? Elle hésitait. Attendre quelques jours n’était pas mortel. Elle pouvait peut-être même faire parvenir une missive à ses parents pour les prévenir de son retard. D’un autre côté, le « jeune fille de votre rang » lui restait un peu en travers de la gorge. Elle avait l’habitude, à l’université de magie, d’être traitée comme les autres, et n’aimait pas, lorsqu’elle rentrait chez elle, redevenir une jeune femme posée et douce, à l’attitude noble qui sied à son rang. Rien que pour cela, l’idée de partir dans la forêt avec un sauvage était tentante. Qu’avait-elle à perdre à aller voir ? Il n’était peut-être pas rentré de toutes façons.
Lorsqu’elle arriva près de la petite cabane, elle eut quand même un instant d’hésitation. Cet endroit ressemblait plus à un abri précaire qu’à une maison. Une partie d’elle-même sembla presque soulagée de ne voir aucune lumière à l’intérieur. Elle s’approcha néanmoins de la porte, et s’apprêta à y frapper.
— Vous cherchez quelqu’un ?
Surprise, elle se retourna vivement. Elle n’avait pas entendu l’homme
approcher dans son dos.
— Je cherche un guide du nom de Zach. S’agit-il de vous ?
— C’est moi.
L’homme était très différent de ceux qu’elle avait déjà fréquentés. En fait il
était très différent de tous ceux qu’elle avait pu voir, qu’il s’agisse de nobles,
de serviteurs, de collègues magiciens ou de paysans. Son air fin et élancé
rappelait celui des elfes, mais sa barbe et ses oreilles le démentait. Il était
vêtu d’une tunique en lin gris et usée, d’un pantalon de toile épaisse brune,
et à son côté pendait une épée.
— Je cherche à me rendre dans la seigneurie de d’Assem.
— Vous êtes seule ? Vous avez une monture ?
— Je suis seule et à pied.
Le guide marqua un temps d’arrêt, hésitant. Il semblait la jauger du regard.
Peut-être ne la croyait-il pas capable de le suivre ?
— Alors ?
— Vous voulez traverser à pied ? Cela va durer six à sept jours.
— Ça ne m’effraie pas.
— Vu la saison, il faudra marcher hors des sentiers battus, pour
éviter les attaques. Donc il n’y aura pas d’auberge ou de refuge sur le
chemin, on devra dormir à la belle étoile. Le couvert sera spartiate
aussi.
Il essayait de la faire renoncer, c’est sûr. Mais le trajet ne l’effrayait pas. La
vie à la dure ne lui faisait pas peur, cela lui rappellerait sa première année
d’université, avec les paillasses inconfortables pour dormir et le chauffage
intermittent en plein hiver.
— D’accord.
Il hocha alors légèrement la tête, et fit un pas vers elle. Puis soudain, il
attrapa un pan de sa robe et le souleva. Elle poussa un cri de colère et de
surprise en même temps, tout en se dégageant et en reculant d’un pas.
Comment osait-il ?
— Les chaussures. Vous ne pouvez pas courir les chemins avec ça.
Trouvez-vous des bottes.
Furieuse, elle retint difficilement une gifle. L’homme en face était plus
grand, plus fort qu’elle, et armé qui plus est. Et puis elle ne comptait
pas renoncer maintenant. Ne serait-ce que pour ne pas perdre la
face.
— J’aurai les chaussures qu’il faut demain. D’autres... détails ?
Elle avait peut-être un peu trop insisté sur le mot « détails », mais c’était
sorti tout seul, d’agacement. Il ne releva pas, et se contenta de hausser les
épaules.
— Rendez-vous demain matin, dès les premières lueurs de l’aube. Je
m’occuperai des vivres. Le trajet coûtera cinq pièces d’or. Marché conclu,
mademoiselle... ?
Il lui tendit la main. Elle frappa dans la sienne.
— Marché conclu. Appelez-moi Sélène.
Zach
Le soir, sur sa paillasse, Zach réfléchissait. Il avait déjà accomagné des voyageurs insolites, mais quelque chose lui disait que cette Sélène lui réservait quelques surprises.
Elle avait le teint pâle et délicat, une robe violette travaillée, aux bordures dorées, qui semblait convenir à une noble plutôt qu’à une voyageuse. L’air de défi qu’elle avait correspondait aussi, bien qu’il était plus répandu chez les seigneurs que chez les dames, à qui on enseignait douceur et obéissance. Alors que sur son geste —certes à la fois ambigü et peu délicat de sa part— pour vérifier ses chaussures, la plupart des femmes qu’il avait croisé auraient —selon la situation— hurlé de peur, manqué de s’évanouir, ou gloussé ; elle avait plutôt donné l’impression de vouloir le transpercer d’une épée. Heureusement qu’elle n’en avait pas à ce moment là, en fait...
Et puis elle était venue seule, et rien que ça, c’était étrange.
Et il y avait ce nom, tout simple. Était-ce vraiment le sien ? D’habitude, les nobles aimaient à étaler des noms à rallonge, comme si ce seul nom faisait leur valeur. Était-elle vraiment sans prétention, ou avait-elle quelque chose de louche à cacher ?
À l’aube, elle était là, prête. Habillée comme la veille, aux bottines près, avec un manteau brun, et munie d’un sac en cuir en bandoulière, en apparence bien rempli. Lui-même avait revêtu une armure et des brassards de cuir, et avait également pris une besace chargée et une cape, gris foncé.
Il hocha la tête, lui tendit une gourde et une couverture, qu’elle mit dans son sac sans dire un mot, et ils se mirent en route.
Sélène
Sélène regrettait un peu d’avoir accepté de le suivre. Zach avait un rythme de marche très soutenu qu’il était difficile de suivre. De plus, elle se prenait chaque branche, fougère, buisson, racine, comme si la forêt entière avait décidé de l’empêcher d’avancer. Lui était tellement à l’aise qu’il semblait que ces mêmes obstacles s’effaçaient devant lui. Sur une racine particulièrement vicieuse, elle s’étala de tout son long dans des branchages. Zach, qui marchait devant sans la regarder, s’arrêta pourtant instantanément, et se retourna. Pourvu qu’il évite une remarque sarcastique, c’était bien assez humiliant comme ça. Sans dire un mot, il lui tendit simplement la main, et la releva. Elle n’avait pas osé croiser son regard.
Quelques heures plus tard, alors que ses pieds commençaient à la faire
sérieusement souffrir, et que son souffle se faisait de plus en plus court, il
décréta une pause. Elle se sentit à la fois soulagée et gênée. Faisait-il la
pause exprès pour elle ? Certes, il était midi, mais peut-être qu’il ne
s’arrêtait pas toujours, et mangeait en chemin.
— Comment vont vos pieds ?
— Ça va. Pourquoi ?
— Parce que vous boitez, depuis trois heures. Ampoules ?
Elle avait essayé de ne pas le montrer, pourtant. Et puis elle n’avait
pourtant rien dit, de quoi il se plaignait ? Elle garda le regard fixé sur le
liseré de la manche de sa robe, évitant son regard.
— Oui peut-être. Mais je peux continuer, hein.
Elle ôta ses bottes et ses chaussettes et retint un gémissement. C’était
encore pire que ce à quoi elle s’attendait.
— Allez tremper vos pieds dans le ruisseau juste là, pendant que je sors de
quoi manger.
Le ton s’était adouci. Venait-elle de passer une sorte de test ? Ou avait-il
pitié, finalement ? Elle releva les yeux et son regard croisa le sien le temps
d’une seconde. Il lui souriait.
Zach
Il était évident que Sélène n’avait quasiment jamais mis les pieds dans
une forêt. Elle trébuchait sur chaque branche, chaque racine, sursautait à
chaque bruit. Pourtant, il ne l’avait pas entendue se plaindre de la journée,
il évita donc quelques remarques amusées qui lui brûlaient les lèvres. Il
remarqua aussi très rapidement qu’elle n’avait pas l’habitude de marcher
tout court. Non seulement elle s’était mise à boiter, mais son souffle était de
plus en plus court et son visage de plus en plus rouge. Il maintint le rythme
jusqu’au soir, et quand les ombres s’allongèrent, il la sentit à bout.
Ayant repéré un endroit convenable, il s’arrêta et se tourna vers
elle.
— Reposez-vous ici, je vais chercher de quoi faire un feu.
Elle répondit immédiatement, d’un ton presque agacé.
— Merci, mais je vais bien, je peux rester debout, et vous aider.
Il lui sourit. Décidément, elle avait du cran, et ça lui plaisait.
— Pas la peine de me le cacher, je vois bien que vous êtes épuisée. Il n’y a
pas de mal à ça.
Elle fronça les sourcils. Il reprit plus doucement.
— Vous avez bien mérité un peu de repos. Tous les voyageurs à qui je fais
traverser cette forêt ne suivent pas mon rythme comme vous sans se
plaindre, croyez-moi.
Elle sembla hésiter, puis s’assit dos à un arbre, et posa son sac, laissant
échapper un léger soupir de soulagement.
Il revint une dizaine de minutes plus tard. En plus du bois, il avait trouvé quelques baies. La nuit était quasiment tombée, mais cela ne lui avait jamais posé problème. Sélène était toujours assise, adossée au même arbre, penchée en avant, immobile. Endormie ? Elle avait vraiment l’air épuisée, c’est vrai... Elle avait ôté ses bottes, et ses mains étaient posées sur ses pieds, laissaient entrevoir une peau intacte. Il fronça les sourcils. Il se souvenait d’avoir vu ses pieds presque en sang à midi. Peut-être que ses doigts cachaient les blessures, après tout, ses chaussettes posées à côté d’elle en portaient toujours les traces.
Sélène
— Vous allez bien ?
Elle sursauta et ouvrit les yeux. Il faisait noir autour d’elle. Elle cacha
rapidement ses pieds sous sa robe, en se redressant.
— Oui, oui. Je crois que je me suis assoupie, désolée...
Ah, pourquoi ce moment d’endormissement ? En fait, elle savait très bien.
Elle avait tellement mal aux pieds qu’elle avait profité de l’absence de
son guide pour lancer un léger sort. Un qui n’avait pas besoin de
son bâton pour être efficace. Un simple apaisement des blessures
mineures. Elle eut honte, pourtant ce n’était pas sa première blessure, et
d’habitude, elle savait tenir la douleur. Lorsqu’on s’entraîne à la magie,
c’est même très courant. En plus, c’était un risque, il aurait pu la
voir... Lancer un sort était rarement discret, elle le savait. Et ce
moment de sommeil... Oui, elle savait que la magie pouvait épuiser.
Mais ce n’était pas un si petit sort qui aurait dû l’endormir, tout de
même !
Elle regarda son guide, qui venait de réussir à allumer un feu. Il ne
semblait pas se douter de ce qui s’était passé. Ouf, elle n’était passée pas
loin de la catastrophe. La chaleur et la lumière lui rendirent un peu de
forces, et plus encore le repas qu’il lui tendit, composé essentiellement de
pain, de fromage et de lard.
— J’ai pu trouver quelques myrtilles pour le dessert. C’est toujours ça.
Peut-être que demain, j’aurai le temps de chasser quelque chose, ça
améliorera le repas.
Il semblait presque gentil avec elle, maintenant. Pitié ou sympathie ? Son
sourire semblait plutôt franc.
— Enroulez-vous dans votre couverture, je vais baisser le feu pour la
nuit.
— Vous ne dormez pas ?
— Ce coin de forêt est assez calme, et j’ai vérifié les alentours. Il n’y a pas
de gros soucis, donc je dormirai aussi. Et ne vous en faites pas, ajouta-t-il en
voyant son air inquiet, je dors souvent seul en forêt et je sais me réveiller si
quelque chose d’anormal se passe.
Elle sortit la couverture, s’enveloppa dedans, posa sa tête sur sa besace et avant d’avoir le temps de constater que le sol était bien trop dur, elle s’endormit profondément.
Zach
Pendant les quelques minutes où il s’occupait du feu, de façon à s’assurer qu’il ne dégénère pas, il observa la jeune femme. Elle était épuisée. Peut-être avait-il été un peu rude avec elle ? Finalement, elle suivait à peu près son rythme, sans se plaindre, et sa compagnie n’était pas désagréable. Ces cinq ou six jours de traversée ne s’annonçaient pas si mal. Il écarta aussitôt une idée idiote qui lui traversa l’esprit. Non, pas avec une noble. Surtout sa cliente. Ç’aurait été une paysanne, ou une servante, il se serait peut-être posé la question, mais avec une damoiselle de haut rang, c’était le meilleur moyen de s’attirer les pires ennuis...
Il se leva en s’étirant, fit un tour rapide du campement de fortune, puis s’enroula dans sa propre couverture, de l’autre côté du feu, et s’endormit à son tour.
Le lendemain, il se réveilla de très bonne humeur. Habitué à dormir à même le sol, il avait passé une très bonne nuit. À la grimace que fit Sélène en se levant, il se rappela que ce n’était pas le cas de tout le monde. Si on y ajoutait les courbatures dues à l’effort qu’elle avait fourni la veille, le réveil était probablement beaucoup moins agréable pour elle. Pourtant, elle suivit sans broncher le même rythme, et semblait un peu plus détendue. Il se permit même quelques remarques amusées, qu’elle ne prit pas trop mal. Vers le début de l’après-midi, elle lui posa même quelques questions sur certaines plantes et arbres qu’ils croisèrent.
Alors que le soir approchait, il la laissa encore près du campement pour aller chercher de quoi faire un feu. Avec un peu de chance, il trouverait peut-être du petit gibier, et ils feraient un bon repas, pour changer. Ils pouvaient se permettre de prendre un peu de temps, car ils avaient bien avancé. Ce n’était pas parce qu’il avait une réputation de sauvage qu’il ne savait pas apprécier quelques bons moments.
Son sang se glaça soudain lorsqu’il entendit un cri. C’était sa voix. Si elle avait été n’importe quelle autre fille, il aurait cru à une rencontre inattendue avec une araignée. Mais là... Dégainant d’un même geste son épée de sa ceinture et son couteau de sa botte, il se précipita vers le camp.
Sélène
Elle recula lentement, de façon à garder toujours dans son champ de vision les deux hommes. Leurs vêtements étaient sales et un peu déchirés, ils étaient armés l’un d’un gourdin et l’autre d’une vieille épée. Ne pas paniquer. À l’université de magie, elle s’était entraînée à combattre physiquement, en utilisant son bâton de magicienne comme d’une arme lorsqu’elle ne voulait ou ne pouvait pas utiliser la magie. Elle n’avait trouvé à la place qu’une branche cassée, lourde et peu pratique à manier ; mais elle comptait bien ne pas se laisser faire. Au pire, elle pouvait essayer de gagner du temps. Pourvu que Zach arrive vite... mais était-il capable de maîtriser ces deux brutes ?
Elle était si concentrée qu’elle ne fit même pas attention à ce qu’ils lui dirent. L’un d’eux, celui à l’épée, s’avança. Elle pivota et plaça son arme si dérisoire dans sa direction. Ne pas le laisser s’approcher, coûte que coûte. Qu’avait-elle à perdre ? Ces deux brigands n’allaient pas se contentent du peu d’or qu’elle possédait de toutes façons...
À l’instant où le bandit leva son épée pour dégager le bâton, l’homme au gourdin disparut soudainement de son champ de vision. Sentant la panique monter, elle dirigea d’un mouvement brusque la branche vers le visage de l’autre. Si elle touchait ses yeux avec les brindilles à son extrémité, elle pouvait gagner encore un peu de temps... Il esquiva le coup, puis dégagea la branche sur le côté du plat de sa lame, avant de s’avancer vers elle d’un pas.
Alors qu’il allait l’atteindre, il s’effondra brusquement, à ses pieds. Elle
n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait lorsqu’une main se
posa sur son épaule. Cette fois, elle ne put retenir un cri de panique.
Maintenant sa prise à deux mains sur son arme de fortune, ramenant les
bras vers elle, elle donna un grand coup dans son dos, de toutes ses
forces. Elle sentit un choc, entendit un bruit mat et un gémissement
étouffé.
— Hé, c’est moi !
Reconnaissant la voix, elle se retourna. Zach était là, sa main gauche posée
sur ses côtes, son épée couverte de sang dans la main droite, et un couteau
aussi sale glissé rapidement dans sa ceinture. Elle regarda alors autour
d’elle. Les deux hommes gisaient à terre. Elle lâcha la branche, en
tremblant. Il lui prit délicatement la main.
— Viens, il ne faut pas traîner ici. D’autres pourraient venir.
Zach ramassa leurs deux sacs, les passa en bandoulière, et l’emmena au pas de course. Elle le suivit sans réfléchir.
Combien de temps s’était passé lorsqu’elle reprit un peu ses esprits ?
Elle l’ignorait. Mais la nuit achevait de tomber, et ses jambes commençaient
à faiblir. Il n’avait pas lâché sa main.
— Où va-t-on ?
— Je connais un endroit où on est sûrs de passer une nuit en sécurité. Nous
y sommes presque.
Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent devant un amas rocheux.
— C’est un peu escarpé, mais pas trop difficile. Ne lâche pas ma main, et
n’hésite pas à t’accrocher de l’autre à la roche ou à la végétation.
L’ascension fut difficile, et tenait presque plus de l’escalade que de la marche. Elle devait se tenir sans cesse à la paroi qu’elle voyait de plus en plus mal. Sans compter qu’elle ne pouvait plus tenir sa robe, et se prenait les pieds dedans. Comment lui faisait-il pour grimper avec les deux sacs, en tenant sa main, et sans montrer le moindre effort ?
Une pierre se détacha subitement sous son pied gauche, dans un
léger craquement. Elle sentit son second pied glisser, et sa main
chercha —en vain— de quoi se raccrocher à la paroi. Par réflexe, son
autre main s’aggrippa encore plus fort à celle de Zach, en laissant
échapper un léger cri. Sa chute, qui lui parut durer une éternité, s’arrêta
une quarantaine de centimètres plus bas, retenue par cette main
salvatrice.
— Tout va bien. Reprends tes appuis, tranquillement. Attrape la racine, au
niveau de ta tête.
Ne pas regarder en bas. Ne pas regarder en bas. Tremblante, elle saisit la
prise qu’il lui avait désignée, et reposa ses pieds sur un rocher. Puis elle leva
les yeux vers lui. Il lui adressa un sourire encourageant.
— C’est presque fini.
Quelques mètres plus loin, la paroi se fit carrément verticale et lisse.
Zach désigna un buisson au dessus de sa tête.
— C’est ici. Par contre, tu vas devoir lâcher ma main quelques instants.
Elle vit sa silhouette escalader lestement les derniers mètres et disparaître
dans le buisson sombre. Puis ce buisson s’écarta légèrement, laissant
entrevoir une grande faille dans laquelle il se tenait assis. Il se mit à plat
ventre au bord, et tendit son bras. Elle le saisit, et il la hissa jusqu’à
lui. Le buisson se replaça sur l’entrée de la faille, coupant toute
lumière.
— Où sommes-nous ?
— Dans une petite grotte cachée sur cette falaise. Fais attention, c’est un
peu bas de plafond. Il n’y a que moi qui connaisse cet endroit.
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Je l’ai découverte il y a quelques années, je l’utilise parfois pour stocker
des choses. Jusqu’ici, hormis la nourriture, rien n’a jamais disparu. Mais en
général, c’est simplement un lieu de bivouac plutôt confortable. Enfin,
quand je suis seul.
— Quel est ce bruit ? De l’eau qui coule ?
— Il y a un petit ruisseau qui se déverse dans une vasque dans un coin de la
grotte. Ce léger bruit a l’avantage de masquer nos sons, déjà un peu
étouffés par la paroi et les buissons. D’ailleurs, je vais en profiter pour
remplir les gourdes d’eau fraîche.
Elle l’entendit des bruits de pas s’éloigner rapidement vers le
fond de la grotte, tandis qu’elle-même s’éloignait de l’entrée de la
grotte, lentement, à quatre pattes et en essayant de ne pas se cogner.
— Mais comment fais-tu pour t’y retrouver dans cette obscurité ? Et pour
ne pas te prendre la paroi ? Je ne vois absolument rien...
— Je connais cette grotte comme ma poche. Ça aide.
Elle l’entendit revenir et s’asseoir face à elle. Il prit doucement sa main
et y déposa la gourde qu’il venait de remplir. L’eau était délicieusement
glacée. Puis il fit de même avec un morceau de pain. Qu’il connaisse sa
cachette les yeux fermés, d’accord, mais qu’il trouve directement sa
main...
— Tu vois dans le noir, n’est-ce pas ?
Ses doigts étaient encore en contact avec les siens, et elle le sentit, pour la
première fois, marquer un instant d’hésitation gêné.
— J’ai des yeux de chat, il paraît.
Le contact entre leurs doigts se rompit.
Alors qu’ils mangeaient en silence, elle réfléchissait. Ainsi, il voyait dans le noir... Ce genre de don était peu courant. Elle fit mentalement la liste des êtres qui avaient cette capacité. Les elfes et les nains, déjà, bien que le mécanisme soit totalement différent pour les deux races. Il y avait aussi les loups-garous, et les vampires... Elle eut un léger frisson et passa machinalement la main sur son cou, un peu soulagée de n’y sentir aucune marque de blessure.
Elle se rappela alors que si elle ne voyait rien, lui la distinguait
parfaitement, du moins semblait-il. Avait-il suivi sa pensée sur son visage ?
Voulait-il éloigner le sujet des « yeux de chat » ? Toujours est-il qu’il
reprit la parole.
— Désolé, on fait mieux question confort. Mais au moins on est en sécurité
ici.
— Tu penses vraiment qu’il peut y avoir d’autres brigands ?
Elle l’entendit soupirer.
— D’habitude, ce coin de forêt est plutôt calme, et ça m’a surpris d’en voir.
C’est ma faute, j’aurais dû mieux vérifier. Ces deux gars étaient peut-être
un cas isolé, mais dans le doute...
— Tu emmènes souvent des gens dans cette cachette ?
— Non. Tu es la première.
Zach
Il la vit terminer de manger avec un air pensif. Les brigands, la fuite, l’ascension, la chute, la cachette... Tout cela devait faire beaucoup pour quelqu’un qui n’avait pas l’habitude. Elle semblait un peu choquée, mais elle tenait étonamment bien le coup. Ou alors elle cachait-elle très bien son trouble ?
Il la vit frotter ses mains et ses bras. Avant qu’il ne fasse une remarque
sur la température, elle anticipa.
— Il fait froid dans cette grotte.
Il se rappela qu’elle ne voyait rien, contrairement à lui. Cela devait être
extrêment gênant pour elle, de se sentir observée sans pouvoir observer en
retour.
— On ne peut pas faire de feu, et l’humidité n’aide pas. Installe-toi sur le
lit, vers le fond, et couvre-toi le plus possible. Enfin, lit... le tas de bruyère.
Ce n’est pas très confortable, mais c’est mieux que la roche, et ça isole du
froid.
Pendant qu’elle s’installait, il se rapprocha de l’entrée et écarta légèrement le buisson qui la masquait. L’autre avantage de cette cachette, c’est qu’elle faisait un excellent point d’observation. La forêt était calme. Une lueur, très lointaine, dans la direction opposée à leur trajet. Brigands ou voyageurs ? Rien d’inquiétant vue la distance de toutes façons.
Il revint vers le fond de la grotte, et ne put s’empêcher de remarquer que
Sélène tremblait.
— Tu as toujours froid ?
— Oui, un peu.
Il marqua une seconde d’hésitation, et se racla la gorge.
— Il reste un moyen de se réchauffer : se serrer l’un contre l’autre.
Il la vit froncer les sourcils et réfléchir quelques secondes. Puis elle se tourna
vers lui.
— Bon d’accord. Mais tu as intérêt à garder tes mains de ton côté,
sinon...
— Compris !
Il n’avait pas forcément envie d’entendre la liste des supplices qu’elle
prévoyait de lui faire subir s’il avait le malheur de laisser traîner une main
au mauvais endroit. De plus, son ton presque menaçant lui donnait
l’impression qu’elle allait mieux. Et pour être honnête avec lui-même, sans
cela, il aurait probablement eu froid lui aussi. Il défit sa ceinture qu’il
posa près de lui, de façons à garder son épée à portée de main en
cas de besoin, et s’enroula dans sa couverture, tout contre la jeune
femme.
Sélène
Zach sentait la transpiration et le cuir de son armure —qu’il n’avait même pas enlevée—, mais elle réalisa subitement qu’elle-même ne devait pas sentir bien meilleur. Elle ne l’aurait pas admis tout haut, mais elle était soulagée de l’avoir près de lui. Non seulement il lui tenait chaud, mais sa présence, son souffle calme, même cette odeur la rassurait. Elle avait un peu de mal à réaliser tout ce qui s’était passé cette soirée. Il l’avait sauvée des bandits, l’avait amenée dans cet endroit si bien protégé et connu de lui seul... Était-il sincère lorsqu’il lui avait avoué qu’elle était la première à y pénétrer ?
Elle réalisa soudainement que si quelque chose se passait mal, elle était incapable de s’enfuir de cet endroit sans se rompre le cou. Il pouvait la garder prisonnière ici s’il le voulait. Que pourrait-elle faire, s’il décidait d’abuser de la situation ? Elle chassa cette idée. Il n’aurait pas attendu ce soir pour ça.
— Sélène ? Ça va ?
— Oui, oui...
Son visage n’était pas tourné vers elle. Il avait dû sentir son trouble aux
battements de son cœur.
— Je peux te poser une question bête ?
— Euh, vas-y...
— Où tu as trouvé des bottes en si peu de temps, l’autre jour ?
Elle sourit.
— Ah, ça ! J’en ai discuté avec la tenancière de la taverne. Elle a été ravie
d’échanger mes jolies chaussures contre une paire de bottines à elle. Même
si elle m’a répété plusieurs fois que c’était une mauvaise idée de partir avec
toi.
Il se mit à rire.
— Ça ne m’étonne pas de ma sœur ça.
— Et elle avait parfaitement raison : c’était une mauvaise idée de partir
avec toi. Tu as vu dans quelle situation je me retrouve ?
Elle marqua une pause, puis se remémora la gérante de la taverne.
Charmante femme, au teint pâle et aux cheveux roux...
— Euh, attends... c’est ta sœur ?
Elle n’avait pas besoin de voir son visage pour savoir qu’elle venait de
pointer du doigt quelque chose. La tension dans son corps était explicite.
— Oui...
Son ton de réponse semblait gêné. Lui, qu’elle avait toujours vu si assuré, si
calme, maître de lui-même, se trouvait si mal à l’aise sur ce genre de
question ?
Zach
Il n’avait pas besoin d’entendre ses questions ou ses interrogations. Son
corps à côté du sien semblait lui crier qu’il se moquait d’elle. Pourtant elle
ne disait rien... Peut-être qu’elle n’osait pas poser la question ? Il soupira.
Au point où il en était...
— J’ai été abandonné bébé, sur le pas d’une porte. Les gens qui
vivaient là, des bûcherons, m’ont recueilli et élevé comme si j’étais le
leur. Mais effectivement, j’admets qu’il n’y a pas vraiment d’air de
famille.
Surprise, Sélène se tut quelques instants. Puis elle reprit, légèrement gênée
à son tour.
— Désolée...
— Il n’y a pas de mal. Tu ne pouvais pas savoir.
Elle laissa passer un moment de silence. Elle semblait plus détendue
qu’au début. Il valait mieux qu’elle se pose des questions sur lui que sur
tout ce qui s’était passé ce soir, finalement... Pourtant il sentait
qu’elle réfléchissait encore. Elle reprit la parole quelques minutes plus
tard.
— Je peux te poser une question à mon tour ?
Il haussa les épaules et sourit dans le noir. L’avait-elle perçu ?
— C’est ton tour.
— Ta capacité à voir dans le noir... Ça m’intrigue beaucoup. Tu n’aurais pas
du sang elfe par hasard ?
Il soupira. Il aurait dû se douter qu’elle finirait par revenir là-dessus. Il
arrivait bien à cacher ce don, habituellement, mais en l’emmenant dans
cette grotte obscure, il était illusoire de s’imaginer le garder secret... Elle
dut sentir sa gêne, et reprit doucement.
— Tu ne veux peut-être pas en parler ?
— Non, non... En fait, je n’en sais pas plus que toi. Rapport à ce que je t’ai
dit plus tôt. Je ne connais pas mes géniteurs. Et puis tu sais, d’où je viens,
elfe, ce n’est pas vraiment un compliment.
— Je sais. Je ne disais pas ça pour me moquer, rassure-toi. Tu ne t’es
jamais posé la question ?
— Si, à vrai dire. Mais comment savoir ? Aller voir des elfes, et leur dire
« Bonjour, est-ce que tu penses que je peux être ton fils ?» ?
Il la sentit sourire à cette plaisanterie.
— Certes.
Il hésita à la questionner plus. Elle avait l’air de connaître un peu le sujet...
— Comment tu ferais, toi, pour savoir ?
— En fait, il y a plusieurs façons de voir dans le noir. Peux-tu me décrire
exactement comment tu fais ?
— Je n’ai pas l’impression de voir différemment. En fait si je laisse mes yeux
s’accoutumer à l’obscurité, je finis par voir très bien. J’ai même été très
surpris de constater que j’étais le seul de ma fratrie à pouvoir faire ça, je
croyais ça tout à fait naturel... J’ai l’impression que s’il n’y avait aucune
source de lumière, je ne verrais rien. Mais ça n’arrive jamais, il y a toujours
un petit quelque chose...
Elle sembla réfléchir quelques instants, puis expliqua.
— Ça correspond bien à la vision d’un elfe. Les nains voient différemment :
ils ont l’infravision, c’est-à-dire la capacité de voir la chaleur dégagée par les
corps et les objets. Ce qui revient grosso-modo à voir dans le noir. Les
loups-garous, eux, ont l’odorat tellement développé qu’ils ont une aussi
bonne perception de leur environnement que s’ils avaient les yeux ouverts en
pleine lumière. Il reste les vampires, qui comme certains magiciens, ont une
vision nocturne parfaite grâce à leurs pouvoirs magiques. Ce qui n’a pas l’air
d’être ton cas.
Zach était impressionné.
— D’où tu sais tout ça ?
— Je l’ai lu.
À ses battements de cœur et la très légère tension dans son corps, il sut
qu’elle ne disait pas tout à fait la vérité. Il hésitait à la questionner, mais il
risquait de la braquer. Or, il apprenait tout de même des choses
intéressantes... Ce fut elle qui reprit.
— Après, il y a aussi des gens, des humains je veux dire, qui naissent avec
une vision nocturne comme ça, sans explications, ni origines spécifiques.
C’est plutôt rare cela dit. Vu ta silhouette, il est plus probable que tu aies
des antécédents elfiques.
Elle avait ça d’un ton tout à fait neutre. Sans la moindre condescendance ou
animosité.
— C’est drôle, tu n’as pas l’air de considérer cela comme une tare.
Il la sentit hausser les épaules.
— D’où je viens aussi, c’est très mal vu. Personnellement, je ne vois guère
de différence. Les elfes sont des hommes comme les autres.
Zach se demanda d’où elle tenait cet avis assez ouvert, pour quelqu’un qui semblait venir du même coin que lui. Peut-être des lectures ? Ou... dans ce qu’elle n’avait pas dit ? Il avait voyagé avec beaucoup de gens, au cours de sa carrière ; certains étaient particulièrement virulents vis-à-vis des autres races humaines, d’autres n’en avaient rien à faire, d’autres les admiraient et les enviaient... Surtout les elfes, soi-disants plus beaux, plus agiles, plus sages, plus tout un tas de choses... Il se gardait en général de donner son avis sur le sujet, et personnellement, il attendait d’en rencontrer avant de juger. Il n’avait jamais croisé de nain, et avait entr’aperçu des elfes une fois. Bien sûr, ces derniers n’ayant pas besoin de lui pour traverer la forêt, et les nains n’aimant pas trop voyager, cela ne lui avait pas laissé beaucoup d’opportunités. Pouvait-il lui-même avoir du sang elfique ? C’était une question qu’il n’avait jamais envisagée sérieusement jusqu’alors. Mais Sélène semblait bien connaître le domaine... et ça, il était sûr que ce n’était pas du bluff.
Il entendit sa respiration et son pouls se ralentir. Elle s’était endormie. Bercé par ce rythme régulier et la chaleur de son corps à côté du sien, il ne tarda pas à faire de même.
Sélène
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Sélène mit un petit moment à savoir où elle était. La grotte était éclairée par la lumière du jour, qui filtrait largement à travers le buisson masquant son entrée. Elle pouvait enfin voir à quoi ressemblait cette fameuse cachette. Elle était plus petite que ce qu’elle s’était imaginé : allongée sur le lit de bruyère, elle touchait le mur froid de sa main droite alors que l’entrée n’était qu’à quelques mètres à sa gauche. Elle s’assit sur le matelas, finalement pas si inconfortable que cela.
Zach n’était plus étendu près d’elle, et il avait laissé à côté sa ceinture et son épée, sa tunique et son armure. Elle l’aperçut au fond de la grotte, cinq mètres plus loin, agenouillé auprès de la vasque où s’écoulait un mince filet d’eau. Son dos, fin et musclé, rappelait effectivement la silhouette des elfes, même si ses épaules étaient plus carrées. Et la force qu’il avait eue lorsqu’il fallait la hisser la veille au soir... Un demi-elfe ? Possible... Il y en avait quelques-uns à l’université de magie, mais elle n’avait pas forcément eu le loisir de les voir à demi-nus.
Elle réalisa soudainement que ce n’était peut-être pas très convenable
de l’observer ainsi, d’autant plus qu’il ignorait probablement qu’elle était
éveillée. Détournant le regard, elle se leva.
— Ouille !
Le plafond était effectivement bas. Entendant cela, Zach se retourna. Il lui
sourit.
— Bien dormi ?
— Oui, à part le choc du réveil...
Elle chercha tout d’abord à ne pas le regarder, puis constata qu’il ne
semblait nullement gêné d’être torse nu devant elle. Elle remarqua alors une
marque rouge, longue d’une dizaine de centimètres, sur son épaule
gauche.
— Qu’est-ce que tu as là ? Tu t’es blessé ?
Il regarda son épaule.
— Ah, ça... Je me suis pris un mauvais coup, il y a dix jours. Rien de
grave.
— Fais voir ?
Zach
Sélène s’approcha, s’accroupit près de lui, et lui saisit le bras. Elle
examina la coupure d’un air critique. Certes, ce n’était pas un coup si
anodin... Même s’il avait déjà connu pire. Et la blessure était en bonne voie
de cicatrisation.
— Tu n’avais pas pu recoudre ?
— Pas vraiment...
— Ne bouge pas.
Elle lâcha son bras, et se leva pour aller fouiller dans son sac. Il entendit
quelques bruits de métal et de verre. Il avait entendu ces bruits, la veille, en
transportant ce même sac, et n’y avait pas prêté attention dans l’urgence.
Maintenant qu’il avait le temps de se poser la question, son contenu
l’intriguait.
Elle revint rapidement, tenant une petite boîte métallique à la main
qu’elle ouvrit.
— Tu sais, ça va, ne t’en fais pas pour moi.
— Donne ton épaule.
Le ton était calme, mais ferme. Presque surpris lui-même, il obéit. Elle
étala délicatement un baume sur sa blessure. Il piquait légèrement, mais
son odeur était agréable.
— Ça va accélérer la cicatrisation, expliqua-t-elle.
— Euh, merci.
Il ne savait pas quoi répondre d’autre. Certes, il avait l’habitude de se
débrouiller seul, mais était-ce une raison pour ne pas accepter une
petite aide spontanée ? Et puis, le contact de sa main n’était pas
désagréable.
Il se leva, et alla ramasser ses affaires.
— Si tu veux, tu peux profiter de la vasque au fond pour te rafraîchir. Je
vais faire un tour pendant ce temps.
Il lui adressa un sourire rapide, et sortit. Le soleil était déjà haut dans le
ciel, et il savait qu’ils allaient devoir repartir rapidement, mais après ce
qu’ils avaient vécu hier, prendre un peu de temps ne serait pas forcément
perdu. Adossé à la paroi, debout sur la petite corniche en dessous de
l’entrée de la grotte, il finissait de s’équiper tout en réfléchissant. Cette
Sélène était décidément hors du commun... Quels secrets cachait-elle ?
D’où tenait-elle tout ce savoir ? Quelles autres surprises l’attendait avec
cette étrange voyageuse ? Il réalisa alors qu’il s’était mis à la tutoyer depuis
la veille au soir. Elle aussi. S’en était-elle rendu compte ? Ça n’avait pas eu
l’air de la choquer...
Aldariel
Elle entra dans la salle du trône. Cette salle était toujours aussi
magnifiquement décorée, mais l’impressionnait bien moins qu’avant, et son
air était décidé.
— Ah, Aldariel. J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit.
Son père lui souriait. Avait-il l’intention d’accepter ?
— Nous savons tous les deux que ce serait un grand honneur pour le clan
d’avoir l’un des nôtres qui participe au grand tournoi humain de tir à l’arc,
organisé par le duc De Vane. Mon confrère appréciait particulièrement
ma venue, même bien après que ma blessure m’empêche de viser
droit. Cela entretient les bonnes relations entre humains et elfes
sylvains.
Aldariel n’ajouta rien. Pour le moment, ça se passait plutôt bien.
— J’ai discuté avec ton professeur de tir à l’arc, qui trouve que tu la
surpasses quasiment. Nous pensons que tu ferais honneur au clan en
participant à ce tournoi.
Elle sourit.
— Cependant... J’ai peur pour toi.
Son visage se ferma. Le convaincre allait être compliqué.
— Les humains n’aiment pas toujours les elfes, tu le sais.
— Mais tu as déjà été chez les humains non ? Ils sont si... différents ? Si
dangereux ?
Il soupira.
— C’est différent. Déjà c’était il y a plus de dix ans, et les choses ont pu
changer. Ensuite, tu es une femme.
— Ça change quoi ?
— Pour les humains, ça change beaucoup de choses. Tu sais, chez
les humains, les femmes sont souvent soumises, et doivent obéir à
leurs parents ou maris... on n’imaginerait pas les voir se promener
seules.
Aldariel ouvrit des yeux ronds d’incrédulité.
— Sérieusement ?
— Je l’ai observé de mes propres yeux, crois-moi. Ce n’est pas le cas dans
toutes les contrées humaines, évidemment, mais dans le fief du duc De
Vane, c’est le cas.
— Tu penses que c’est vraiment dangereux ?
Il sourit.
— Laisse-moi terminer. Je ne veux pas que tu y ailles seule, c’est tout. J’ai
cherché le compagnon idéal pour te protéger.
Aldariel leva les yeux au ciel. Si son père savait qu’elle n’était plus aussi
innocente qu’elle n’en avait l’air... Enfin bon, s’il fallait supporter un garde
ou deux pour avoir un peu de liberté, ça pourrait peut-être le faire. Et puis
il pourrait être sympathique, voire... plus ?
— Je te présente Silwë, une guerrière qui nous revient de chez les
humains.
Une jeune femme entra. Elle était habillée comme les soldats elfes,
d’une tunique mi-longue verte, d’un pantalon blanc, et des bottes.
Ses cheveux étaient tressés derrière son dos. À son côté pendait un
fourreau ouvragé. Elle posa un genou en terre face au roi et à la
princesse.
— Merci. Silwë, je te présente ma fille, Aldariel.
— Tu ne viens pas de me parler du risque que couraient les femmes seules
chez les humains ?
— D’abord, vous serez deux. Ensuite, Silwë vient de passer cinq ans chez
les humains, et elle les connaît très bien. Enfin, elle y a appris le
maniement de l’épée chez le meilleur maître qui soit, donc elle pourra te
protéger.
— Ça veut dire que tu me laisses y aller ?
Il sourit.
— Oui. J’ai envoyé un oiseau portant le message au duc, l’invitant à vous
accueillir toutes les deux.
Aldariel retint un cri de joie.
Silwë
Silwë était debout face à une table où s’étalait une carte, dans un salon du palais. Elle réfléchissait à cette nouvelle aventure. Elle ne s’attendait pas à une telle responsabilité, à peine rentrée chez elle ! C’était un grand honneur et une grande confiance, car le roi lui confiait rien de moins que sa fille. Elle doutait presque de ses capacités à mener une telle mission...
Elle connaissait indirectement la princesse. Sa mère avait été son professeur particulier de tir à l’arc, et elle lui avait décrit une jeune femme à la fois déterminée et douée, mais aussi simple et sans complexes. Qu’en était-il en réalité ? Que serait le trajet avec elle ? Allait-elle devoir jouer les serviteurs, en plus d’être son garde du corps ? Elle n’était certainement pas très douée pour la première des tâches, en tous cas. Et savait-elle se défendre un minimum, ou allait-elle devoir la protéger à chaque pas ? En tous cas, elle avait eu l’air vraiment heureuse de partir à l’aventure. Pouvait-elle l’en blâmer ? Elle-même l’avait été aussi...
C’est alors que la princesse entra. Elle avait troqué sa longue robe contre une plus courte, vert très pâle, et un pantalon blanc. Des bottes avaient remplacé ses jolies sandales, et elle n’avait gardé pour bijou que son fin diadème. Elle portait son arc et un carquois en bandoulière, et une dague à la ceinture. Son avant-bras gauche était protégé par un bracelet d’archerie, en cuir, décoré de quelques motifs argentés. Au moins elle semblait équipée correctement.
Elle s’apprêta à s’incliner devant elle, mais Aldariel lui fit signe de
s’abstenir. Elle s’approcha de la table.
— Quel est notre trajet ?
Silwë lui montra la carte étalée sur la table.
— D’abord nous allons sortir de la forêt des elfes par ici, en quelques jours
nous y serons. Après il nous faut traverser cette région des humains. Trois
ou quatre jours. C’est proche de la capitale humaine, où on trouve de
tout, et les gens y sont assez ouverts d’esprit, et plutôt accueillants.
Attendez-vous à des regards curieux, ils ne voient pas des elfes tous les jours
non plus.
— On ne verra pas la capitale ?
La jeune princesse prit un air déçu.
— Non, j’en suis désolée. Cela ferait un détour de plusieurs jours, et nous
n’avons pas tellement le temps...
— C’est dommage... On m’a dit que cette ville est très belle. N’est-ce pas là
que tu as vécu ?
Silwë sourit. Elle serait bien aussi passée par la capitale, voir certaines
personnes qui y vivent.
— Oui. Et croyez-moi, ça me ferait plaisir d’y retourner... Peut-être
pourrons-nous y passer au retour ?
— Comment dort-on chez les humains ?
— Nous irons dans des auberges.
— Cela veut dire qu’on va aussi manger de la nourriture des humains ?
C’est bon ?
— C’est différent, mais très bon aussi. Ne vous inquiétez pas pour ça. Elle
se retourna vers la carte.
— Nous passerons par cette autre forêt ensuite, nous y serons plus
à l’aise. Il faudra être prudentes, il y a parfois des bandits. Je ne
connais pas cette forêt directement, mais je pense que nous n’aurons
aucun mal à la traverser dans sa longueur. Une dizaine de jours je
dirais.
Aldariel pointa du doigt la zone de l’autre côté.
— Et cette région, c’est celle du duc De Vane ?
— Presque, c’est celle d’un de ses vassaux. Nous allons la traverser, et
encore celle-ci, avant d’arriver, après deux jours, au château du duc, enfin.
C’est cette région qui est particulière : ils n’aiment pas trop les elfes
et les autres races humaines, détestent la magie, et tout ce qui y
ressemble de près ou de loin, sauf en ce qui concerne la magie liée aux
dieux.
— Qu’est-ce qu’on fera ?
— Cela ne veut pas dire qu’ils vont nous attaquer, en principe, ils
respecteront votre couronne de princesse et votre rôle d’ambassadrice. Mais
on n’y sera pas forcément très bien vues. Au pire, on évitera les villages, et
c’est tout.
— Et le duc, ça ne le gène pas ?
— D’après votre père, non, mais il a du mal à convaincre ses pairs. Il espère
d’ailleurs que notre venue puisse changer un petit peu les choses... Mais
nous verrons bien. Je ne connais pas cette région non plus, pour tout vous
dire.
Elle laissa la jeune princesse observer la carte, pendant qu’elle vérifiait
son équipement. Elle enfila par dessus sa tunique une armure légère en cuir,
qu’elle avait faite faire chez les humains, ajustée à sa taille. Sans manches,
elle ne couvrait que le buste et descendait à mi-cuisse, fendue sur les côté.
Elle ajouta sa ceinture, avec le fourreau de son épée et de sa dague.
Elle ajusta également les bandes de cuir à ses poignets, qui à la fois
protégeaient contre les coups, gardaient les articulations à chaud, et
fournissait un morceau de sangle en cas de besoin. Là encore, c’était un
souvenir pratique de chez les humains. Puis elle vérifia le contenu de
son sac. Tout était bon. Sauf peut-être de quoi se soigner en cas de
problèmes. D’accord, il n’y aurait probablement pas de problèmes.
Mais...
— Princesse ?
— Oui ?
Elle hésita une seconde. Est-ce que ce genre de chose se demande à une
princesse ?
— J’ai entendu dire que vous étiez une bonne soigneuse ?
La jeune princesse sourit.
— En effet. Je pensais d’ailleurs emmener quelques baumes et de quoi
panser des blessures. Penses-tu que ça puisse être utile ?
Elle poussa un soupir de soulagement.
— Oui, tout à fait.
La princesse sourit, puis ajouta.
— Est-ce que je peux te demander quelque chose d’un peu... inhabituel ?
— Euh... oui ?
— À l’instant où on quitte le village des elfes, arrête de m’appeler princesse.
Appelle-moi par mon prénom, et dis-moi tu. S’il-te-plaît.
Silwë se redressa, suprise et soulagée en même temps.
— D’accord.
Aldariel
Aldariel examinait la chambre avec intérêt. Une petite pièce, avec deux lits humains et deux tables de chevet, une vieille armoire en bois, et dans un angle de la pièce, un petit miroir et un baquet vide posé sur une meuble. Une fenêtre de petite taille laissait entrer les dernières lueurs du soir. Elle voulait poser des questions sur tout, mais Silwë n’était pas encore montée.
Trois jours qu’elle étaient parties. Elles avaient quitté la forêt en début d’après-midi, et étaient arrivées dans un premier village humain. Un peu effrayée, elle n’avait pas quitté sa compagne —qui semblait très à l’aise— d’une semelle. Les gens les avaient regardées avec curiosité et bienveillance, et elles s’étaient dirigées vers l’auberge. Le repas qui y avait été servi —une soupe de légumes et de lard, avec du pain des humains— avait été une nouvelle surprise. Sa compagne l’avait dévoré avec appétit, mais elle-même avait eu un peu de mal avec ces nouveaux goûts et odeurs. Il paraît qu’on s’y faisait rapidement... Difficile à croire, mais elle verrait bien.
À cet instant, Silwë entra dans la pièce.
— Désolée, quelques détails à régler avec le gérant... Tu n’es pas encore
couchée ?
— J’avoue que... ces lits m’intriguent...
Elle sourit.
— Si tu ne te sens pas à l’aise, tu peux toujours t’enrouler dans ta
couverture elfique. Les couvertures humaines ont besoin d’être plus épaisses
pour être aussi chaudes, c’est pourquoi leur aspect est plus grossier. Mais
elles sont très bien !
Sans attendre sa réponse, Silwë se déshabilla et se glissa rapidement
entre les draps. Un peu hésitante, elle l’imita. Ce n’était pas aussi
inconfortable qu’à première vue, finalement.
— Pourquoi y a-t-il une bougie sur la table de chevet ?
— Rappelle-toi que les humains voient très mal dans l’obscurité, ainsi ils
utilisent beaucoup plus de lampes que nous. Imagine-toi que là, pour lire, ils
ont besoin de lumière supplémentaire.
— Ça doit être difficile d’être un humain ! Comment font-ils ?
— Je me suis dit la même chose. Et pourtant ils arrivent à faire des choses
extraordinaires, alors... Peut-être cette difficulté les pousse à trouver des
solutions ? C’est incroyable ce que les humains peuvent être plein de
ressources et d’idées, parfois...
Aldariel fixa le plafond de la chambre pendant un moment. Elle se
remémora les regards surpris des villageois en les voyant arriver. Beaucoup
leur avaient souri. Mais certains les avaient regardées en fronçant les
sourcils. Un homme s’était éloigné à la table la plus loin d’elles lorsqu’elles
étaient entrées dans la taverne.
— Pourquoi certains humains nous détestent ?
Elle l’entendit soupirer.
— Déjà parce que nous sommes différents. Pour certains, avoir des oreilles
pointues ou pas de barbe, ça suffit. Ensuite, je crois que certains
nous envient. Ils nous trouvent plus beaux, plus intelligents, plus
agiles. D’autres voient plutôt que nous sommes plus frêles, moins
forts physiquement, que nous vivons dans les arbres, et nous voient
comme des animaux sauvages. Il y a peut-être souvent un mélange des
deux...
Elle marqua une pause, puis reprit.
— Et il y a, surtout, la différence des mœurs. Tu sais, depuis mon retour,
j’ai un cousin qui m’ignore royalement, parce que soi-disant, je suis
« devenue humaine ». Comme quoi, il ne faut pas grand chose... Et
puis il y a autre chose aussi. Les humains ne contrôlent pas leur
fertilité.
— Sérieusement ?
— Oui. Ils ne choisissent pas. Et en plus, ils considèrent qu’il est très mal
d’avoir un enfant sans avoir un compagnon définitif.
— C’est un peu vrai chez nous, non ?
— Évidemment, mais eux ne peuvent pas le choisir. Résultat, ils sont assez
coincés sur le sujet... Ajoute à ça le fait que certains considèrent qu’une
femme doit être soumise, et je te laisse imaginer la réputation qu’on peut
avoir auprès d’eux...
— Forcément, vu comme ça...
— Cela dit, ne t’inquiète pas trop, ça ne veut pas dire qu’on est en danger
chez les humains. Je crois te l’avoir déjà dit, mais même s’ils ne
nous aiment pas, ils nous respectent en général. Que ce soit à cause
de nos armes, ou de crainte de créer des ennuis diplomatiques, ou
simplement parce qu’ils n’ont pas envie de s’en mêler. Donc pas
d’inquiétude.
Les humains étaient décidément surprenants. Il y avait d’autres questions qu’elle voulait poser. Et les autres races ? Les nains, par exemple, en avait-elle croisé ? Mais elle entendit à sa respiration qu’elle s’était endormie. Tant pis, elle aurait tout le temps de lui demander dans les jours qui viennent.
Silwë
La forêt, enfin ! Elle avait beau être habituée à vivre chez les humains, elle appréciait être au calme en forêt. Aldariel semblait elle aussi de nouveau à son aise, bien qu’elle se soit accoutumée très rapidement. Elle avait même mangé avec appétit la nourriture humaine de la taverne de ce matin. Mais ne plus sentir tous ces regards curieux, plus ou moins bienveillants, était reposant. De plus, la compagnie d’Aldariel était vraiment agréable, et elle avait de plus en plus la sensation de voyager avec une amie et non une princesse.
C’est vers le début de l’après-midi qu’elles entendirent un bruit inhabituel. Des cris, des bruits métalliques et de chevaux. Elles hésitèrent, puis la curiosité étant plus forte, décidèrent de s’approcher prudemment. À cet endroit, la végétation était très dense et les arbres très proches les uns des autres, ce qui leur permit d’arriver de façon très discrète. Quelques minutes plus tard, la scène s’étalait sous leurs yeux.
Sur un sentier, deux carosses tirés par des chevaux, dont un richement décoré, étaient arrêtés sur la route. Une dizaine de soldats à cheval —certains avaient mis pied à terre— les défendaient contre un groupe de pillards qui les avaient pris en embuscade. Silwë observa la scène pendant quelques secondes, surprise. Les soldats avaient fort à faire, avec les brigands qui semblaient chercher à atteindre le carosse décoré en priorité. Il ne restait qu’un garde pour défendre le second, d’où elle vit apparaître une tête effrayée, et fermer précipitamment le panneau de bois qui servait de fenêtre. Le soldat se défendait vaillamment contre trois brigands, mais difficilement.
Aldariel n’était plus à côté d’elle. Elle avait lestement escaladé un arbre, et préparait déjà une flèche pour son arc. Avant de viser, hésitante, elle lui jeta un regard interrogateur. Elle lui répondit en hochant la tête, et en dégainant silencieusement son épée. Puis elle avança vers le champ de bataille.
Le trait fin et meurtrier, partant de l’arbre, toucha dans la nuque l’un des brigands, qui s’effondra. L’un des survivants, méfiant, fit signe à son comparse de rester face au garde pendant qu’il allait voir ce qui se passait dans cet arbre. Avançant dans les broussailles, et se retrouvant subitement face à Silwë, il poussa un cri de surprise, qui ne dura que le temps nécessaire pour recevoir une épée dans la poitrine. Elle enjamba son corps, et avança jusqu’à être au bord du sentier. Le brigand restant, le plus fort des trois, avait acculé le garde jusque contre la porte du carosse, et lui avait porté un coup violent au bras droit, lui faisant lâcher son épée. Parant les coups qu’il pouvait avec son écu, le garde, en très mauvaise posture, vit soudainement une lame venue de nulle part traverser la gorge de son adversaire. Derrière lui, la jeune elfe recula prudemment, cachée par la carrure imposante de l’homme qui s’effondrait lentement, et disparut à nouveau dans le buisson. Une seconde avant d’être parfaitement dissimulée, elle aperçut, sur sa droite, venant de l’autre carosse, un quatrième homme qui courait vers elle. Il l’aperçut, et ouvrit la bouche pour crier. Avant que le moindre son ne sorte de sa gorge, un second trait mortel, venant des arbres, toucha le brigand en plein dans l’œil.
Elle rejoignit Aldariel dans l’arbre et lui sourit.
— Merci, c’était tout juste.
Reprenant son souffle, elle observa avec elle le champ de bataille. Le soldat
seul et blessé reprenait ses esprits, et avait visiblement du mal à comprendre
ce qui s’était passé. À côté de l’autre carosse, les autres gardes avaient repris
le dessus sur les brigands, et les survivants étaient en fuite. Elle
remarqua alors que sa compagne, qui n’avait pas bougé, tremblait
légèrement.
— C’est la première fois que tu tires sur quelqu’un ?
— Oui...
Elle lui posa la main sur l’épaule, doucement.
— Allez viens, inutile de rester ici. On finirait par être vues.
Aldariel
Les deux jeunes femmes repartirent, par la voie des arbres dans un premier temps, avant de continuer à pied. Elle avait agi d’instinct, sans trop réfléchir. Était-ce une bonne idée de s’impliquer dans un combat d’humains qui ne les concernait pas ? Pourtant son amie avait fait de même. Elles avaient failli être vues d’ailleurs... Elle réalisa qu’elle avait laissé quelques flèches... y feraient-ils attention ? Et qui étaient ces gens dans les carosses ? Trop de questions se bousculaient dans son esprit.
Elles s’arrêtèrent face à une large rivière, qu’elles longèrent jusqu’à
trouver un moyen simple de la traverser. Arrivant près de ce qui ressemblait
à un gué, elle virent passer trois hommes, qui couraient eux aussi vers le
cours d’eau. Ils les aperçurent avant qu’elles n’aient le temps de se cacher.
D’abord surpris, les hommes dégainèrent leurs épées et se tournèrent
rapidement vers elles. Elle reconnut l’un des brigands qui avait attaqué les
voyageurs... Le premier souriait.
— Faute de riche carosse à dépouiller, on ne sera peut-être pas bredouilles
ce soir...
— Méfie-toi, elles sont armées quand même.
— Et alors ? Moi aussi.
Aldariel encocha une flèche et tendit son arc dans leur direction. Elle
entendit son amie dégainer son épée à côté d’elle, et s’adresser à
eux.
— Faute de riche carosse, vous pouvez aussi rester en vie ce soir. Faites
encore un pas, et vous êtes morts.
Deux des hommes hésitèrent. Le premier qui avait parlé ne sembla pas
prendre la menace au sérieux, et se mit à courir dans leur direction. Elle
prit une grande inspiration, ajusta sa cible et lâcha les doigts. Il s’effondra à
ses pieds, la poitrine transpercée d’une flèche. Silwë était restée en garde à
ses côtés et n’avait pas bougé. Les deux autres brigands se regardèrent, et
s’éloignèrent rapidement.
— Bien joué, Alda.
Son amie était allée rechercher sa flèche dans le corps étendu par terre, puis
était revenue près d’elle, et lui souriait. Il y avait du respect et de
l’admiration dans son regard.
— Bon, on la traverse cette rivière ?
— Oui, oui... Est-ce qu’on va croiser d’autres brigands dans cette
forêt ?
Silwë, qui s’avançait déjà dans l’eau, haussa les épaules.
— J’espère que non. Je ne pensais pas en croiser si tôt, tout de même... On
va s’éloigner des sentiers humains, ça va aider je pense.
Elles traversèrent rapidement la rivière, puis marchèrent encore un
moment, sans rien dire.
— Ça va, Aldariel ?
— Oui... Un peu de mal à réaliser, en fait.
Son amie la prit par les épaules.
— Tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. Tu es une vraie combattante,
maintenant.
Elle sourit.
![]()
Sam
Elle se concentra sur le pot qu’elle tenait entre les mains, et murmura une douce mélopée. Une pousse germa, sortit de la terre meuble, grandit et une superbe fleur finit par éclore. Elle eut un petit sourire satisfait.
Elle posa le pot par terre et se redressa en soupirant. Connaître les grands enchantements de la déesse et les utiliser pour être fleuriste, c’était un peu triste, c’est vrai. Elle avait hâte de pouvoir à nouveau endosser le rôle de prêtresse, et de quitter sa petite routine, mais pour cela il fallait qu’on ait cessé de la chercher. En attendant, travailler ses enchantements n’était pas inutile.
Cela faisait presque deux ans qu’elle s’était enfuie avec Uhr et ses amis, et les rumeurs qu’ils avaient entendues depuis étaient plutôt bonnes. Si tout le monde parlait de ce mystérieux enlèvement, l’histoire se modifiait petit à petit, et se ramifiait en de nombreuses versions toutes plus ou moins crédibles. Encore un peu, et à force d’entendre des récits différents, ils auraient oublié précisément qui ils étaient, elle et lui, et personne ne les reconnaîtrait, même au sein de la ville de Touryre.
En attendant, elle avait repris contact avec Khil, qui était actuellement installé à la capitale. Il avait beaucoup ri en entendant son histoire. En même temps, il y avait de quoi... Elle sourit, puis quitta la petite cour intérieure où elle faisait pousser ses plantes pour pénétrer dans la boutique. Malgré l’heure tardive, quelqu’un venait d’y entrer.
Un soldat se tenait dans l’entrée de la boutique. Grand, musclé, vêtu
d’une cotte de mailles sur d’une tunique brune et un pantalon gris, ainsi que
des solides bottes de cuir épais. Une ceinture à laquelle pendait une épée
complétait sa tenue. Elle lui sourit.
— Uhr ! Tu as fini ta journée ?
Il soupira.
— Oui, enfin. Ce n’était pas de tout repos...
— Quel genre de problème ?
— Oh, rien de très grave. Mais devoir annoncer à une femme la mort
tragique de son compagnon, ce n’est jamais drôle...
Il s’assit sur un petit siège, pendant qu’elle fermait la boutique.
— Elle devait être effondrée...
— Oui, et je t’avoue que j’étais plutôt mal à l’aise. Surtout que c’est plutôt
le genre magicienne spécialisée dans le combat que douce et délicate épouse
éplorée...
— Aïe. Elle n’a pas trop mal réagi ?
— Bah, comme quelqu’un qui apprend la mort de son compagnon, que
veux-tu...
— Il était magicien, lui aussi ?
— Oui. Il a eu une dispute avec un confrère. Tous deux ont péri dans un
incendie ravageur.
Sam frissonna. Les disputes entre magiciens, ça ne plaisantait pas. Les
prêtres, au moins n’étaient pas comme ça... Enfin, à bien y réfléchir, il y
avait quand même des sacrées tensions parfois. Et puis, hm, son
« enlèvement » ne s’était pas fait dans la délicatesse...
Elle prit un tabouret, s’assit à côté de lui et lui prit le bras.
— Sur quoi travaillaient ces magiciens, pour en venir aux mains comme
ça ? Enfin, aux mains... façon de parler. Juste par curiosité.
— Je ne suis pas chargé directement de l’enquête. Mais d’après ce que j’ai
compris, l’un travaillait sur des créatures exotiques fortement liées à la
magie. L’autre était un soigneur et métamorphe.
Elle fronça les sourcils. Elle ne s’intéressait pas vraiment aux différentes
branches de la magie, mais elle connaissait les grands axes de travail des
magiciens, et pourtant elle n’avait jamais entendu parler de métamorphose.
— Métamorphe ? Ça existe, ça ?
— Je ne sais pas, visiblement oui.
Uhr
Elle ne disait rien, mais il voyait bien que le sujet l’interpellait. Depuis qu’il étaient revenus de Touryre, elle avait endossé le rôle d’une fleuriste, d’une jeune femme modèle de la cité —elle portait actuellement une jupe rouge sombre, un chemisier blanc et un petit corset noir—, mais il savait bien que derrière, elle brûlait d’envie de faire de grandes choses. Ils savaient tous deux qu’ils devaient attendre encore un peu, que leurs visages soient oubliés, mais ensuite, que feraient-ils ?
Il avait pensé « que feraient-ils » et non « que fera-t-elle ». Encore. Il savait que leur aventure les avait beaucoup rapprochés —et même plus—, mais de là à penser de la sorte ?
— Quand même, un métamorphe... Tu ne trouves pas ça bizarre ?
Il sursauta, interrompant le fil de ses pensées.
— Tu penses à quoi ?
— Déjà c’est surprenant qu’ils se soient tous les deux tués. Qu’il n’y en ait
pas un qui ait pris le dessus.
— Tu verrais l’incendie qu’il y a eu, tout l’appartement a été ravagé il
paraît...
— Oui, mais enfin, à force de manipuler le feu, ils devraient être habitués à
le gérer non ?
— Où tu veux en venir ?
Elle haussa les épaules.
— Je me demande si c’est vraiment un accident et s’ils sont vraiment
morts.
— Aucune idée. Mais tu sais, ce n’est pas à toi ni à moi que l’enquête a été
confiée... Et puis comment le vérifier ?
Elle se redressa et lui sourit.
— Je peux le faire.
— Comment ?
— Trouve moi un objet qui leur appartient. N’importe lequel, et je te donne
la réponse.
Il considéra un instant cette proposition. Il devait admettre qu’il était
un peu curieux d’en savoir plus, mais ce n’était pas son travail...
— Mais ça ne va pas être évident de se procurer de tels objets. Je te
rappelle que je ne suis pas chargé de l’enquête, et leurs appartements sont
sous scellés maintenant...
Elle lui sourit.
— Ne connais-tu pas quelqu’un qui pourrait y pénétrer discrètement ?
Si, évidemment. Mais il n’avait pas vraiment envie de se mêler de cette
histoire, ni d’y inclure Farl. Il le voyait peu ces derniers temps, et avait noté
son humeur plutôt maussade. Depuis que Silwë avait quitté la garde, il y a
six mois, il voyait bien que celui-ci n’était plus aussi enthousiaste
qu’avant. Mais cela dit, une telle histoire lui changerait peut-être les
idées.
— Tu crois que Farl aimerait s’en mêler ?
— Bah, c’est un plan douteux. Bien sûr qu’il aimerait s’en mêler.
Farl
Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas revêtu les vêtements sombres d’un assassin. Depuis qu’il avait décidé de changer de voie, il n’avait joué à ce petit jeu-là qu’à deux ou à trois occasions. Avait-il perdu la main ? Dès qu’il avait une occasion, il s’efforçait de s’entraîner, discrètement, au maniement de ses armes, à l’escalade, et à être furtif. Même en tunique orange. Il n’était pas sûr de bien savoir pourquoi et dans quel but, d’ailleurs. Il appréciait énormément son travail de ménestrel, mais... il n’arrivait pas totalement à couper tous les ponts avec son ancienne vie.
Il sortit de chez lui par la fenêtre. Tout était calme, dans la rue. Il glissa sans bruit au sol et se dirigea vers le centre-ville. Aller chercher un objet personnel de ces deux mages... et les remettre en place après. Quelle drôle d’idée ! Mais Sam semblait savoir ce qu’elle faisait. Et puis, personne ne le saurait...
Il leva les yeux. Le bâtiment devant lui portait les traces fraîches du terrible incendie. Cet immeuble de trois étages, abritant plusieurs locataires, avait failli finir totalement en ruine. Au dernier étage, les fenêtres avaient été scellées à l’aide de panneaux de bois. C’était là, dans l’appartement de feu le mage Mortag qu’il devait aller. Tout en constatant que cette expression était d’assez mauvais goût vu la situation, il escalada rapidement le mur, débloqua aisément un des panneaux de bois et se glissa à l’intérieur.
Il dut allumer une petite bougie de main pour y voir, tellement l’intérieur était sombre. Ah, s’il avait les yeux d’elfe de Silwë... Il secoua la tête. Ce n’était pas tellement le moment de penser à ça. Toute la pièce était carbonisée, et les deux traces de craie blanche au sol, dessinant les contours des deux corps, ressortaient d’autant plus. Il n’allait rien trouver ici. Il s’avança précautionneusement vers la pièce qui devait être la chambre, et finit par trouver, sous un meuble, une broche de métal à demi fondue. Il aurait peut-être du mal à trouver mieux, et puis c’était toujours un objet personnel, même abîmé. Sam lui avait dit qu’elle se débrouillerait même dans ce cas.
Le second bâtiment qu’il devait visiter, la demeure du mage Septim, était un immeuble à quelques rues de là, dans une zone un peu plus aisée. Il semblait avoir plus de moyens. Fort heureusement, il n’était pas plus surveillé, et la fenêtre ne lui résista pas plus longtemps que les panneaux de bois de l’autre demeure.
À l’intérieur, un salon propre, des affaires très bien rangées —pour quelqu’un qui n’avait pas forcément prévu de mourir ce soir là— et quelques décorations. Il ne fallait pas traîner. Il se saisit d’un bougeoir ouvragé qui semblait avoir été utilisé récemment, et courut rejoindre Sam.
Sam
— Alors ?
Elle s’avança dans la petite pièce, où l’attendaient Farl et Uhr avec
impatience et inquiétude.
— Tu en as mis du temps...
— Je voulais être sûre.
Elle s’assit à table avec les deux hommes, posant les deux objets au
centre.
— Ce type-là, Mortag, n’est plus de ce monde, c’est sûr.
Elle désigna la broche fondue.
— Par contre, l’autre est vivant.
— Quoi ?
Ils avaient sursauté en même temps lorsqu’elle avait désigné le bougeoir.
— J’ai bien vérifié plusieurs fois. Il est en vie, j’en suis certaine.
Ils marquèrent un instant de silence. Tous suivaient la même pensée.
— Donc ce n’est pas un accident, c’est un meurtre.
Elle hocha la tête.
— Cette histoire de métamorphose m’a donné envie de vérifier. Avec une
telle compétence, il doit être aisé de changer de visage, ou de changer celui
d’un cadavre...
— C’est bien beau, mais que fait-on ? Je ne peux pas débarquer à la garde
en leur expliquant ce qu’on a fait...
Farl se leva et ramassa les objets.
— D’ailleurs, je vais aller les remettre vite fait. Il ne faudrait pas qu’on
s’aperçoive qu’ils ont disparu... On ne sait jamais. Je vous laisse débattre
pendant ce temps.
Il ouvrit la porte et la silhouette sombre disparut dans la nuit. Elle
regarda Uhr.
— Je me sens mal à l’aise de garder un tel secret. Si la garde le sait tôt, ils
auront peut-être une chance de retrouver le coupable avant qu’il ne
disparaisse pour de bon...
— C’est vrai, mais je risque ma carrière en faisant ça. J’hésite... Même si
effectivement il faudrait leur dire. Peut-être les aiguiller sur cette
piste ?
— Ils vont perdre trop de temps... C’est tellement bête... Pourquoi n’ont-ils
pas pensé à faire appel à un prêtre pour ça ?
— Parce qu’il fallait deviner que les prêtres ont ce genre de pouvoir ? Il me
semble que ce n’est pas de notoriété publique...
Elle soupira.
— Tu as raison. Attendons le retour de Farl, et nous discuterons de ça
ensuite.
Elle rapprocha sa chaise de la sienne et posa sa tête sur son épaule.
Farl
De nouveau dans la chambre carbonisée, il prit bien soin de remettre la broche à sa place, et d’effacer toutes ses traces. Il avait fait de même chez Septim, tout était bon. Personne ne saurait qu’il était passé par là.
Il sursauta soudainement. De la lumière et des bruits de pas lui parvinrent depuis la pièce principale, par laquelle il était entré. Son sang se glaça. Quelqu’un était entré... Il éteignit rapidement sa minuscule bougie, se plaqua contre le mur, et jeta un œil à l’autre pièce.
La lumière n’était pas celle, jaunâtre, d’une bougie ou d’une lampe. C’était une lumière blanche, presque aveuglante, qui semblait sortir des yeux d’une silhouette de taille moyenne. Un mage ! Ici ! Cela confirmait que quelque chose de louche se passait ici. Allait-il venir vers lui ? Allait-il le voir, l’entendre, ou le détecter d’une façon quelconque ?
La silhouette, qu’il finit par identifier comme celle d’une femme, passa devant la porte derrière laquelle il se tenait et s’avança droit vers un pan de mur. Elle semblait l’examiner avec précautions, et fit briller ses yeux plus fort, vraisemblablement pour y voir plus clair. Un bruit venant de l’extérieur la fit sursauter, et elle se retourna. Elle tenait un bâton de mage à la main, qu’elle avait dirigé contre le bruit, en tremblant légèrement. Pas très à l’aise visiblement... mais toujours aussi dangereuse.
Elle se mit à regarder aux alentours, effrayée. Si elle se mettait à fouiller
l’appartement, elle allait finir par le voir. Deux solutions : sortir et
s’échapper tout de suite, ou... être totalement fou.
— Puis-je savoir ce que vous cherchez ici ?
Elle sursauta, et dirigea son regard lumineux dans sa direction. Il sortit de
la chambre, et se posa devant elle, en tentant d’avoir l’air le plus
calme possible. Ne pas dégainer ses poignards. Ne pas avoir l’air trop
menaçant...
— Qui êtes-vous ? Que faites vous ici ?
Elle semblait paniquée. Dans le même temps, des filaments aussi lumineux
que ses yeux se mirent à voler autour d’elle, de son bâton, et se concentrer
dans sa main. Un sort... Il frissonna et leva les mains.
— Calmez-vous. Je doute que vous ayiez le droit d’être plus ici que moi.
Peut-on discuter calmement ?
Elle sembla marquer un instant d’hésitation. Dans sa main, les filaments
lumineux commençaient à prendre la teinte bleutée d’une étoile de glace
aux bords acérés... Elle se redressa.
— Je me donne ce droit. Je n’ai pas confiance dans les gardes. Je ne crois
pas à cette histoire d’accident qui a tué mon compagnon. Alors j’ai décidé
de venir par moi-même. Et vous ?
Elle avança sa main vers lui, dans laquelle, en lévitation, l’étoile mortelle
venait de prendre forme. Il n’avait jamais combattu de magicien, et ne
savait pas qui serait le plus rapide, mais ce n’était pas le moment de le
tester. Il s’avança et sourit.
— Hé bien, voyez-vous, je suis là pour, à peu de choses près, la même
raison que vous. Et j’ai de sérieuses raisons de ne pas croire non plus à un
accident.
Elle hésita, puis l’étoile de glace diminua légèrement. Des filaments s’en
échappèrent, comme si elle disparaissait peu à peu comme elle était
apparue.
— Expliquez-vous.
Il eut du mal à retenir un soupir de soulagement.
— J’ai la certitude que Septim se fait passer pour mort, mais est
vivant.
— Quoi ?
— Je veux bien tout vous expliquer, mais ne pensez-vous pas qu’on serait
mieux ailleurs ? On pourrait finir par nous voir ou nous entendre...
La magicienne le regarda en fronçant les sourcils. Elle ne semblait pas
tout à fait sûre de pouvoir lui faire confiance, ce qui était compréhensible en
fait... Lui non plus, à vrai dire. Elle finit par reprendre la parole.
— D’accord. Mais pas avant d’avoir récupéré ce que je suis venue chercher
ici.
Elle fit quelques pas vers un angle de la pièce, qu’elle éclaira de son regard
luminescent. Elle passa ses mains sur le mur de briques noircies, et en
trouva une descellée. Elle l’extirpa avec précautions, puis passa sa main
dans l’ouverture.
— Ah. Mince.
Elle lui montra. Au fond de l’ouverture se trouvait une paroi métallique
munie d’une serrure. Il hocha la tête.
— Qu’est-on censé y trouver ?
Elle semblait extrêmement tendue, mais le « on » sembla la rassurer un
peu.
— Je sais qu’il y mettait des objets et documents auxquels il tenait.
Peut-être qu’ils... nous ? donneront des indices.
Elle s’était mis au « nous ». Même s’il avait senti son hésitation, c’était
bon signe.
— Je ne sais pas où il gardait la clé. Probablement sur lui...
— Une clé... normale ?
Elle fronça les sourcils.
— N’aurait-il pas protégé magiquement cette cachette ?
Elle secoua la tête.
— J’en doute. Je ne peux pas vérifier, il y a trop de distorsions magiques
dans ce lieu, avec ce qui s’y est passé. Mais le connaissant, il aurait préféré
une méthode plus classique. Si de nombreux mages savent s’en sortir face à
un glyphe de protection magique, peu d’entre eux savent forcer une serrure,
en réalité. Enfin, de façon non destructrice, si vous voyez ce que je veux
dire.
Il eut un petit sourire.
— Je vois tout à fait. Et, si vous me permettez, c’est tout à fait dans mes
compétences.
Elle recula pour le laisser passer.
— Je vous en prie.
Il s’agenouilla devant la serrure, et sortit de sa tunique ses outils. Il avait
déjà pratiqué ce genre de jeu, il y a longtemps, mais les réflexes revinrent
rapidement. La serrure était complexe à crocheter, mais il y parvint au bout
d’une minute. Au fond de ce qui ressemblait à un coffre d’acier, il y avait
des rouleaux de papier et un large rubis monté sur un collier d’or. Elle eut
un sourire en les saisissant.
— Bravo. Allons regarder cela ailleurs, comme vous l’avez proposé.
— Tout à fait. Je propose de venir chez les amis qui m’ont envoyé
ici.
Elle eut un regard légèrement méfiant, puis finit par accepter.
Ils marchaient dans la rue, faiblement éclairée par quelques lampadaires. S’ils ne croisaient pas grand monde à cette heure tardive, les rares passants ne semblèrent pas leur prêter attention. Farl avait l’habitude de ce genre de situation : la tenue d’assassin était conçue pour disparaître aisément dans les ombres, mais aussi pour paraître tout à fait normale —le noir n’étant pas si rare— en pleine lumière. La tenue discrète idéale en somme. N’étant plus ébloui par son regard magique, il pouvait désormais observer la magicienne. Grande, mince, aux longs cheveux noirs, vêtue d’une longue robe noire. Pour le deuil, ou la discrétion ? Peut-être les deux, en fait. Ses traits semblaient tirés comme si elle était épuisée ou particulièrement éprouvée. C’était probablement le cas, en fait... Il lui aurait donné une quarantaine d’années, et sans ce visage fermé et ces traits tirés, elle devait être belle. Elle marchait d’un air décidé, sans cacher son bâton de magie, surmonté d’une grande pierre bleu glacé.
Uhr
Mais que faisait Farl ? Il aurait dû être rentré depuis un moment déjà.
Ou était-ce seulement le temps qui lui paraissait si long ? Il soupira. Et s’il
lui arrivait quelque chose ? S’il était vu ? Le couvrir serait très
compliqué...
La tête posée sur son épaule, Sam murmura.
— Tu dors ?
— Non. Je m’inquiète pour Farl.
Elle hocha la tête.
— Moi aussi, un peu. Mais tu sais, il est très doué...
— Je sais, mais... il a mis moins de temps la première fois non ? Il n’a
aucune raison d’être plus lent cette fois-ci...
À ces mots, il entendit, non sans un certain soulagement, quatre
coups nets sur la porte d’entrée. La silhouette sombre et familière
de Farl se profila. Il sursauta lorsqu’il s’aperçut qu’il n’était pas
seul, et fut d’autant plus surpris de reconnaître la personne qui
l’accompagnait.
— Zanakielle ! Mais...
À son tour, elle marqua un instant de suprise.
— N’êtes-vous pas l’un des gardes qui sont venus cet après-midi ?
Il hocha la tête.
— En effet. Farl, peux-tu m’expliquer...
Le jeune homme sourit, ferma la porte et proposa un siège à la magicienne.
Puis raconta l’étrange rencontre qu’il avait faite sur les lieux de ce qu’il
fallait désormais appeler un crime.
— J’avais aussi un doute quand à cette histoire d’accident. Mais je sais que
la douleur d’avoir perdu mon compagnon aurait pu me rendre folle... au
moins aux yeux des autres, et rendre mes soupçons absurdes. C’est pourquoi
je n’ai pas pensé à vous en parler. Et que je suis allée vérifier par
moi-même...
Elle fit une pause, et détourna le regard de la lumière de la bougie,
étouffant un sanglot. Il préféra ne pas relever, et prit la parole.
— Comme vous pouvez le constater, vous aviez hélas raison.
— Comment pouvez-vous être sûr que Septim est vivant ?
Sam
Elle hésita quelques instants. Non seulement elle n’avait révélé à personne son identité jusque là, mais en plus à une magicienne... Traditionnellement, mages et prêtres s’entendaient toujours assez mal. Chacun faisait ses miracles dans son coin, en gardant ses secrets.
Mais l’heure n’était pas à ce genre de querelle.
— Je suis une prêtresse. Je possède ce genre de pouvoir, sous certaines
conditions, par exemple le fait d’avoir en main un objet appartenant à ma
cible. C’est pourquoi Farl était sur place, il est allé prendre puis remettre
ces objets.
La magicienne eut un mouvement de recul, et la considéra avec un mélange
de surprise et de dégoût. Après un instant de silence, son visage se radoucit
légèrement, et elle parut gênée.
— Excusez ma réaction. C’est idiot.
— Il n’y a pas de mal, la rassura-t-elle. Toujours est-il que j’ai la certitude
que Septim est vivant, contrairement à...
Elle s’interrompit. La magicienne s’était levée, et avait fait quelques pas,
leur cachant son visage. Sam voyait bien que la pauvre femme était
terriblement éprouvée. Mais que pouvait-elle faire ?
— Et si nous revenions à ce que nous avons trouvé ?
Elle se retourna brusquement, et déposa des objets sur la table. Une liasse
de papiers, et un collier ouvragé. Le visage de Zanakielle était de
nouveau ferme et décidé, malgré ses yeux légèrement rouges. Tous
trois hochèrent la tête, préférant se concentrer sur cette nouvelle
tâche.
Ils firent un premier tri rapide. Après avoir mis de côté le bijou —qui n’était vraisemblablement qu’un objet de grande valeur mis à l’abri—, et un certain nombre de documents administratifs importants, ils trouvèrent trois ou quatre feuilles, écrites à la main, qui ressemblaient à des notes de recherche.
— Effectivement, il m’avait parlé de ça... Regardez. Ce document n’est pas
de sa main, c’est une lettre qu’on lui a transmise. Un rapport d’un garde
vivant dans un village près de la forêt de Sossirant. Il raconte une trouvaille
bizarre, le cadavre d’une créature inhabituelle, charriée par des débris de la
rivière.
Elle leur montra la lettre, où on pouvait lire la description d’un insecte de la
taille d’un gros chien. Mais lorsque le garde avait voulu la nettoyer pour
l’observer plus en détail, la carcasse s’était en partie dissoute. En dessous,
avec une autre écriture, que la magicienne identifia comme celle de Mortag,
une note : « araknes ? ».
— Qu’est-ce que cela ?
— Les araknes sont des créatures aujourd’hui disparues. Des sortes
d’araignées géantes... Ah, justement, les documents suivants en parlent !
Les pages suivantes étaient visiblement des notes prises à ce sujet. Ces sortes d’araignées —elle eut un frisson à les imaginer, et elle remarqua que les trois autres ne semblaient pas très joyeux à cette évocation non plus— semblaient vivre originellement dans des grottes très sombres, ne sortant que lorsqu’elles n’y trouvaient pas assez à manger, et encore, seulement de nuit. Supportant mal la lumière et surtout l’eau pure, elles n’existaient que sous les contrées très chaudes, où il ne pleuvait quasiment jamais. Et même là-bas, jugées trop nuisibles, elles avaient été chassées par les elfes noirs et les humains, et il n’en restait plus en théorie.
— Il y aurait donc de nouveau ces créatures dans la forêt ? Comment ?
— Il est très peu probable qu’elles soient apparues toutes seules, surtout
dans un environnement qui leur est hostile, ajouta Uhr.
— Oui, et s’il n’y avait que ça, pourquoi chercher à faire disparaître celui
qui travaille sur le sujet et ses documents ? ajouta Zanakielle.
Farl, qui avait somnolé, épuisé, en écoutant la conversation, se redressa
pour faire une remarque.
— La forêt de Sossirant est très grande, largement inexplorée il me semble,
il peut y avoir n’importe quoi, y compris des grottes assez grandes et
profondes pour y loger ces bestioles... non ?
Ils firent une pause pour faire le point. Si Septim avait cherché à cacher
les découvertes de Mortag, c’est que quelqu’un était vraisemblablement en
train de les réintroduire au cœur de cette forêt. Et secrètement.
— Mais, interrompit Uhr, il faut trouver quel est son intérêt là-dedans. Il,
ou elle, ou eux, ne ferait pas ça pour le plaisir de voir réapparaître une
pauvre créature disparue.
— N’y a-t-il pas un moyen de les contrôler d’une façon ou d’une autre ?
proposa Sam.
— Peut-être. Ce serait alors une arme puissante. Je me demande pourquoi
personne n’y a pensé plus tôt... il faudrait étudier la question, et ce n’est
pas ma spécialité.
— D’un point de vue plus pratique, on fait quoi ? On dit quoi ?
Uhr regarda les trois autres.
— Si je dis tout ça à mes supérieurs, je suis en mauvaise posture...
— Soit on mène l’enquête de notre côté, soit on leur dit. Mais on ne peut
pas ne rien faire !
— Tu as raison, Sam. Mais je crains que ce problème ne nous dépasse.
La magicienne proposa alors :
— Je vais tout leur dire. Et je prendrai votre défense à tous les trois. Et si
jamais on vous cause des ennuis, je vous couvrirai et je trouverai un moyen
de vous envoyer enquêter. Il est hors de question que je reste sans rien
faire.
Elle s’était levée, décidée, presque en colère.
— Vous avez raison. Je ne pourrai pas garder ce secret indéfiniment, et
mieux vaut qu’ils l’apprennent tôt. Mais discutez-en directement avec le
capitaine Mazrok. Il décidera ensuite d’en informer les enquêteurs.
Elle hocha la tête.
— En attendant, je vous propose de recopier rapidement tout ce qu’il y a
sur ces documents. Puis, il faudra les redéposer à leur place...
Ils jetèrent un œil à Farl, qui poussa un soupir.
— Bah, ça ne sera que la troisième fois de la nuit...
Ils hochèrent la tête et se mirent au travail.
Uhr
Le capitaine faisait les cent pas, très énervé.
— J’espère que tu es conscient de ce que tu as fait. De ce que vous avez
fait.
Il ne répondit pas, très mal à l’aise. La magicienne leur avait dit qu’elle irait
le voir pour leur raconter l’histoire, et prendre leur défense, mais à quel
point l’avait-elle fait ? Et même si elle avait fait de son mieux, ce n’était
pas elle qui était seule dans le bureau de Mazrok, ce n’était pas elle qui
risquait de perdre sa carrière... Il réalisa soudainement qu’elle avait perdu
pire, en fait, et cessa ses plaintes intérieures.
— J’avais bien quelques doutes sur cette histoire d’accident. J’avais engagé
une enquête à ce sujet... Même si j’admets que personne n’avait pensé à
faire appel à un prêtre.
Il n’avait rien à répondre qui puisse améliorer sa situation.
— Et aller fouiller dans des maisons sous scellés... Y récupérer des objets...
Tu te rends compte ?
Il baissa les yeux. Le capitaine laissait échapper sa colère tout haut,
comme souvent, mais il savait, pour l’avoir fréquenté, qu’il n’était pas
un homme injuste. Une fois le calme revenu, il ne lui appliquerait
pas une sanction disproportionnée. Sauf qu’objectivement, il savait
qu’il en avait mérité une... Même s’il n’était pas seul dans cette
histoire.
Le capitaine Mazrok resta silencieux pendant quelques minutes, puis se
posta face à lui.
— Malgré cela, vous avez tous les quatre plus avancé dans l’enquête que
nous n’aurions fait en une semaine.
Il avait parlé d’une voix calme. Y avait-il un espoir ?
— Sauf que je suis très embêté. Officiellement, l’enquête n’en est pas là.
Officiellement, il s’agit toujours d’un accident.
Il se tut, et fit quelques pas, réfléchissant.
— Mais ces informations vont nous faire gagner un temps précieux, surtout
si l’assassin ne sait pas qu’il est identifié. Puisque tu es le seul au courant,
tu vas partir enquêter discrètement sur ce qui se passe dans cette
forêt.
Il leva les yeux vers lui. Il lui sembla qu’il attendait une réponse.
— Seul ?
— Tu peux emmener quelques personnes de confiance avec toi. Par exemple,
les amis qui t’ont aidé dans cette tâche ? Je couvrirai vos dépenses, bien
entendu.
— Euh, d’accord.
— De mon côté, je vais faire avancer l’enquête comme je pourrai, afin de
parvenir à la même conclusion officiellement. Mais tu auras pris de l’avance
en attendant, une avance précieuse.
Il hocha la tête. Non seulement il échappait au pire, mais l’idée d’une
mission importante n’était pas pour lui déplaire. Une mission avec Sam et
Farl... s’ils acceptaient.
— Il y a cependant quelques points à régler. Le premier, c’est que j’aurais
besoin d’être en contact avec toi le plus efficacement possible, et bien
entendu discrètement. Que ce soit pour te tenir au courant de l’enquête, ou
que tu m’apprennes ce que tu trouves.
— J’ai peut-être une idée pour ce point, interrompit-il.
Le capitaine sembla surpris.
— Je t’écoute.
— Les prêtres possèdent un moyen de communiquer par la pensée. Si je
voyage avec une prêtresse, il m’est possible de vous tenir au courant de mon
avancée rapidement.
— Mh, c’est effectivement plutôt malin. Bien que je n’aie jamais
fait cela, je dois reconnaître que c’est une bonne idée. Soit. Tu vas
aller préparer ton départ, au plus vite. Je m’occupe d’autres détails
techniques.
Alors qu’il tournait les talons et quittait la pièce, le capitaine le rappela
une dernière fois.
— Uhr ?
— Oui ?
— Je devrais être furieux pour ce que vous avez fait, mais je suis quand
même un peu fier. Ne me déçois pas pour la suite.
Un léger sourire marquait son visage.
![]()
Zach
Deux jours s’étaient écoulés depuis leur mésaventure. Deux jours qui avaient été plutôt calmes. En s’éloignant encore des sentiers, ils n’avaient pas recroisé de brigands, même si la forêt y était plus dense encore. Sélène commençait à se sentir à l’aise en forêt —ou était-ce une aisance avec lui ?— et avait beaucoup moins de difficultés à suivre son rythme. Il se surprit à la considérer comme une amie et plus une cliente à transporter d’un point à un autre.
Elle marchait à côté de lui, un long bâton de marche à la main. Il lui avait taillé une branche qui lui servait non seulement de support pour avancer, mais aussi potentiellement de moyen de défense. Il avait été impressionné par son courage face aux deux bandits, et avait proposé de lui apprendre quelques techniques.
Il lui sourit alors qu’elle passait à côté de lui. Il sentait encore le coup qu’elle lui avait mis dans le côté droit. Heureusement qu’il n’avait pas enlevé son armure... Ou peut-être aurait-il eu droit à une de ses potions bizarres ? Sa coupure à l’épaule gauche était complètement guérie, grâce à elle. Sans ça, il aurait probablement senti la blessure le tirailler plusieurs semaines... Elle lui rendit son sourire. La soirée s’annonçait plutôt bien.
Sélène
Sélène s’arrêta sur le lieu de bivouac. Depuis ces quelques jours, elle était à présent très à l’aise en forêt. Ou était-elle très à l’aise avec son guide particulier ? Elle essayait de l’imaginer accompagnant d’autres voyageurs, mais elle doutait fort qu’il avait la même familiarité avec d’autres... Entre eux s’était tissée une solide complicité.
Alors qu’il s’accroupissaient tous les deux pour préparer le feu —elle
n’avait pas sa technique, mais elle apprenait vite—, elle aperçut, dans son
dos, quatre disques rouges, brillants, dans l’ombre. Elle se redressa
subitement.
— Zach ! Derrière toi...
Il pivota instantanément en entendant le ton de sa voix.
— Qu’est-ce que c’est que...
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Ce qui surgit des buissons lui
arracha un cri de surprise et d’horreur. La créature ressemblait à une
araignée, noire, de la taille d’un gros chat. Les lumières rouges étaient ses
yeux, qui brillaient dans les ombres de la forêt. Elle n’en avait vu
que dans des livres jusque là, et rien que le dessin était déjà peu
rassurant...
Zach
— Une arakne !
Zach avait dégainé son épée. Lorsque la créature se jeta sur lui, il fit un pas
de côté, et d’un geste vif, planta son arme dans son corps. La bête roula au
sol, recroquevillant ses longues pattes, alors qu’un liquide noir coulait de sa
blessure. Rapidement, elle ne bougea plus et la lueur rouge de ses deux
paires d’yeux s’éteignit. Assez étrangement, le sang noir coula de sa lame
sans y laisser la moindre trace, comme s’il ne pouvait pas adhérer au
métal.
— Quelle est cette horreur ?
Il leva les yeux vers Sélène, aussi effrayée que lui.
— Une arakne. Je n’en avais vu que dans des livres jusque là... Je croyais
que ces créatures étaient éteintes, du moins sous nos contrées. Que fait-elle
ici, je n’en sais rien...
Du bout de son bâton, elle remua le cadavre de la bête, retenant un frisson
d’horreur. Il remercia ses réflexes, sans lesquels... il ne préféra pas imaginer
la suite.
— Elles attaquent rarement seules, il vaudrait mieux ne pas rester
ici...
— Attention !
Deux autres créatures venaient de sortir du sous-bois. Il se plaça entre elles
et Sélène, et sortit son couteau de sa botte. Deux adversaires humains, il
avait déjà fait, mais deux bestioles comme ça...
La plus grosse des créatures bondit, et vint s’embrocher sur son épée et y resta. D’un geste ample, il dégagea le corps inerte de la bête de son arme —au moins, elles n’étaient pas très résistantes— et chercha du regard la deuxième. Une douleur extrêmement vive le saisit dans la cuisse droite. L’arakne venait d’y planter ses mandibules.
Avant qu’il n’ait le temps de la frapper de son couteau, Sélène se
précipita, et au lieu d’utiliser son bâton contre la créature, elle lui déversa
le contenu de sa gourde. À sa grande surprise, la bête lâcha prise et fit un
bruit qui ressemblait à un cri de douleur. L’eau semblait la brûler, et une
fumée inquiétante semblait s’échapper de son corps. Elle s’écroula sans vie
à ses pieds.
— Les araknes ne supportent pas l’eau pure, expliqua-t-elle. Donc le
meilleur moyen de se mettre à l’abri, c’est de trouver une rivière ou un lac.
Et vite. Même un petit ruisseau suffira...
Zach regarda aux alentours, craignant de voir arriver une autre de ces
horreurs, mais pour le moment, rien. Il s’adossa à un arbre et jeta un œil à
sa jambe.
Sélène
— Assieds-toi.
Il obéit, en retenant difficilement une grimace de douleur. Elle examina la
plaie. Deux ouvertures profondes et larges, les traces des mandibules de
l’arakne. Heureusement, elle n’avait laissé aucun morceau, mais elle savait
que ce n’était pas suffisant, car elles étaient venimeuses...
— Première étape, nettoyer ça. Après, je vais te donner quelque chose pour
retarder la diffusion du poison...
— Poison ?
— Un poison qui paralyse lentement, et tue en une dizaine d’heures. Ne
bouge pas, je te dis !
L’inquiétude se lisait sur son visage. Elle essaya de le rassurer.
— Je sais fabriquer l’antidote pour ce genre de cas. Mais cela prend du
temps, et il faut trouver les bonnes plantes...
Il lui prit le bras.
— Donne-moi ce que tu peux, et mets-toi à l’abri de suite... Si tout se
passe bien, tu peux peut-être revenir à temps avec l’antidote. Sinon...
au moins tu seras en sécurité. Pas la peine d’être deux à mourir
ici.
Elle le regarda. Elle réalisa alors que pour rien au monde elle ne le laisserait
ici.
— Oh, et puis zut.
Il n’y avait qu’une seule solution, et elle le savait. Elle rejeta ses cheveux en
arrière, dégagea son bras de sa prise, et se releva.
Zach
Il la vit se redresser, et son regard se mettre à briller. Plus précisément, des filaments de lumière blanche, légèrement moirés, traversèrent son iris. Elle lâcha son bâton de marche, et apparut alors dans sa main droite, à la place, un long bâton, couleur bois, fait de deux branches entrelacées, presque aussi grand qu’elle. Au sommet, les deux branches entouraient ce qui ressemblait à une pierre, qui brillait de la même façon que ses yeux.
Une sorcière ! Il ne savait pas s’il devait hurler, ou s’enfuir en courant. De toutes façons, vue sa jambe, elle le rattraperait vite. Et à choisir, il préférait mourir de la main de Sélène que par un poison lent...
Ses yeux brillèrent plus fort alors qu’elle s’approchait de lui. D’autres filaments de lumière semblaient voler, partant ou arrivant vers la pierre de son bâton. Certains semblaient converger vers sa main gauche, qui devenait de plus en plus lumineuse. Elle était magnifique ainsi. Magnifique et terrible.
Elle posa sa main sur sa cuisse. Stupéfait, il sentit la douleur s’apaiser, les chairs se refermer, lentement. La lueur presque aveuglante de ses yeux s’apaisa, les filaments lumineux disparurent. Sous sa main, toujours posée délicatement, il savait que sa jambe était intacte. Les yeux de Sélène étaient de nouveaux normaux. Quelques gouttes de sueur perlaient de son front. Elle le regardait intensément.
Tremblant, il posa sa main sur la sienne. Une partie de lui-même lui criait de s’enfuir pendant qu’il en était encore temps. Qu’il risquait de tomber sous son charme. Qu’elle était en train de l’ensorceler. Une autre voix, plus raisonnable, lui posait des milliers de questions. Les sorciers devaient-ils forcément être maléfiques, après tout ? Ne venait-elle pas de lui sauver la vie ? Qu’avait-elle fait de mal ? Une troisième petite voix, mais criant plus fort que les autres, lui proposait de ne rien dire, et de la serrer dans ses bras. Les trois consciences finirent par se mettre d’accord sur le fait que, s’il voulait éviter de tomber sous son charme, c’était déjà bien trop tard.
— Merci.
Elle lui sourit, puis son visage se ferma.
— Inutile de te dire que, désormais, tu partages un secret dangereux...
— Je sais. Tu risques d’être brûlée vive, et moi avec, rien que pour avoir
pris ta défense.
Elle sembla un peu rassurée de l’entendre dire qu’il la défendrait sans
conditions.
— J’espère que personne ne nous a vus, ou entendus...
Comme répondant à son interrogation, des éclats de voix leur parvinrent. Ils
sursautèrent tous les deux.
— Il y a des gens ! Je suis perdue !
À l’idée de devoir mourir de la main de ses pairs après avoir survécu aux
araknes, Zach ne réfléchit pas longtemps. Il ramassa son épée, et bondit
dans la direction des voix.
Aldariel
— Aldariel... C’est quoi ces horreurs ?
Les deux créatures gisaient sur le sol, devant elles. L’une était transpercée
d’une flèche, l’autre fendue en deux.
— Ça me dit quelque chose... je crois que j’ai vu ça dans un livre. Des
araknes, si mes souvenirs sont bons ? Attention, là !
Deux autres bêtes s’approchaient à grande vitesse. Silwë bondit, et cueillit
au vol la première. Aldariel voulut armer une flèche, mais elle était trop
près pour avoir le temps de viser. Elle fit deux pas rapides en arrière pour
tenter de gagner du temps. La créature avait bondi. Alors qu’elle tentait
d’esquiver, elle vit son amie, à sa gauche, s’interposer, et son épée la
transpercer d’un coup d’estoc.
Elle recula encore de quelques pas, l’arc tendu. Plus d’autre arakne en
vue. Elle se tourna alors vers son amie, agenouillée au sol, le visage crispé
par la douleur.
— Sil !
L’épée avait si bien traversé la bête que son corps s’était enfoncé jusqu’à la
garde, et que ses mandibules s’étaient plantées profondément dans son
poignet. S’asseyant à ses côtés, et tout en surveillant les environs, Aldariel
commença par dégager avec précaution les pinces de l’arakne. Son
avant-bras comportait deux entailles. L’une des mandibules avait
été amortie par la bande de cuir qui entourait son poignet, l’autre
s’était plantée directement dans la chair, et la plaie était inquiétante.
— Avant toute chose, tu vas boire ça.
Elle sortit un petit flacon de son sac.
— Un antipoison. Il met un peu de temps à faire effet, donc bois-le de
suite.
Silwë obéit, tandis qu’elle cherchait dans son sac de quoi nettoyer la plaie.
C’est alors qu’elle aperçut, dans l’obscurité, une lueur vive derrière les
arbres, à une trentaine de mètres environ. D’autres araknes ? Ou pire
encore ?
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Elle ramassa son arc, et Silwë son épée, en grimaçant légèrement. Toutes
deux avancèrent vers la lueur qui s’estompait lentement.
— Ça ira ton bras, Sil ? murmura-t-elle en voyant le sang couler de la
plaie.
— On fera avec...
La lueur, qui diminuait, semblait venir de derrière un large arbre. Il y avait
des voix. Sentant le danger, Aldariel se mit à l’abri dans un buisson, tandis
que son amie, toujours devant elle, prit son épée à deux mains et
s’approcha de l’arbre. C’est alors qu’un homme surgit et se rua sur
Silwë.
Zach
Son adversaire était plus petit que lui, mais il parait ses coups avec précision. Il ne devait pas le sous-estimer. Sur le troisième coup qu’il lui porta, il sentit pourtant une certaine faiblesse dans la parade. Maintenant le contact de sa lame contre la sienne, il força son adversaire à écarter son épée vers la gauche. Dans le même mouvement, il lui donna un coup d’épaule qui l’envoya contre l’arbre, tout en saisissant son poignet de sa main libre.
À sa grande surprise, l’adversaire lâcha son arme en laissant échapper un léger gémissement de douleur. L’avant-bras qu’il maintenait était couvert de sang. Il constata alors que celui qu’il avait pris, au vu de sa silhouette, pour un adolescent, était en fait une jeune femme. Une elfe, même, corrigea-t-il. Stupéfait, il laissa passer une seconde qui faillit lui être fatale. De sa main gauche et valide, l’elfe avait dégainé une fine dague, qu’il para de justesse, tandis qu’un violent coup de genou le cueillit dans les côtes et le fit reculer de quelques pas.
Elle chercha à se dégager de sa prise sur son poignet blessé, mais il garda les doigts serrés. Il esquiva un nouveau coup de dague en se rapprochant d’elle. Il était de toutes façons un peu trop près pour utiliser convenablement son épée. Entourant ses épaules de son bras droit, il la souleva d’un coup de hanche et l’accompagna au sol. Sous le choc, le souffle coupé, la jeune femme lâcha sa dague. Maintenant fermement son poignet droit par terre, il posa son genou contre sa poitrine pour l’empêcher de se relever. Elle cessa de chercher à se dégager lorsqu’il posa la lame de son épée à plat sur sa gorge.
C’était la première fois qu’il voyait une elfe de si près. Il l’observa avec curiosité. Ses cheveux fins étaient retenus par une longue tresse, et ses yeux bleus marquaient un mélange de colère et de peur. Mais à part ses oreilles pointues, elle n’était pas si différente physiquement d’une humaine, finalement... Elle portait une armure légère de cuir, qui ressemblait beaucoup à la sienne. En revanche, la tunique en dessous était d’un tissu étrange, en apparence très léger, qu’il n’avait jamais vu. Son regard se porta vers son avant-bras. La blessure qui s’y trouvait rappelait beaucoup une autre qu’il avait subie il y a très peu de temps... Elle aussit s’était battue contre des araknes ? Le souvenir de la douleur associée lui donna des frissons, et il desserra très légèrement son étreinte.
Reprenant ses esprits, il appuya légèrement la lame contre sa
gorge.
— Tu vas me dire qui tu es, ce que tu fais là, et pourquoi tu nous
espionnes.
Il n’eut pas le temps d’attendre sa réponse. Zach sentit soudainement une
pointe acérée se poser sur sa nuque. Il aurait dû se douter qu’elle n’était pas
seule...
— Je vais répondre à sa place. Elle, c’est le garde du corps de la princesse
elfe Aldariel Lalrilë, qui t’ordonne de la lâcher immédiatement si tu ne veux
pas que cette flèche traverse ton cou.
Le ton de la voix était impératif, et la pointe dans sa nuque l’était
tout autant. Un regard rapide en arrière lui laissa entrevoir une
silhouette délicate, vêtue de vert pâle, armée d’un arc tendu vers
lui.
Silwë
Elle n’avait rien pu faire. Elle enrageait d’être ainsi blessée, et à la merci
de son ennemi. Le brigand qui la maintenait au sol l’observait avec une
fascination inquiétante. Son arme était posée à plat sur sa gorge, signe
qu’il n’avait —apparemment— pas l’intention de la tuer tout de
suite. Peut-être comptait-il abuser d’elle avant ? Ce n’était guère
mieux...
— Tu vas me dire qui tu es, ce que tu fais là, et pourquoi tu nous
espionnes.
Son ton la suprit presque autant que sa phrase. Il y avait une note petite
d’inquiétude dans sa voix. Que voulait-il, finalement ? Elle tenta de
reprendre son souffle, mais le poids de son genou sur sa poitrine n’aidait pas.
Et son bras, qui la faisait souffrir... Elle s’apprêtait à répondre, quand elle
aperçut, derrière lui, la silhouette de sa compagne, son arc tendu, le
menacer à son tour.
L’homme sembla hésiter. Si Aldariel décidait de le tuer, il avait de toutes façons le temps de l’égorger avant de mourir. De même, il pouvait choisir de la tuer elle, mais le payerait de sa vie. Il sembla choisir la solution raisonnable. Elle le vit éloigner lentement son épée de sa gorge, sans la quitter des yeux. Mais il ne l’avait pas encore lâchée.
C’est alors que de derrière l’arbre surgit une jeune femme, portant une
longue robe violette et un bâton de magie dans la main droite.
— Lâche-le immédiatement.
Ses yeux et son bâton se mirent à briller, et des filaments d’une lumière
presque aveuglante vinrent se concentrer juste au dessus de son autre main,
qu’elle tenait paume vers le ciel. Une sphère lumineuse s’y forma, d’abord
rouge sombre, puis qui s’éclaircit progressivement jusqu’à devenir quasiment
blanche. Une boule de feu...
Toujours immobile, impuissante, elle vit Aldariel hésiter, tandis que l’homme avait pris une expression mêlant soulagement, crainte et surprise. C’est alors qu’elle remarqua des lueurs rouges, dans l’obscurité, derrière la magicienne. Elle essaya de crier, mais avec le poids qui écrasait sa poitrine, seuls quelques mots en sortirent.
Zach
Il sentit un mouvement venant de l’elfe qu’il tenait toujours plaquée au
sol. Son visage était tourné vers Sélène, mais son regard semblait focalisé,
non pas sur la jeune femme, mais derrière...
— Les... ara...
Il porta son regard dans sa direction, essayant de ne pas se faire aveugler
par la lumière émise par la magicienne. Puis il hurla.
— Sélène, écarte-toi !
Il entendit alors avec effroi, dans son dos, le bruit de la corde d’un arc qui se
détendait.
Sélène
Sélène obéit instinctivement et fit un pas rapide vers la droite. Une énorme arakne bondit à l’endroit où elle se tenait quelques secondes plus tôt, et y fut accueillie par une flèche droit dans un de ses yeux. La bête continua sa course et s’effondra, inerte, aux pieds de Zach, stupéfait. Une seconde créature, arrivant du même endroit, se dirigea droit vers elle. Avant de lui laisser le temps de réagir, elle reprit le contrôle de sa boule de feu —toujours suspendue dans les airs, là où elle l’avait laissée —et la dirigea de toute la force de sa volonté vers la bête, qui ne fut bientôt plus qu’un petit tas de cendres à l’odeur désagréable.
Elle tourna son regard vers les trois combattants. Zach avait lâché sa
prisonnière, et se tenait debout, l’épée à la main. L’archère armait une
nouvelle flèche, en observant les environs, tandis que l’autre elfe, blessée, se
redressait avec difficultés.
— Je suggère qu’on règle nos différents plus tard, une fois à l’abri des
araknes, proposa-t-elle calmement. Il pourrait très bien y en avoir
d’autres...
L’archère et Zach se fixèrent d’un air méfiant quelques instants, puis
hochèrent la tête. Sélène aperçut alors, à ses pieds, une épée. Celle de la
guerrière elfe. Elle hésita quelques instants.
— D’autres araknes !
C’était la voix de l’archère, montrant d’un signe de tête un nouveau groupe
de créatures. Sélène cessa de se poser la question. S’ils devaient combattre
ces horreurs, ils allaient avoir besoin d’un bras supplémentaire. Au sens
propre... Elle ramassa l’épée et courut vers la jeune elfe, toujours au sol,
grimaçant de douleur.
— ’Bouge pas, je m’occupe de ça.
Elle posa délicatement sa main sur le poignet blessé, et se concentra sur son
sort.
Aldariel
Sans avoir besoin de se concerter, Aldariel et l’étrange homme s’étaient placés de part et d’autre de la magicienne et de Silwë, pour les protéger du mieux qu’ils pouvaient. Mais son arc n’était pas l’arme idéale contre les araknes. Elles arrivaient vite, et elle devait tirer quasiment à bout portant. Elle se demandait ce que faisait la magicienne, dans son dos, mais elle ne pouvait pas s’en préoccuper maintenant. Elle lâcha un trait sur une autre créature, de justesse. Aurait-elle assez de flèches ? Ah, si Silwë était à leurs côtés pour combattre...
Comme répondant à sa pensée, elle vit la silhouette familière passer entre elle et l’homme, et bondir, l’épée à la main, sur les créatures. Son avant-bras était intact. D’un coup de taille, elle trancha littéralement en deux une des araknes qui arrivait sur elle, et fit de même sur la seconde, d’un retour rapide de lame. De l’autre côté, elle vit la jeune magicienne préparer une petite boule de feu, qu’elle dirigea avec précision sur une autre créature. Voir ces renforts arriver lui redonna courage.
Quelques instants plus tard, le calme se fit. Les quatre jeunes gens,
toujours dos à dos, laissèrent passer quelques secondes, reprenant leur
souffle. Des dizaines de cadavres d’araknes gisaient au sol.
— Il ne faut pas rester ici. On ne sait pas... combien il y en a.. Il faut... ooh
ma tête...
C’était la voix, affaiblie de la magicienne. Aldariel se tourna vers elle. Elle
était très pâle, des gouttes de sueur coulaient de son front, et elle
tremblait. Son compagnon l’avait déjà attrapée par les épaules pour la
soutenir.
— Sélène, tu vas bien ?
Sans répondre, la jeune femme s’effondra dans ses bras.
— Épuisement magique ? proposa-t-elle.
— Comment ça ?
L’humain semblait paniqué.
— Lorsque les mages invoquent beaucoup de sorts puissants d’affilée, ils
s’épuisent très vite, expliqua-t-elle.
Elle posa sa main sur le front de la jeune magicienne, et hocha la tête en
guise de confirmation. Elle connaissait très bien ce phénomène, très
classique chez les mages.
— Et on fait quoi ?
Aldariel haussa les épaules.
— Rien, elle a juste besoin de se reposer. Nous aussi de toutes façons, et il
faut qu’on se mette à l’abri, rien ne nous dit qu’il ne va pas y avoir d’autres
araknes.
— Elle avait dit... que ces bestioles ne supportaient pas l’eau pure, et qu’il
fallait trouver une rivière. De mémoire, il y en a une dans cette
direction.
Elle hocha la tête, tout en ramassant ses flèches aux alentours. Cela lui
revenait maintenant, elle avait bien lu quelque chose comme ça.
— Transporte-la, on vous couvre.
L’homme les regarda toutes les deux. Il sembla hésiter une seconde, puis
rangea son épée, prit la magicienne inanimée dans ses bras ainsi que son
bâton, et se mit en route.
Zach
Ils avançaient en silence dans la forêt. L’archère était à sa gauche, et la guerrière à sa droite. Tous trois scrutaient les environs avec inquiétude, mais rien n’arrivait. Pouvaient-ils être venus à bout de ces horreurs, finalement ?
Il repensa à la bataille qu’ils venaient de mener. L’archère n’avait pas raté une seule fois sa cible, même si elle n’était pas toujours dans la meilleure des postures pour toucher les créatures. Quand à la guerrière... Était-ce la rage d’être restée passive pendant toute une partie de l’action, blessée ? Le contrecoup de la douleur ? L’efficacité meurtrière qu’elle avait mise en œuvre, une fois guérie, était à la fois rassurante et inquiétante. Rassurante parce qu’elle était à côté de lui, son épée tirée, prête à bondir sur le moindre danger les menaçant. Inquiétante, parce qu’elle était à côté de lui, son épée tirée... prête à bondir sur lui si l’envie l’en prenait. Il savait qu’il n’aurait de toutes façons pas le temps de dégainer son épée, et aucun espoir de s’enfuir avec Sélène dans ses bras.
Certes, ils avaient convenu d’une trêve, le temps de se mettre à l’abri des araknes. Et c’est grâce à Sélène qu’elle était guérie. Mais... que se passerait-il une fois qu’ils seraient en sécurité ? Lui pardonnerait-elle, entre autres, de l’avoir plaquée au sol et menacée lorsqu’elle était blessée ? Et si... les deux elfes ne tenaient pas leur parole ? Il détestait se sentir ainsi, à la merci de ces deux inconnues. Mais avait-il le choix, de toutes façons ? Il était le seul assez fort pour pouvoir porter facilement Sélène. À bien y réfléchir, il n’aurait pas laissé quelqu’un d’autre le faire.
Le son de l’eau qui coule se fit rapidement entendre, et la large rivière,
calme, apparut sous leurs yeux.
— Nous y voici. Il n’y a plus qu’à traverser. Tu sauras nager avec
elle ?
C’était la voix de l’archère, qui s’était tournée vers lui. Il hocha la tête,
même si l’idée de se jeter à l’eau avec tout son équipement et la jeune
femme inanimée, ne l’enchantait guère.
— On n’est pas obligés de traverser tout de suite, proposa la guerrière. On
peut la longer jusqu’à trouver un gué. Il y a peu de chances que cette rivière
se transforme en torrent d’ici là, et rien ne nous empêche de nous jeter à
l’eau en cas de gros problème.
Ils acquiescèrent, et suivirent le cours d’eau vers l’aval.
Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il remarqua que le lit de la
rivière s’était élargi, et qu’elle semblait nettement moins profonde.
Quelques rochers affleuraient même à la surface.
— Là, on peut peut-être traverser.
Sans répondre, l’archère s’avança dans l’eau. À mi-chemin, elle n’avait de
l’eau qu’à mi-mollet. Elle s’arrêta et lui sourit.
— Bien vu !
Il s’avança à sa suite. Soudain, alors qu’elle atteignait presque la rive
opposée, l’elfe s’arrêta brusquement et se retourna vers lui, les sourcils
froncés.
— Silwë... Tu ne m’avais pas dit que les humains voyaient très mal dans
l’obscurité ?
Sans avoir besoin de se retourner, il entendit la guerrière, qui le
suivait, s’arrêter à son tour. La nuit était tombée depuis presque une
heure.
— Si...
Il sentait leurs regards, interrogateurs, presque menaçants. Ce n’était
peut-être pas le moment de se lancer dans de longues explications...
— C’est une longue histoire, je vous explique après, promis. Est-ce qu’on
peut se mettre en sûreté d’abord ?
L’archère, devant lui, hocha la tête, et se remit en marche.
— On peut peut-être s’arrêter là ?
Les deux elfes regardèrent les alentours, et hochèrent la tête. Ils étaient à
une trentaine de mètres de la rivière. Il vit les deux jeunes femmes le jauger
du regard, puis se jeter un regard entendu. Lentement, elles rangèrent leurs
armes. Il ne put retenir un léger soupir de soulagement. Il s’assit au sol,
déposa Sélène à côté de lui, délicatement, et fit quelques mouvement pour
soulager ses bras douloureux.
Les deux elfes s’installèrent en face de lui, avec un air un peu méfiant.
L’archère prit la parole, d’une voix douce.
— Comment va-t-elle ?
— Elle respire calmement.
L’elfe se leva et posa une main délicate sur le front de la jeune femme
endormie.
— Elle a un peu froid. Tu devrais la couvrir.
Il prit leurs deux couvertures dans leurs sacs respectifs et l’enveloppa
doucement dedans. Un silence passa, puis il se décida.
— Je m’appelle Zach. Je suis guide, et j’escorte cette jeune personne,
Sélène, à travers la forêt, jusqu’à la seigneurie de d’Assem. Et...
vous ?
— Silwë et moi-même, Aldariel, sommes des elfes sylvaines. Nous sommes
invitées par le duc De Vane, qui organise un grand tournoi de tir à
l’arc.
Zach allait demander s’il n’était pas dangereux pour deux femmes seules de
faire ce long trajet. Puis il se souvint des traits de l’archère et de l’épée de
la guerrière, et se ravisa. Cette dernière reprit.
— Pour répondre à ta question initiale, nous n’étions pas en train de vous
espionner. Nous avons été attaquées par les araknes, et nous avons vu de la
lumière... Je suppose que c’était elle ?
Elle désigna Sélène. Zach soupira et hocha la tête.
— En effet. Nous avons, comme vous, été attaqués par ces créatures...
J’étais gravement blessé, et elle a utilisé sa magie pour me soigner.
Il montra sa cuisse, et le tissu déchiré encore tâché de sang. Il vit la
dénommée Silwë, en face de lui, marquer un léger frisson. Lentement, elle
défit la bande de cuir qui entourait son poignet droit. La peau était
intacte, mais le cuir marquait de profondes entailles. Il soupira et
continua.
— La magie fait très peur, dans nos contrées. Les magiciens sont
pourchassés et brûlés vifs... Jusqu’à ce moment, j’ignorais qu’elle
avait de tels pouvoirs, et si quelqu’un nous dénonce, nous sommes
en grave danger... J’ai eu peur. Désolé de ma réaction un peu...
brutale.
L’archère reprit.
— Nous avons tous eu peur, je crois. Et sans coopérer, nous ne serions pas
tous vivants maintenant. Il est temps de se restaurer un peu et de
dormir.
Elle sourit légèrement. La trève était prolongée au moins jusqu’au
lendemain, et c’était bon signe. Il sortit quelques vivres de son sac, et les vit
faire de même. Il hésita un peu. Le pain était rassis, la viande encore plus
séchée, mais il leur proposa tout de même.
— Désolé, ce n’est pas très frais, mais si vous en voulez...
Alors que, jusque là, la guerrière avait gardé un air légèrement méfiant, elle
sourit et se servit une tranche de pain et de lard qu’elle mangea avec
appétit. En retour, elle lui tendit une petite galette.
— Du pain elfique. C’est très bon et nourrissant, mais crois-moi, on s’en
lasse au bout d’un moment.
Il la remercia d’un sourire, et mangea quelques bouchées de la galette. Elle
avait un goût de miel, et effectivement, nourrissait bien malgré sa
finesse. Sa compagne prit quelques morceaux de pain rassis, et fit la
grimace.
— Excuse-moi, mais je n’ai pas encore l’habitude de la nourriture
humaine...
— C’est la première fois que vous venez en territoires humains ?
Silwë sourit entre deux bouchées de pain.
— Elle, oui. En ce qui me concerne, j’ai passé cinq ans chez les humains,
donc ce n’est pas une nouveauté pour moi...
Devant son regard surpris, elle expliqua.
— J’y ai appris le maniement de l’épée. C’est d’ailleurs pour ça, et
pour mon expérience humaine, que j’ai eu l’honneur d’escorter notre
princesse.
Elle adressa un sourire amusé à Aldariel. Elle était donc bien une princesse,
comme elle lui avait annoncé —il eut un léger frisson— à la pointe de sa
flèche... Il se demanda s’il devait la traiter en tant que telle. Son
« garde du corps » ne semblait pas s’encombrer de protocole, mais
lui ?
— Je te préviens, ne t’avise pas de m’appeler « princesse » si tu ne veux
pas recevoir une flèche perdue.
Avait-elle suivi sa pensée ? Son ton était ferme, mais il y avait une petite
pointe de plaisanterie dans sa voix...
Il ne put retenir un bâillement. La journée avait été longue, épuisante et
riche en émotions... Aldariel hocha la tête.
— Il est effectivement temps de se reposer.
— Peut-être serait-il prudent de se relayer pour monter la garde ? Je ne fais
pas ça d’habitude, mais le danger qui nous menace est assez inhabituel,
proposa-t-il.
— Pourquoi pas, répondit Silwë, puisque visiblement nous sommes tous les
trois capables de voir dans le noir.
Elle le pointa du doigt.
— D’ailleurs, à ce sujet, tu nous dois quelques explications...
Il avait presque oublié ce détail. Mais finalement, ce n’était pas forcément
plus mal. Maintenant qu’il avait enfin des elfes face à lui, il allait peut-être
savoir...
— Effectivement, j’ai la capacité de voir dans l’obscurité, mais j’ignore
pourquoi. Je suis un enfant trouvé sur le pas d’une porte et adopté... Sélène
pense que j’ai des antécédents elfiques.
Les deux jeunes femmes l’observèrent un moment. Puis se jetèrent un
regard entendu. Aldariel se leva et vint s’asseoir à côté de lui, une main sur
son épaule, puis pointa du doigt un arbre au loin.
— Tu vois la chouette sur sa branche, là-bas ?
— Celle qui tient dans ses serres un cadavre de mulot ? Ou celle qui est
quelques branches plus haut ?
— Mmm... Et dans ce buisson à droite, tu distingues quelque chose ?
— Il y a ce qui ressemble à une entrée de terrier, et un renard semble en
sortir avec prudence. Ah, il vient de rentrer...
Nouveau regard entendu, presque inquiet. Il avait l’impression d’avoir fait
quelque chose de mal, mais quoi ? Silwë reprit la parole.
— Est-ce qu’il t’arrive d’être gêné par la lumière du jour, en été ?
— Parfois, quand le soleil est haut dans le ciel et qu’il n’y a aucun nuage,
admit-il. Pourquoi ?
Les deux jeunes femmes semblaient mal à l’aise.
— Elfe noir ? murmura l’archère.
— Oui...
Il se racla la gorge, et fronça les sourcils.
— Est-ce que je peux savoir de quoi vous parlez ?
Aldariel prit une grande inspiration, et expliqua.
— Tu vois encore mieux que nous dans l’obscurité. Tout comme ta légère
sensibilité à la lumière, c’est typique des elfes noirs. Il faut que tu
saches que... nous ne sommes pas vraiment en bons termes avec
eux.
Elle semblait gênée. Son amie reprit, presque doucement.
— Tu n’y es pour rien. Mais je te conseille de cacher ce don face à des elfes
sylvains...
— J’ai déjà l’habitude de le cacher auprès des humains. Les elfes sont mal
vus, d’où je viens, et déjà qu’on me traitait d’elfe quand j’étais petit, parce
que j’étais soi-disant tout frêle...
Silwë sourit.
— De ce que j’ai pu voir, il y a des humains grands, petits, forts, frêles, à la
peau claire, sombre... Je ne me fierais pas à ta seule apparence pour en
juger. Mais il faut reconnaître que ton teint mat, tes cheveux sombres, ta
silhouette rappellent un peu un elfe noir. Avec la barbe en plus, et les
oreilles pointues en moins.
— Tu penses qu’il est un... hybride ? Un demi-elfe ?
— Oui.
L’archère parut considérer cette réponse.
— Mais... c’est courant, des liaisons entre elfes et humains ?
— Ça... arrive.
L’archère sembla considérer son amie avec curiosité et retenir une question.
Puis elle se leva.
— Bon, je prends la première garde. Allez dormir.
— D’accord, je prendrai la suivante, ajouta-t-il.
— Je m’occuperai de la dernière.
Il commença à s’installer près de Sélène, qui à son grand soulagement,
semblait toujours dormir paisiblement. Aldariel lui tendit ce qui ressemblait
à un drap léger.
— Laisse-lui les deux couvertures, et prends la mienne pour dormir. Ne
t’inquiète pas, elle est assez chaude.
— Merci.
Il posa, comme à son habitude, sa ceinture à côté de lui et s’enroula dans la
couverture. Elle était effectivement très confortable et tenait chaud, malgré
sa finesse. Un mètre à sa droite, Silwë l’avait imitée. Son épée se
retrouvait posée non loin de la sienne. Ils échangèrent un regard.
Méfiance ou curiosité ? Il n’aurait pas su dire. Puis elle ferma les
yeux. Il vit, du coin de l’oeil, l’archère, perchée sur une branche, aux
aguets. Devait-il être rassuré ou inquiet ? Il n’eut pas le temps de se
poser plus longtemps la question, la fatigue l’envahit et il s’endormit
profondément.
Aldariel
Les heures s’étiraient longuement, et elle se sentait épuisée. Mais il fallait rester éveillée. Le campement de fortune était calme, et aucune menace ne semblait se profiler à l’horizon, même venant de la rivière. Elle se leva, et fit quelques pas sur sa branche, pour se dégourdir les jambes et se réchauffer.
Un bien étrange personnage que ce Zach... Maintenant qu’elle y pensait, il avait bien un petit air d’elfe, si elle l’imaginait sans barbe. Mais était-ce important, finalement ? Il semblait plutôt sincère lorsqu’il avait expliqué qu’il ne connaissait pas ses antécédents. Bien sûr, il aurait pu mentir pour éviter d’être pris pour un elfe noir, surtout auprès d’elles. Habituée à évoluer parmi la haute noblesse elfique, elle savait assez bien décoder les expressions de ses congénères, et les humains semblaient fonctionner de la même manière, même si l’étiquette différait. Mais elle n’était pas aussi sûre qu’elle le voulait. Cela dit, dans ce cas, pourquoi aurait-il répondu sincèrement à ses questions sur sa vue ? Il aurait très bien pu prétendre voir un petit peu moins bien...
Il avait eu une attitude très... protectrice vis-à-vis de la magicienne. Prenait-il son travail très au sérieux, ou était-il réellement attaché à elle ? Si elle avait été sûre que le langage corporel des humains était le même que celui des elfes, elle aurait parié sans hésiter pour le second cas. Elle était curieuse d’observer l’attitude de Sélène en retour, quand celle-ci se réveillerait. Sélène, qui avait soigné —presque— sans hésiter son amie... Certes, d’un point de vue purement technique, cela leur permettait de lutter plus efficacement contre les araknes, mais tout de même. Une façon de se faire pardonner de l’avoir menacée ? Dommage qu’elle soit restée inanimée, elle lui aurait bien posé toutes sortes de questions... Peut-être en aurait-elle l’occasion le lendemain ?
L’heure avançait, et elle allait bientôt devoir réveiller Zach pour monter la garde à sa place. Était-il vraiment de confiance ? Il avait avoué avoir agi par peur, lorsqu’il avait attaqué Silwë, mais qu’est-ce qu’il lui disait qu’il n’agirait pas ainsi d’autres fois ? Si il les attaquait, toutes les deux, alors qu’elles dormaient ? Ce serait bien un comportement irrationnel d’elfe noir ça... Elle secoua la tête. C’était ridicule. Il avait grandi chez les humains, et se comportait tout à fait comme un humain. Enfin, pour ce qu’elle semblait comprendre des humains. Et puis, elle n’avait jamais rencontré d’elfe noir, peut-être que tout ce qu’on disait sur eux n’était que des rumeurs ridicules entretenant une haine séculaire ? Elle se promit de demander à son amie, peut-être en avait-elle vu à la capitale, après tout ? Tiens, maintenant qu’elle y pensait, elle était persuadée d’avoir perçu une légère gêne de la part de Silwë lorsqu’elle avait parlé de relations hybrides. Était-ce un sujet tabou, là-bas ? Ou se pouvait-il que... ? Les humains étaient si différents des elfes, elle avait du mal à imaginer une telle relation. Mais qui sait... ?
— Zach... Réveille-toi...
L’homme ouvrit les yeux et parut mettre quelques instants à réaliser ce qui
se passait.
— Que se passe-t-il ?
— Rien, c’est juste ton tour de veiller.
Il se leva, s’étira et ramassa son épée. Puis il lui tendit la couverture et
s’éloigna rapidement pour trouver un point d’où surveiller le campement.
Allongée dans sa couverture —qui avait une odeur... d’humain ?—, elle mit quelques minutes à s’endormir, malgré la fatigue. Le calme était revenu sur le campement, et elle distinguait sa silhouette, debout, adossée à un arbre. Ses capacités à monter la garde, elle n’en doutait pas. Il voyait mieux qu’elle dans la nuit, et elle l’avait vu manier l’épée avec une belle efficacité. Pour avoir déjà vu son amie à l’œuvre, elle doutait que le premier brigand venu soit capable de venir à bout de Silwë, même blessée. Il n’y avait pas de raison de s’inquiéter, se répéta-t-elle...
Zach
Une partie de la nuit était déjà passée, et il n’avait pas —encore— eu la gorge tranchée pendant son sommeil... jusque là, tout allait bien. Enfin, si on exceptait les araknes, la révélation de Sélène, la rencontre —peu amicale au premier abord— avec les elfes, la fuite... Il avait déjà vécu un certain nombre de situations étranges, mais celle-ci les dépassait de très loin.
Sélène... Qui semblait si fragile, et si forte en même temps. Que serait-il devenu sans elle... Que seraient-ils devenus, corrigea-t-il, si elle n’avait pas été là pour soigner les morsures mortelles de ces horreurs. Qu’est-ce qu’il lui avait pris de vouloir la serrer dans ses bras, tout à l’heure, juste après avoir été guéri ? Le contre-coup de la douleur ? La crainte de mourir qui s’était apaisée brutalement ? Le choc d’apprendre qu’elle possédait des pouvoirs hors du commun ? Le danger que ces mêmes pouvoirs représentaient ? Finalement, heureusement qu’il avait entendu les elfes arriver, cela lui avait évité une sacrée bêtise. Elle n’aurait probablement pas apprécié, et il se serait vraisemblablement retrouvé avec une boule de feu dans la tête. Ou ailleurs.
Il porta son regard vers les deux jeunes elfes endormies. Jeunes d’ailleurs ? Elles avaient l’air d’être un peu moins âgées que lui, mais les elfes ayant la réputation d’avoir une grande longévité, ça ne voulait peut-être pas dire grand chose... Elles dormaient l’une contre l’autre. Pour le froid, ou y avait-il plus que de l’amitié entre elles ? Il ne connaissait les mœurs des elfes que de réputation, et on disait des choses bien étranges sur leur sujet... Il fit mentalement la liste de ces on-dits, tout en rayant intérieurement toutes les questions qu’il ne leur poserait jamais. Hem. Il ne restait plus grand chose... Mieux valait peut-être s’en tenir à ce qu’il pouvait observer. Les elfes sylvains sont beaux, agiles et rapides, et sont de redoutables combattants. Ces points semblaient effectivement valides. Les elfes se battent à l’arc. Raté en partie. Ils savent tisser des étoffes fines, légères et chaudes. Ça, il avait effectivement validé. Ils parlent une langue inconnue et étrange : raté encore. Ou alors ces deux voyageuses avaient appris la langue des humains ? Il en doutait, sinon elles auraient utilisé —au moins ponctuellement— leur langage pour parler dans son dos.
Il soupira. Après tout, s’il se posait des questions idiotes, c’est qu’il était encore en vie. Enfin... il restait un tiers de la nuit. Pendant laquelle ce serait Silwë, la guerrière, qui monterait la garde. Oh, elle le ferait sûrement très bien... peut-être même trop bien. Elle n’avait pas apprécié d’avoir été humiliée en étant immobilisée au sol et menacée d’une lame sur la gorge, visiblement. En même temps, admit-il, lui n’aurait pas trop aimé non plus... Chercherait-elle à se venger ? Cela dit, elle n’avait rien tenté contre lui lorsqu’ils fuyaient les araknes, et qu’il était désarmé et chargé, y compris après avoir traversé la rivière. Et elle devait la vie à Sélène. Mais elle ne lui devait pas grand-chose, à lui...
Quand à la « princesse »... qui ne souhaitait pas qu’on la traite en tant que telle. Que pouvait être le protocole, chez eux, d’ailleurs ? Comment traitait-on les princesses là-bas ? Peut-être en avait-elle assez des courbettes. Ou c’était peut-être tout simplement la situation d’urgence, qui faisait passer au second plan ce genre de considérations. En tous cas, elle était redoutable, elle aussi. Il n’avait jamais vu un archer aussi efficace, rapide et précis. Il se remémora l’instant terrible où il avait entendu le son de son arc se détendre dans son dos. Fort heureusement, elle avait estimé que l’arakne était une meilleure cible que lui... Il frissonna.
Il y a quelques jours, il n’aurait jamais admis, ni même imaginé une seule seconde avoir peur d’une femme. Et pourtant, les trois qui étaient étendues sous ses yeux, toutes plus petites et plus fragiles que lui, endormies, sans défense —ou presque— l’effrayaient. Mais... n’est-ce pas ce qui les rendait si fascinantes ? Et puis... que pouvait-il dire, de son côté ? Il avait déjà un style de vie atypique, passant plus de temps en forêt plutôt que dans les villes. Et voilà qu’il apprenait qu’il était peut-être un demi-elfe noir... Côté étrange, il n’était pas vraiment en reste.
L’heure avait tourné. Le campement était toujours aussi calme, et les
jeunes femmes dormaient toujours profondément, bercées par les bruits
nocturnes. Tout allait bien. Il s’approcha doucement de Silwë, et lui posa la
main sur l’épaule.
— Psst... Silwë ?
L’elfe se réveilla et sembla paniquer à sa vue. Sa main se tendit vers son
arme, posée à côté d’elle.
— Hé, ne t’affole pas. C’est moi, Zach.
Elle s’assit, et le reconnaissant, se calma.
— Ah, pardon. Je suppose que c’est mon tour de veiller ?
— Oui. Rien à signaler pour le moment.
Elle se leva, lui tendit sa couverture, s’équipa rapidement et s’éloigna.
Il fallait dormir. Faire confiance à la guerrière. Il prit une grande inspiration. Tout allait bien... La couverture de la guerrière était déjà chaude, et confortable. Il tourna la tête vers Sélène, étendue tout contre lui. Était-il dangereux de dormir si près d’une... sorcière ? De toutes façons, ce n’était pas la première fois, et il était toujours en un seul morceau, apparemment. Son visage délicat était si paisible, si doux... Dire qu’on lui avait parlé de vieilles femmes hideuses avec des verrues sur le nez. En même temps, si on décrivait, dans les histoires pour enfants, les sorcières comme celle qu’il avait sous les yeux, il serait plus compliqué d’entretenir une telle haine à leur sujet... À moins que ce ne soit justement ça qui fasse peur ?
La fatigue l’envahit à nouveau, interrompant ses pensées. Il ferma les yeux, et s’endormit à son tour.
Silwë
La nuit allait bientôt s’achever, sans qu’il se soit passé quoi que ce soit. C’était plutôt rassurant... Pas d’autre menace venant de la rivière. Pas de menace non plus de leurs compagnons d’infortune. La magicienne dormait toujours, et à ses côtés, Zach semblait s’être endormi. Il n’avait pas tenté de les attaquer, ou de les voler pendant leur sommeil... Elle se demandait s’il était vraiment un guide ou s’il était juste un brigand qui avait inventé cette histoire pour se couvrir. L’un n’empêchait pas l’autre après tout... Même si la jeune femme qui l’accompagnait semblait lui accorder sa confiance. Lui révéler qu’elle était magicienne n’était pas rien, dans cette région, même si c’était pour lui sauver la vie...
Elle se demandait, d’ailleurs, quelle était la relation réelle entre ces deux jeunes gens. À voir Zach, en tous cas, il semblait évident qu’il y avait plus qu’un simple contrat entre un guide et sa passagère. Mais elle interprétait peut-être. Et puis... cela ne la regardait pas vraiment en fait.
Mais la magicienne l’avait quand même sauvée, elle... Alors qu’elle l’avait menacée quelques instants plus tôt. Bon indirectement, via l’épée de son guide, mais ça comptait quand même. Était-ce par simple opportunisme, sachant qu’il leur fallait un bras de plus pour combattre les araknes ? S’étaient-ils alliés à elles parce qu’ils se savaient en danger seuls, et allaient-ils se retourner contre elles une fois la magicienne réveillée ? Elle secoua la tête. La nuit lui faisait imaginer les pires scénarios. Ils étaient vraisemblablement, comme elles, deux voyageurs surpris par ces créatures, et avaient eu peur. D’où venaient ces horreurs d’ailleurs ? Elle aurait payé cher pour le savoir...
Elle fit quelques pas, se hissa sur une branche, et fit jouer son épée dans sa main pour se réchauffer légèrement. Ce soi-disant guide était plutôt doué avec une épée d’ailleurs... Ah si elle avait été valide, elle ne se serait pas retrouvée immobilisée aussi facilement. Elle prendrait bien sa revanche, mais l’attaquer n’était pas forcément la meilleure façon de lui montrer ses bonnes intentions... d’autant qu’il semblait se méfier un peu d’elle. Et... aurait-elle le dessus, en fait ? Ce n’était pas clair...
Sélène
Lorsque Sélène ouvrit les yeux, elle fut surprise de trouver Zach à côté d’elle, encore assoupi. Elle eut un petit sourire, en le regardant dormir. Les autres fois, il récupérait plus vite qu’elle et se levait avant... Peut-être s’était-il plus fatigué hier ? Hier... Les évènements de la veille lui revinrent brusquement en mémoire. Les araknes... La blessure de Zach. Le sort de soin... il savait désormais. Et l’étrange rencontre avec les deux elfes, leur alliance temporaire quand d’autres créatures avaient attaqué, et... le trou noir. Elle avait lancé beaucoup de sorts en si peu de temps, elle n’avait pas tenu le coup. Elle manquait encore tellement d’entraînement.
Elle se redressa. Elle avait les deux couvertures sur elle, et son
compagnon était enroulé dans un drap gris clair. Un peu plus loin, l’archère
elfe dormait profondément. Elle fronça les sourcils. Que s’était-il donc
passé ?
— Bien dormi ?
Elle sursauta et se retourna. L’autre elfe, la guerrière, était derrière elle,
adossée à un arbre, l’épée à la main. Elle lui souriait.
Elle se leva, ramassa son bâton de magie, posé à côté d’elle. Devait-elle se
méfier d’elle, ou pas ? La jeune elfe rangea son épée à sa ceinture —pour la
rassurer peut-être ?— et lui fit signe de s’approcher.
— Laisse les autres dormir. Ils sont épuisés.
Elle lui raconta tout ce qui s’était passé depuis son évanouissement.
— Vous avez vraiment monté la garde toute la nuit ?
— Oui. Nous nous sommes relayés... C’est pourquoi Zach et Aldariel
dorment encore.
Elle hocha la tête. Beaucoup trop de questions lui venaient à l’esprit, elle ne
savait pas par où commencer. Peut-être par la plus critique ?
— Si je ne me trompe pas, vous êtes des elfes sylvaines ?
— En effet.
— La magie n’est pas interdite chez vous ?
— Non pas du tout. Mais je sais très bien que là où nous allons, c’est le cas,
et elle y est même pire qu’interdite... Je comprends que tu aies eu peur
d’être découverte. Tu ferais mieux de cacher ton bâton de magie,
d’ailleurs.
Il n’y avait pas besoin d’avoir à expliquer la situation, au moins. Elle poussa
un soupir de soulagement.
— Je suis désolée pour le malentendu hier... Sans vous deux, nous n’aurions
pas pu passer cette rivière vivants.
— C’est moi qui dois te remercier de toutes façons...
La guerrière lui montra son poignet, et sourit.
![]()
Irdann
Irdann savourait cette toute nouvelle liberté. Moins d’un mois qu’il avait été adoubé paladin de la déesse, et qu’il pouvait sillonner le pays, rendant divers services çà et là. Bien sûr, il savait qu’il ne ferait pas fortune ainsi, mais il était libre comme l’air et accueilli plutôt généreusement un peu partout. Que pouvait-il rêver de plus ? Peut-être un peu de compagnie. Oh non, il était loin du cliché du chevalier parcourant le pays avec sa Dame l’attendant dans son château ; mais ses anciens amis de la garde lui manquaient un peu. Il ne les avait pas vus depuis qu’il était reparti dans le temple pour finaliser sa formation. Et ils avaient quitté la capitale entre deux... S’ils l’avaient vu maintenant !
Il avait fière allure avec son tabar blanc, orné d’un écusson argent à l’effigie de Melna. Dessous, un pantalon et une tunique gris clair, et une cotte de mailles légère, ainsi que de solides gants de cuir. À sa ceinture, il portait ses armes, flambant neuves, et sa tête était couverte d’un heaume ouvragé. Il avait quitté la forêt le matin même, et s’approchait du château du seigneur d’Assem, qui ferait une bonne étape pour la nuit. Peut-être pourrait-il y rester quelques jours pour se reposer, après la traversée épuisante de cette forêt... Il avait promis à ses parents, qu’il n’avait pas vus depuis des années, qu’il serait présent pour l’ouverture du grand tournoi de tir à l’arc qui était organisé en leur domaine. Mais il avait le temps, finalement.
— Sieur Irdann, c’est un honneur de vous accueillir ici !
Il posa respectueusement un genou à terre devant le seigneur et sa dame,
qui étaient venus le saluer personnellement. La situation de paladin semblait
effectivement respectée ici, et il était tout de même le fils de leur suzerain,
bien que n’en portant pas le titre. Le seigneur se leva pour l’accompagner
lui-même à la chambre qui lui était préparée. Il ne s’attendait pas à un tel
accueil.
— Nous ferez-vous le plaisir de dîner avec nous ?
— Bien volontiers, d’autant que voilà plusieurs jours que je n’ai pas fait un
bon repas à table.
— Vous avez traversé la forêt ?
— En effet.
Le seigneur sembla prendre un air inquiet, comme si cela lui rappelait
quelque chose. Il sembla hésiter, puis s’arrêta au milieu du couloir.
— Irdann... En tant que paladin de la déesse Melna, vous êtes investi de
certains de ses secrets, n’est-ce pas ?
Il hocha la tête. Que cherchait-il à lui dire ?
— Nous aimerions, mon épouse et moi, vous charger d’une requête...
Ah, voilà une des raisons, peut-être, de leur attitude. Mais après tout,
pourquoi pas ?
— Mon épée est à votre service, seigneur.
L’homme soupira, puis lui montra un portrait dans le couloir.
— Voici notre fille, Sélène. Il y a quelques années, elle a épousé un riche
seigneur de la capitale, et nous la voyons peu.
Irdann observa le portrait. La damoiselle devait avoir une quinzaine
d’années quand le tableau avait été peint. Des longs cheveux châtains
tressés avec des rubans, de jolis yeux gris-vert, et une longue robe de
couleur crème, brodée d’or. Un air sage, convenable à une jeune fille de son
rang.
— Elle devait nous rendre visite, seule car son époux est très occupé, et a
préféré ne pas attendre le carosse et l’escorte de soldats que nous lui
envoyions d’habitude. Mais elle devrait déjà être arrivée, depuis plusieurs
jours déjà...
Le seigneur s’interrompit. Il semblait sincèrement inquiet.
— Nous n’avons eu aucune nouvelle, si ce n’est des rumeurs populaires sur
une recrudescence de brigands dans la forêt qu’elle devait traverser...
Irdann n’ajouta rien. Il aurait bien confirmé ces rumeurs, mais ce n’était
peut-être pas la peine d’accabler le seigneur.
— Elle est peut-être morte, ou enlevée par des bandits... Comment
savoir ? Vous, un paladin, vous pouvez peut-être la retrouver...
— Mais comment la trouver ? La forêt est immense, et si dense...
L’homme le regarda un instant.
— Les paladins de Melna sont instruits, dit-on, des secrets divins. Ceux qui
permettent de retrouver n’importe qui. Il y a ces légendes... Ce paladin qui
sut retrouver sa dame, même lorsque celle-ci se fit enlever dans le plus
grand secret et emmenée très loin de lui. On raconte qu’il chevaucha
droit vers elle. Et cette autre dame, qui attendant le retour de son
aimé, se jeta du haut de sa tour à l’instant où celui-ci mourait sous
les coups de l’ennemi, bien avant que les hérauts ne lui annoncent
sa mort... Il y en a d’autres comme celle-ci, je pense que vous les
connaissez.
Irdann hésita un instant. Oui, il connaissait un moyen, puissant, complexe
et dangereux, mais ne l’avait jamais mis en place jusqu’alors... Mais
peut-être était-ce le moment où jamais. Et puis, une quête héroïque, digne
d’un grand paladin... Cela serait excitant et enrichissant. Le regard inquiet
du seigneur acheva de le convaincre.
— Je ferai tout mon possible pour retrouver votre fille, seigneur d’Assem,
vous pouvez me faire confiance.
Il le vit esquisser un sourire plein d’espoir, et lui serrer le bras.
— Dites-moi tout ce que je puis faire pour vous aider dans votre tâche,
noble paladin.
Il ferma soigneusement la porte de la chambre de Sélène, après avoir demandé à n’être dérangé sous aucun prétexte. Puis il fit le tour de la pièce. Ça n’allait pas être simple, et il le savait. Ne connaissant pas personnellement la jeune femme, il lui fallait trouver un objet très personnel, auquel elle était attachée émotionnellement. Mais lequel ? Un vêtement ? Un bijou ? Un livre ? S’il devait invoquer l’enchantement de Melna sur chaque objet qui lui semblait convenir, il n’avait pas terminé.
Il s’assit sur le lit, et réfléchit. La jeune dame ne vivait plus ici depuis de nombreuses années, il y avait probablement peu d’objets auxquels elle tenait réellement. S’il supposait qu’un tel objet existait, comment le trouver ? Tout d’abord, elle n’a pas emmené cet objet chez son époux. Donc elle le lui cache, et probablement à ses parents également. Cela ne lui facilitait pas la tâche s’il devait en plus fouiller toutes les cachettes potentielles... Un bijou offert par un amour d’adolescente ? Un journal intime ? Mais si elle est réellement attachée à cet hypothétique objet, elle aurait pu tenter de l’emmener avec elle, caché dans le grand coffre qu’elle emportait en tant que trousseau. Donc... cet objet, s’il existe, n’est pas petit et discret. Voilà qui le rendait un peu moins difficile à trouver. Enfin, d’un point de vue purement logique, s’il devait chercher un objet petit et caché, il n’avait probablement aucune chance. Mais un objet d’un volume moyen et caché, il pouvait peut-être... Pourquoi ne pas le chercher ?
Il se leva et se mit à chercher. Au bout d’une vingtaine de minutes, il finit par trouver un paquet, enveloppé dans un tissu, coincé entre le matelas et le sommier. S’il était dissimulé ici, il y avait une bonne raison... Le cœur battant, il le sortit et le déballa précautionneusement.
C’était un grand livre, à la reliure en cuir ornée d’or, aux pages jaunies par le temps. Il l’ouvrit et en lut quelques lignes. C’était un livre de sorcellerie... Il en eut des sueurs froides. Il avait grandi en apprenant que la magie, si elle ne venait pas des dieux, était très dangereuse. Son père faisait office d’avant-gardiste en considérant, au moins, les autres races humaines avec une certaine bienveillance. Mais la magie, il n’en n’était pas question. Et puis il avait commencé à vivre à la capitale... où se côtoyaient toutes sortes d’êtres —presque— sans frictions et où la magie était une pratique courante. Il y avait même une université pour l’apprendre ! Le contraste avec cette région était si saisissant... À la garde, maître Ernest ne faisait même pas la différence entre les hommes et les femmes, alors qu’ici...
Il secoua la tête. Ce n’était pas le moment de faire revenir de vieux souvenirs, il avait autre chose à s’occuper. Ce livre était plus qu’interdit ici, il le savait, ce qui voulait dire que ladite Sélène n’était pas la jeune épouse parfaite, douce et délicate qu’il aurait pu imaginer. Cela pouvait-il avoir un lien avec sa disparition ? Avec son mariage avec le sieur de Quayle, si loin, à la capitale ? Ce nom, d’ailleurs, ne lui disait rien. Certes, il ne connaissait pas tout le gratin de la ville, mais il s’attendait à un nom un minimum familier.
Il sortit de sa poche un simple caillou qu’il avait ramassé dans la cour, et le posa à côté du livre, et débuta son incantation.
Combien de temps s’était passé ? Difficile à dire, mais de ce qu’il voyait par la fenêtre, la nuit était tombée. Il ramassa délicatement la pierre posée sur le sol. Dans sa main, elle pulsait doucement. Il avait réussi son enchantement, et Sélène était vivante... L’enchantement du cœur, ainsi dénommé par les paladins. Puissant et redoutable... La pierre allait désormais pulser au rythme de ses battements de cœur. En se concentrant, il pouvait également sentir dans quelle direction approximative elle se trouvait, ce qui lui permettrait de la retrouver, où qu’elle se trouve.
Il se leva, rangea précautionneusement le livre dans sa cachette d’origine et sortit de la chambre de la jeune femme. Il fit indiquer au seigneur qu’il se mettrait en route dès le lendemain, à l’aube, et partit se coucher, épuisé.
Trois heures qu’il était en route. Trois heures qu’il sentait, au fond de sa poche, ces battements incessants. Il savait qu’il voyageait dans la bonne direction, mais au fur et à mesure qu’il avançait, il se sentait de plus en plus mal à l’aise. Les pulsations indiquaient qu’elle était toujours en vie, ce qui était rassurant, mais les variations de rythme le perturbaient. Cette accélération soudaine, il y a une demi-heure, était-elle due à un moment de peur ? Un effort physique immédiat ? Un émoi ? Un danger ? Tout s’était calmé rapidement... Impossible de savoir évidemment, mais cela donnait une sensation étrange, voire vraiment gênante. L’impression d’être dans l’intimité de quelqu’un, sans le voir ni l’entendre, juste à ses battements de cœur.
Il frissonna et sortit la pierre de sa poche. Entre de mauvaises mains, cet enchantement pouvait être très dangereux. Avoir cet objet contre soi tout en ayant la personne en face de soi permettait, avec un peu d’entraînement et d’écoute, de tout savoir sur elle... ses émois, ses sensations, quand bien même elle garderait un visage parfaitement impassible. C’était une des raisons pour lesquelles cet enchantement était tenu secret...
De plus, il avait entendu lui aussi toutes les légendes de ces paladins retrouvant leur bien-aimée. Sauf qu’il en connaissait la face sombre. Celle qui racontait que nombre d’entre eux, hantés, obsédés par ces battements incessants, incapables de savoir ce qui arrivait à l’objet de leurs pensées tout en ayant la sensation d’en être si proches, avaient fini par perdre complètement la raison.
Et ce caillou qui pulsait toujours... Heureusement pour lui, il n’avait aucun lien affectif avec la personne qu’il recherchait, sinon, le même sort l’attendait. Mais même malgré cela il était mal à l’aise. Il ouvrit les sacoches cavalières de sa monture, découpa un morceau de sa couverture dans laquelle il enveloppa la pierre, qu’il plaça au fond d’une des sacoches. Étouffées par le tissu, les pulsations ne lui étaient —enfin— plus perceptibles. Il poussa un soupir de soulagement. Il le sortirait dans quelques heures pour vérifier sa direction, c’était bien suffisant. Et dès qu’il aurait retrouvé dame Sélène, il faudrait qu’il se débarrasse de cet objet au plus vite.
Sélène
Assise en tailleur, Sélène observait le contenu du petit chaudron, posé
sur un feu, qui se trouvait devant elle. Depuis la veille, ils avaient décidé de
faire route avec les deux elfes, qui s’étaient avérées d’agréables compagnes
de voyage. Elles étaient aussi à l’aise en forêt que des poissons dans l’eau,
plus encore que Zach. Aldariel, assise en face d’elle, lui avait parlé de
recettes de potions à base de plantes, et Sélène avait été enthousiaste à
l’idée de les partager.
— C’est une chance que tu aies ce petit chaudron avec toi.
Sélène sourit.
— Oui, même si je regrette celui que j’ai à l’université... Ah je pourrais te
montrer d’autres mélanges !
— J’aimerais beaucoup... si nous en avons l’occasion.
Aldariel remua doucement la mixture avec un petit morceau de bois.
— Ça s’épaissit, je pense que ça va bientôt être bon.
— Il faudra filtrer quand même, il y a plein de morceaux de feuilles... Tiens,
je me demande si on ne peut pas ajouter ça...
Elle fouilla dans son sac, et en sortit une petite fiole qu’elle tendit à l’elfe.
Celle-ci tenta de lire l’étiquette, fronça les sourcils. Puis elle l’ouvrit, renifla
légèrement le contenu.
— Ah, je connaissais. Mais pas sous cette forme...
Elle ajouta quelques gouttes du liquide dans le mélange, et lui rendit. —
J’avoue, j’ai toujours acheté les plantes chez l’herboriste, sous forme d’huile
ou de plantes séchées... C’est un vrai plaisir de les découvrir fraîches dans
la forêt !
— Et encore, il faudra que je te montre certaines qu’on ne trouve pas
ici...
— Tu veux dire, dans votre forêt elfique ?
— Oui, il y a des plantes médicinales spécifiques à notre région... Ça te
plaira !
Sélène ferma les yeux à demi, bercée par le léger bruit du mélange qui frémissait et l’odeur agréable qui s’en dégageait. Il faisait beau, et ils avaient profité d’un coin calme et d’un bras de rivière pour faire une pause pour se laver. Zach, qui avait sagement attendu son tour, devait encore y être. Elle l’avait aperçu, en allant remplir le chaudron d’eau. Elle était restée quelques secondes à l’observer, légèrement gênée de constater qu’elle n’avait pas du tout honte de le faire.
Elle détendit ses jambes. Sa robe n’était plus aussi impeccable qu’au départ... Toutes les broderies du bas étaient sales ou abîmées à force de marcher dans la forêt, et une longue déchirure verticale remontait jusqu’à son genou gauche. Il y a une semaine, elle aurait trouvé ça presque indécent, mais à présent elle s’en moquait. Ses courbatures et ampoules du début s’étaient estompées, et elle suivait désormais quasiment sans effort le rythme de marche de Zach. Et elle avait découvert la forêt... qui lui semblait si hostile au début, et qui recelait tant de suprises...
Zach s’était approché. Ses cheveux étaient mouillés et encore plus en
bataille que d’habitude, et il finissait d’enfiler sa tunique.
— L’eau était bonne ?
— Excellente. Vous auriez dû venir.
Son sourire se figea soudain en voyant le petit chaudron et son contenu, d’un
jaune verdâtre, frémir doucement. Il fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Aldariel me montre une recette de chez elle. Ne t’inquiète pas, ce n’est
pas dangereux.
Il s’approcha de l’étrange mixture, et prit un air dubitatif.
— Si tu le dis. Bon, je vais vous laisser... Je vais aller discuter chiffons et
quinquaillerie avec Silwë.
Il s’éloigna en direction de la guerrière, assise un peu plus loin.
Une fois qu’il fut hors de portée de voix, Aldariel et Sélène se
regardèrent en souriant.
— Il ne faut pas lui en vouloir, il n’a pas l’habitude...
— C’est vrai, mais sa réaction est toujours aussi drôle.
— Est-ce qu’on lui dit que ce n’est qu’une recette de savon ?
— Oh non, surtout pas.
Elles éclatèrent de rire.
Zach
Ses longs cheveux lâchés autour d’elle pour les laisser sécher, assise dos à
un arbre avec son armure sur les genoux, visiblement très affairée, Silwë ne
leva même pas la tête lorsqu’il approcha.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
Elle lui montra son ouvrage. Une couture latérale, visiblement destinée à
ajuster la tunique de cuir à des formes féminines, avait rompu.
— J’essaie de réparer ça... Mais je n’ai pas tout à fait ce qu’il faut.
Au moins, il s’agissait d’une occupation plus rassurante que ce qu’il venait
de voir... Il s’assit à côté d’elle et observa l’armure. Elle ressemblait de
beaucoup à la sienne, même si le cuir n’était pas le même...
— Elle vient de chez les elfes, cette armure ?
— Non, je l’ai achetée à la capitale. Les bonnes armures elfiques sont très
rares. Par contre, ils ont dû faire quelques retouches qui n’ont pas très bien
tenu.
Il hocha la tête.
— Tu as appris l’épée durant ton séjour à la capitale, c’est ça ?
— Oui, chez maître Ernest. Tu le connais ?
— De réputation, mais je ne l’ai jamais rencontré directement. D’ailleurs...
Il se leva et alla chercher son épée, posée avec sa ceinture quelques mètres
plus loin.
— Je suis curieux de voir ce que donne son enseignement.
Elle leva les yeux vers la lame, qu’il avait pointée sur elle en souriant.
— Tu en as déjà eu l’occasion, il me semble.
Était-ce une pointe d’amertume dans sa voix ? Elle n’avait toujours pas
bougé.
— Tu étais blessée. Il n’y avait aucun challenge.
— Quoi ? Comment ça ?
Vexée, voire même furieuse, elle s’était levée, et le fixait, les bras croisés. Il
avait peut-être un peu exagéré. En le voyant accentuer son sourire, et
comprendre son jeu, elle soupira.
— Tu as gagné. Tu as réussi à me faire lever.
Elle ramassa tranquillement son épée, et se retourna rapidement vers lui,
son arme pointée, avec un léger sourire de défi.
— En garde !
Silwë
Elle avait à la fois redouté et espéré ce moment. Mais elle s’était faite piéger, et n’avait pas l’intention de reculer maintenant. Ils passèrent quelques instants à se mesurer du regard. Zach tenait son épée, un peu plus courte que la sienne, à une main. Sa position de garde était impeccable. Il semblait hésiter à porter le premier coup. Était-il aussi sûr de lui qu’il en avait l’air, finalement ? Elle prit une grande inspiration et engagea un coup de taille, pour tester. Il le para avec efficacité et précision, et contre-attaqua immédiatement, d’un coup qu’elle dévia rapidement. Comme elle l’avait deviné, elle avait affaire à un bon escrimeur. Mais cette fois, comme il l’avait effectivement fait remarquer, elle n’était pas blessée. Le défi promettait d’être intéressant...
Ils échangèrent d’autres coups, plus agressifs et plus rapides. Un très bon escrimeur, corrigea-t-elle mentalement. Pourtant... sur une passe un peu inhabituelle, elle réussit à créer une faible ouverture dans sa garde. Faible, mais suffisante... Son épée s’arrêta à quelques millimètres de sa poitrine. Elle esquissa un léger sourire.
Zach
— Ah !
Il soupira, un peu vexé, mais soulagé malgré tout qu’elle ait stoppé son
coup. Leur échange n’avait pas duré une quinzaine de secondes.
— Bien joué.
Il lui sourit et recula d’un pas. Il avait bien l’intention de ne pas en rester là
de toutes façons...
— On remet ça ?
Elle recula à son tour et hocha la tête.
Ils reprirent le combat. L’épée de Silwë était légèrement plus longue que la sienne, et elle la maniait à deux mains la plupart du temps. Sa main gauche, alors placée près du pommeau, l’aidait à orienter plus rapidement et plus précisément la lame. Mais contrairement à beaucoup de combattants de ce style, elle savait aussi, et n’hésitait pas à lâcher de temps en temps la seconde main, pour profiter de l’amplitude que seuls certains mouvements à une main permettaient.
Il n’arrivait pas à trouver de faille dans sa garde. Et il parait avec difficulté les coups qu’elle lui rendait. Non, ce n’était pas parce que son épée était mieux équilibrée, ou plus longue. Sa technique était juste irréprochable. Sur les trois échanges qui suivirent, il ne parvint à en gagner qu’un, de peu.
Leurs lames s’entrechoquèrent à nouveau, et glissèrent jusqu’à la garde. Il était tout proche d’elle. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes et des mèches de ses cheveux —toujours détachés— étaient collées sur son visage. Au moins, il n’était pas pour elle un adversaire facile... Et sur ce genre de passe en force, il pouvait peut-être avoir un avantage. À l’instant où elle allait céder sous la pression, elle fit pivoter brusquement sa lame autour du point d’appui, et sa garde vint s’appuyer de l’autre côté de la poignée de sa propre arme. L’élan qu’il avait pour tenter de la faire reculer, combiné à l’effet de levier qu’elle appliquait, lui fit lâcher son épée. Perdu encore... ou pas ? Il était toujours très près d’elle, à une distance peu pratique pour manipuler une arme longue.
Alors que la lame de Silwë revenait vers lui, il marqua un infime instant
de pause, et au dernier moment se jeta sur elle, saisissant son poignet et
déviant son arme vers le haut. De l’autre bras, il lui entoura les épaules et
l’entraîna au sol.
— Hééé ! C’est de la triche, ça !
— Quelle triche ? Les ennemis contre qui tu combats respectent quelles
règles ?
Silwë
Elle était furieuse. Contre elle-même plus que contre Zach. De s’être
faite avoir si facilement, et puis, il avait raison...
— Certes.
Elle avait cru gagner, et avait relâché son attention. Elle aurait dû reculer
plus vite, et l’esquiver. Elle avait été bête, c’est tout... Alors qu’elle
cherchait à reprendre son souffle, elle vit qu’il lui souriait. Il jouait.
Pourquoi s’énerver ainsi ? Elle se détendit et lui rendit son sourire. Elle
prit quelques instants pour reprendre le contrôle de sa respiration, puis
brusquement, ramena sa jambe droite qu’elle utilisa pour repousser la
poitrine de son adversaire. Zach roula sur le côté, mais sans lâcher son
poignet qu’il maintenait toujours fermement, et la torsion infligée lui fit
lâcher son arme à son tour. Ils se redressèrent rapidement, en souriant
toujours. Le jeu continuait.
Elle s’était déjà entraînée à lutter, y compris contre des adversaires plus grands et forts qu’elle. Mais il était aussi très agile et rapide, plus qu’elle ne l’aurait imaginé... surtout qu’il ne commettrait évidemment pas l’erreur de la sous-estimer. Elle esquiva rapidement le bras qui tentait d’attraper le sien, et plongeant vers son adversaire, le ceintura pour le faire tomber au sol. Malgré de très bons appuis, il fut déséquilibré, et manqua de tomber en arrière. Il fallait profiter de ce léger avantage...
Sauf qu’au lieu de reculer d’un pas pour reprendre son équilibre, il se
laissa volontairement tomber en arrière, profitant de l’élan pour la faire
tomber à son tour. Il roulèrent tous les deux, chacun tentant de renverser
l’autre sur le dos. Malgré ses efforts, Zach eut rapidement le dessus. Après
l’avoir immobilisée, il plaça ses mains autour de son cou et fit mine de
l’étrangler. Elle sourit légèrement.
— Bien vu.
Zach
Il lui rendit son sourire et relâcha délicatement son cou. Puis il lui tendit la main et l’aida à se relever. À peine sur pied, elle fit deux pas rapides en arrière et fléchit légèrement les genoux. Alors qu’il s’avançait vers elle, elle fit un saut rapide de côté et le cueillit d’un coup de genou dans les côtes. Aïe. Il fit quelques pas sur le côté, le temps de reprendre son souffle, puis tenta à nouveau de s’approcher pour lui saisir un bras. Même saut latéral, mais cette fois il put anticiper et esquiver habilement le coup de pied qui le menaçait. Il retenta la même approche deux fois. Elle sautait avec légèreté, donnant presque l’impression de danser en l’évitant, insaisissable. Mais elle s’épuiserait vite ainsi.
Elle marqua une pause, à quelques mètres de lui. Elle semblait
essoufflée... Profitant de l’occasion, il bondit et parvint à la ceinturer. Le
choc lui coupa le souffle pour de bon, et il n’eut aucun mal à saisir son bras
et à la bloquer d’une clé de bras dans son dos.
— Bien défendu, mais tu t’es fatiguée trop vite...
Elle ne répondit pas de suite, trop occupée à retrouver sa respiration. Puis
elle se tendit soudainement. Au même instant, il lui sembla entendre un
bruit inhabituel. Un cheval qui renâclait... Il recula rapidement dans un
buisson proche, entraînant Silwë avec lui.
— Quelqu’un vient... pas un bruit, murmura-t-il dans son oreille.
Ils restèrent silencieux quelques instants, écoutant le bruit des sabots qui se
rapprochaient.
— Euh, Zach ? chuchota-t-elle.
— Oui ?
— Tu peux quand même me lâcher, non ?
— Ah... euh oui désolé.
Ils se dirigèrent alors silencieusement en direction du son, et se postèrent de manière à voir l’intrus arriver sans être découverts.
Le cavalier qui s’approchait était vêtu de blanc et portait un large heaume masquant son visage. Un chevalier ! Il était seul, ce qui était plutôt surprenant. Il stoppa sa monture et prit quelques instants pour l’attacher à une branche voisine. Zach remarqua alors les armes que l’homme portait à sa ceinture. Il n’était pas rare de voir des combattants en possédant deux. Silwë avait une dague en plus de son épée longue. Il avait lui-même un couteau en complément de sa lame, même si celui-ci lui servait plus souvent à couper du pain que des chairs. Ce chevalier-là possédait simplement deux épées longues...
Un frisson le parcourut. Il porta la main à sa ceinture, constatant avec horreur qu’il l’avait laissée, ainsi que son armure près de Sélène et d’Aldariel. Il tourna la tête vers Silwë, tout aussi démunie que lui. Et leurs épées étaient à une quinzaine de mètres de là...
Le chevalier, qui ne les avait visiblement pas remarqués, semblait
concentré à fouiller dans une des sacoches cavalières de sa monture. Puis
regarda aux alentours, semblant chercher sa direction.
— C’est moi ou il a l’intention d’aller droit vers le campement ?
Il avait à peine prononcé les mots, mais l’elfe semblait avoir compris. Ils se
regardèrent, inquiets. Puis elle secoua la tête, se leva et se pencha vers son
oreille.
— File chercher du renfort. Je vais essayer de lui parler pour le retenir.
Il lui attrapa le bras.
— Tu veux te faire tuer ?
Elle lui adressa un léger sourire qu’elle voulait probablement rassurant.
— C’est un paladin. En principe il a un code d’honneur. Il ne me tuera pas
tout de suite... En principe...
Il soupira et relâcha le bras.
— Au pire, tu peux toujours essayer de lui faire du charme...
Elle ne releva pas sa tentative désespérée d’humour pour se rassurer, et se
leva en direction de l’étranger. Sans perdre de temps, il se leva à son tour et
se mit à courir vers le campement.
Irdann
Il savait qu’il approchait du but. La pierre qui pulsait ne lui donnait aucune indication de la distance à laquelle se trouvait dame Sélène, mais la donnée de la direction depuis plusieurs endroits, avec un peu de réflexion logique, lui avait permis de conclure. Il réussissait à garder son sang-froid quand il la manipulait, désormais, mais il se demandait toujours ce qu’il ferait lorsqu’il rencontrerait la jeune femme en question... Et que faisait-elle en pleine forêt ? Prisonnière quelque part ? Comment l’en sortirait-il si c’était le cas ?
Il vérifia que sa monture était bien attachée, puis se dirigea résolument vers sa destination. Soudain, devant lui, une silhouette sortit des buissons si rapidement et silencieusement qu’il eut l’impression de la voir se matérialiser sous ses yeux.
Silwë
Le cœur battant, elle se planta à quelques mètres du paladin. Pourvu
qu’il fasse vite...
— Stop ! Où vous rendez-vous comme ça ?
L’homme, la voyant se placer sur son chemin, dégaina aussitôt ses armes, et
se plaça en position défensive.
— Je suis à la recherche de dame Sélène, et aucun obstacle ni aucun homme
ne m’éloignera de ma route.
Elle frissonna. Il avait dégainé l’épée de la main gauche juste avant la main
droite... Cela lui rappelait quelqu’un...
— Qu’est-ce que vous lui voulez ?
C’était idiot, elle le savait. Mais il fallait juste parler, pour gagner du temps.
Zach, dépêche-toi...
À sa grande suprise, il ne répondit pas et se figea.
— Silwë ?
D’où connaissait-il son nom ? Et cette démarche, cette voix, bien que
modifiée par le port de ce casque... Est-ce que ça pouvait-être...
— Irdann ?
Le chevalier planta ses deux épées dans le sol à côté de lui. Puis il souleva
son casque, dévoilant son visage. C’était lui, aussi surpris qu’elle de le
voir.
Irdann
Il marqua une seconde de pause, incrédule. Il n’avait pas revu Silwë depuis presque un an, ni même eu de nouvelles... Toute une foule de souvenirs partagés lui revint à l’esprit, et il lui sourit. Elle se jeta sur lui pour l’enlacer.
À cet instant, trois silhouettes surgirent devant ses yeux, à demi cachées par les cheveux en bataille de l’elfe. Son sourire se figea.
La première était celle d’un homme armé d’une épée courte, une seconde plus longue glissée dans sa ceinture. Son air menaçant et concentré disparut instantanément lorsqu’il l’aperçut, et il sembla si surpris qu’il manqua d’en lâcher son arme. La seconde silhouette était celle, plus petite et frêle, d’une jeune elfe aux longs cheveux noirs. Rapidement, elle dépassa l’homme, toujours immobile, et en l’espace d’un battement de cils, elle avait armé une flèche et tendu son arc dans sa direction. La troisième silhouette resta cachée derrière l’homme, mais il put entrevoir les traits d’une jeune femme aux cheveux détachés. Elle semblait inquiète, mais la prise qu’elle avait sur un bâton semblait déterminée. Certaines explications risquaient d’être compliquées...
Sélène
Qu’avait-il dit déjà ? Que Silwë tenterait de... discuter pour leur
laisser le temps d’arriver ? On ne pouvait nier son efficacité, l’homme
ayant visiblement lâché ses armes. Mais elle ne s’attendait pas vraiment à ce
genre de comportement. Devant elle, Zach n’avait pas bougé, et ce fut
l’archère qui se décida à rompre le silence. Elle fit deux pas dans la
direction du chevalier, son arc toujours pointé.
— Silwë, écarte-toi. Toi, qui es-tu et que viens-tu faire ici ?
L’étranger lâcha l’elfe, et fit un pas en avant.
— Mon nom est Irdann, je suis paladin de la déesse Melna. Je suis à la
recherche de dame Sélène.
Elle ne put retenir une exclamation de surprise. Il l’aperçut, la dévisagea,
puis fit un pas dans sa direction, et posa un genou à terre devant
elle.
— C’est vous ? Vous êtes saine et sauve ?
Elle recula d’un pas, méfiante, serrant toujours son bâton de marche. Zach
sembla reprendre ses esprits et sa prise sur son épée, et s’interposa entre
eux.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Vos parents, le seigneur et la dame d’Assem se font un sang d’encre pour
vous. Ils m’ont donc envoyé vous retrouver. Ils craignent que vous ne soyez
morte, ou enlevée par des brigands...
Elle écarta le bras de Zach et se planta devant le chevalier.
— Comme vous pouvez le voir, je vais très bien, je suis parfaitement libre de
mes mouvements, et je serai bientôt rendue à bon port. Pourquoi
s’inquiètent-ils à ce point ?
— Ils ont eu votre message lorsque vous partiez de chez votre époux, le sieur
de Quayle, mais d’après eux vous auriez dû être arrivée voilà déjà cinq
jours...
Elle croisa les bras, vexée. Il n’avait pas besoin de révéler tout cela devant
ses compagnons non plus...
— J’ai raté la diligence en arrivant dans un des villages. Alors j’ai engagé
un guide et protecteur, et je suis venue à pied à travers la forêt. Vous
pouvez donc les rassurer, je vais très bien.
Le paladin se releva et hocha la tête en souriant légèrement.
— La déesse soit louée, c’est le cas.
À cet instant, Aldariel s’avança, son arc toujours pointé vers la tête de
l’étranger.
— Un instant. Qu’est-ce qui nous dit qu’on peut te faire confiance ?
— Moi.
Silwë s’avança, et délicatement, posa la main sur le bras de l’archère,
pour lui faire détendre son arc. Elle fit signe à Zach de baisser également
son arme.
— Je connais très bien Irdann, depuis des années, et je réponds de
lui.
Elle la regarda, légèrement méfiante.
— Comment le connais-tu ?
— Lui et moi avons été élèves de maître Ernest, à la capitale. C’est un ami
que je craignais de ne jamais revoir d’ailleurs...
Le sourire qu’ils échangèrent semblait très naturel et sincère. Elle se
retourna vers elle à nouveau.
— Sélène, tu peux lui faire confiance autant qu’à moi. Je lui confierais ma
vie sans aucune hésitation.
Zach et Aldariel avaient baissé leur garde, mais restaient figés, observant
l’homme. Sélène se tourna vers lui, bien décidée à en apprendre
plus.
— Que faisiez-vous chez mes parents ?
— J’ai été adoubé il y a quelques mois seulement, et je rentrais chez les
miens, après de longues années d’absence. Mon retour devrait d’ailleurs
coïncider avec l’ouverture d’un grand tournoi de tir à l’arc que mon père
organise régulièrement. Comptiez-vous vous y rendre ?
Elle fronça les sourcils.
— Vous êtes... le fils du duc De Vane ?
Il s’inclina légèrement.
— Leur troisième fils.
Elle réfléchit quelques instants. Il ne lui semblait pas l’avoir déjà
croisé, plus jeune, or elle avait déjà fait connaissance avec toute
l’aristocratie locale, incluant —surtout— les potentiels jeunes hommes à
marier.
— Mais... pourquoi n’ai-je jamais entendu parler de vous ?
— Dès l’âge de dix ans, j’ai été envoyé dans un temple de la capitale, pour
y devenir un paladin. Je n’ai presque pas revu ma famille depuis, et ai
conversé avec eux essentiellement par courrier.
Elle hocha la tête. Elle connaissait cette tradition d’envoyer les troisièmes
fils dans des temples, tradition qu’elle avait toujours trouvé idiote,
d’ailleurs. Elle tourna la tête vers Silwë, qui d’un signe de tête confirma la
version d’Irdann. Et puis il n’était pas responsable de la peur de ses
parents, finalement... et n’avait pas l’air si désagréable que cela. Elle se
détendit légèrement, sans arriver à mettre le doigt sur ce qui la mettait
mal à l’aise. C’était peut-être le moment de ranger les couteaux
tirés.
— Permettez-moi de vous présenter Zach, le meilleur guide de la région,
sans qui je ne serais pas en vie en ce moment...
La main tendue obligea Zach à ranger son épée pour le saluer. C’était le
but. Il lui serra la main, non sans lui lancer un regard méfiant.
— ... la princesse Aldariel Lalrilë, des elfes sylvains, ...
L’achère dut à son tour désarmer sa flèche pour se laisser baiser la main.
Elle sembla extrêmement surprise et rosit légèrement. C’est vrai que cette
façon de saluer les femmes n’était pas vraiment courante chez les
elfes...
— ... elle se rend également au château du duc votre père, pour ce grand
tournoi, accompagnée de son garde du corps, Silwë, que vous connaissez
déjà visiblement. Nous les avons croisées sur notre chemin, et faisons route
ensemble.
— Enchanté de faire votre connaissance, et je suis également soulagé de voir
que dame Sélène est en sécurité avec vous. Je suis certain d’ailleurs que le
seigneur d’Assem sera ravi d’accueillir les courageux compagnons qui ont
guidé leur fille jusqu’à eux.
Elle observa la réaction de ses trois amis. Aldariel semblait intéressée, prête
à accepter. Elle jeta un œil à sa compagne, qui haussa les épaules. Zach, en
revanche, semblait extrêmement réticent.
Irdann
La tension semblait s’être apaisée, même si le guide semblait encore très
mal à l’aise.
— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée... Les châteaux, les
courbettes, ce n’est pas vraiment fait pour moi. Allez-y sans moi.
Sélène le regarda quelques instants. Puis elle reprit d’un ton ferme.
— Nous discuterons de cela plus tard. Allons d’abord nous restaurer et nous
reposer un peu plus loin. Il y a une rivière, votre monture pourra y
boire.
Elle désigna une direction, et lui fit signe de la suivre. La princesse
sembla alors se réveiller d’une longue apathie et jeta un regard à
Sélène.
— Je prends un peu d’avance, vous me rejoindrez...
Irdann ne put s’empêcher de regarder l’elfe s’éloigner rapidement, avec
légèreté et aisance. Les elfes sylvains étaient en forêt comme des poissons
dans l’eau...
Ils partagèrent rapidement une collation au bord de la rivière. La princesse semblait un peu gênée vis-à-vis de lui, mais voyant la familiarité qu’il partageait avec Silwë, elle se détendit vite, et lui posa quelques questions sur la fameuse capitale humaine, qu’elle semblait rêver de visiter. Sélène semblait légèrement distante, mais lui sourit tout de même en lui racontant brièvement leur trajet. Elle ne tarissait pas d’éloges pour son guide, qui pourtant restait à l’écart et ne parlait que pour ajouter quelques précisions.
Ils finirent par convenir qu’elle partirait seule avec lui. Les elfes, qui seraient bien accueillies au château du duc, seraient probablement mal venues dans la seigneurie d’d’Assem, où elles risquaient d’être regardées de travers. Bien qu’elles y seraient fort bien traitées, les deux jeunes femmes préféraient un trajet tranquille en rase campagne à des draps de soie et un accueil plus ou moins froid. La jeune princesse ne semblait pas s’encombrer de protocole et de belles paroles, était-ce le fait d’être en petit groupe en forêt, ou était-elle toujours ainsi ?
Ils se levèrent, et Irdann prit le sac de Sélène pour l’attacher solidement
à la selle du cheval. Celle-ci était en discussion avec Zach, un peu à l’écart.
Il se demandait bien ce qu’ils se disaient, mais par respect il l’attendit à
bonne distance. Il lui sembla qu’elle lui effleura le bras, puis tourna
le dos à son guide et se dirigea droit vers lui. Son visage semblait
impassible.
— Mettons-nous en route au plus vite, mes parents doivent s’inquiéter.
Il souleva la jeune femme par la taille, et la déposa sur la selle. Puis il
monta derrière elle, et ils se mirent en route.
Aldariel
Ils s’étaient mis en route quelque temps après le départ de Sélène et Irdann. Elle avait posé quelques questions à son amie sur le fameux paladin, auxquelles elle avait répondu avec enthousiaste. Ainsi, ils avaient appris l’escrime auprès du même maître et avaient déjà vécu des tas de choses ensemble... Quelle chance avait-elle !
Ils s’arrêtèrent au pied d’un grand arbre, que Silwë proposa d’escalader
pour vérifier leur chemin. Zach, qui n’avait pas dit un mot depuis que le
chevalier les avait quittés, haussa les épaules. Pourtant, c’était lui
qui connaissait bien le coin, normalement... Alors qu’il s’asseyait au
pied de l’arbre, elle se hissa sur une branche à peine au dessus de sa
tête.
— Hé, ne fais pas cette tête. Si tu voulais la revoir, tu n’avais qu’à aller
avec elle.
Il soupira.
— Je n’arrive juste pas à croire qu’elle ne m’ait rien dit...
Elle sourit. Elle avait réussi à le faire parler, déjà.
— Qu’elle ne t’ait pas dit pour sa magie ?
— Non, ça je comprends... Mais qu’elle soit la fille du seigneur d’Assem, et
qu’elle soit mariée ! Ce n’est pas rien tout de même, et ce n’est pas comme
si sa vie en dépendait !
— Bah, tu savais bien qu’elle était noble, non ?
Elle lui donna un petit coup de coude dans la tête, ce qui le fit lever.
— Oui mais... ce n’est pas pareil. J’ai grandi dans un petit village non loin
de son château... Techniquement, je suis, enfin j’étais, son fidèle
sujet...
Elle sourit et se mit accroupie sur la branche. Elle lui donna une petite
pichenette sur le front.
— Et alors ? Ça change quoi ?
Elle bondit sur une branche un peu plus loin, un peu plus haut. Il soupira,
et se hissa à son tour là où elle était assise quelques instants plus
tôt.
— Et puis... Mais elle est mariée de toutes façons, la question ne se pose
pas !
Elle ne dit rien, et le regarda en souriant. Il se redressa, et fronça les sourcils
en la voyant.
— Et elle ne m’a pas dit qu’elle était mariée, et elle n’a pas d’alliance. Que
je sache, même à la capitale, ils en mettent, non ?
Elle se tut, et se contenta de monter encore d’un cran, toujours en souriant.
Vexé, il s’élança lestement vers elle, et se rétablit sur la même branche. Sa
réaction était presque drôle, en fait...
— Qu’est-ce que ça veut dire, hein ?
Zach
L’archère le fixait toujours, semblant presque se retenir de rire. Il était
sur la même branche qu’elle, tout près, et ce sourire narquois lui donnait
presque envie de la frapper. C’était ridicule...
— Ça veut dire que tu es juste bête.
— Hééé !
Elle le poussa brusquement du coude, il perdit l’équilibre et se rattrapa de
justesse à une branche au dessus de sa tête.
— À ton avis, grand bêta, si elle ne te l’a pas dit, c’est qu’elle préférait que
tu l’ignores... non ?
Il reposa ses pieds sur une branche près de celle de l’archère, et s’accouda
sur une autre, face à elle. Il tenta de contenir la colère qui montait en lui.
Contre qui d’ailleurs ? Contre Aldariel, qui continuait de le regarder
d’un œil moqueur ? Contre Sélène ? Contre Irdann ? Contre
lui-même ?
Il soupira et tenta de réfléchir.
— Elle peut avoir plein de raisons pour que je l’ignore, ne serait-ce que pour
ne pas révéler son identité complète. Ce n’est pas la première fois que
j’escorte des gens qui souhaitent rester discrets.
Elle s’accouda à la même branche que lui, et le poussa doucement à
l’épaule, du bout du doigt. Il savait bien que ce n’était pas la réponse
qu’elle attendait, ni celle que lui souhaitait donner et qui commençait à
naître dans son esprit.
— Non, tu délires, je n’ai jamais eu aucune chance avec elle.
Elle ne dit rien, et continua de le pousser du bout du doigt en souriant.
— Dis plutôt que tu n’as pas osé saisir cette chance.
Vexé, il attrapa vivement le poignet de l’archère. Elle ne chercha même pas
à se dégager.
— À ta place, je n’aurais pas hésité.
Il faillit lui répondre par une insulte sur les prétendues mœurs légères des
elfes, et se ravisa. Il soupira, et relâcha sa poigne.
— Facile à dire. C’est une noble dame, il lui faut un preux chevalier, pas un
sauvageon barbu et fauché.
Elle gagna à nouveau une branche un peu plus élevée. Il ne l’aurait pas
avoué, mais pouvoir vider son sac le soulageait un peu. Il continua son
ascension à son tour.
— Ce paladin, d’ailleurs... Tu lui fais confiance ?
Elle haussa les épaules. Son sourire s’était figé.
— Tu veux dire que son air de prince charmant, loyal, courageux, fort, et
j’en passe, est trop parfait pour être vrai ?
Il fit une moue.
— Je m’inquiète pour Sélène, c’est tout.
Elle eut un petit sourire et le rejoignit sur sa branche.
— Qu’est-ce qui t’inquiète ? Qu’il ne soit pas ce paladin loyal,
courageux, fort aux airs de prince charmant qu’il semble être, et
qu’elle soit en danger avec lui ? Ou... Est-ce que tu crains qu’il soit
précisément un paladin loyal, courageux, fort, aux airs de prince
charmant ?
Vexé, il bouscula sans ménagement l’archère. Celle-ci tomba en arrière,
tendit le bras pour saisir une branche à peine plus bas, et gracieusement, se
rétablit sur celle-ci. Puis elle remonta à sa hauteur. Pour se faire pardonner
d’avoir été si peu délicat, il lui tendit la main.
— Tu grimpes sacrément bien pour, euh...
Il arrêta net sa phrase. Elle le fixa en fronçant les sourcils.
— Pour... une fille ? Une princesse ?
— Euh...
Refusant sa main, elle bondit à nouveau sur sa branche, et profita de son
élan pour le pousser à son tour. Déséquilibré, il se rattrapa des deux bras
à la branche sur laquelle il se trouvait un peu plus tôt. Aldariel,
toujours debout sur cette même branche, l’observait d’un air critique. Il
effectua une traction rapide, et se rétablit rapidement. Elle hocha la
tête.
— Ça va, tu t’en sors plutôt bien... pour un demi-humain.
Elle se mit à rire devant son air vexé. Il se prit au jeu, et tenta de la bousculer une fois encore. Elle esquiva son coup d’épaule en sautant avec légèreté sur une branche à côté. Elle riait toujours. Il sourit et la suivit, tentant encore une fois de la pousser, mais elle avait encore une fois bondi un peu plus loin. Il n’y avait pas d’autre prise derrière elle, pouvait-elle lui échapper cette fois-ci ? Il plia les genoux, et sauta dans sa direction, cherchant à l’attraper à la taille. Elle fit un pas en arrière, se laissant tomber verticalement, et saisit avec ses deux mains la branche sur laquelle elle se trouvait une seconde plus tôt. Ses bras à lui n’attrapèrent que du vide. Le temps de reprendre son équilibre, elle avait déjà posé les pieds sur une fourche en contrebas, et le regardait d’un air narquois. Il savait bien qu’il n’aurait pas dû jouer à ce jeu-là avec une elfe sylvaine...
Aldariel
— Héé, les deux tourtereaux, vous ne voulez pas monter au lieu de
jouer ?
C’était la voix de Silwë. Malgré la plaisanterie, le ton de sa voix semblait
légèrement inquiet. Elle échangea un regard avec Zach, et ils escaladèrent
rapidement l’arbre, jusqu’à la rejoindre à la cime, qui surplombait une
bonne partie de la forêt. Debout sur une branche fine, qui ployait
légèrement sous son poids, elle fixait l’horizon qui s’assombrissait avec la
tombée de la nuit.
Elle pointa du doigt la direction dans laquelle Irdann et Sélène étaient
partis. Une route —qu’ils avaient probablement rejointe depuis— se
dessinait à travers la forêt, à l’orée de laquelle se profilaient des champs et
un petit village. Dans une petite clairière, à mi-chemin, elle distinguait un
attroupement, vraisemblablement humain, ainsi que ce qui ressemblait à des
feux.
— Zach, toi qui vois encore mieux que nous...
Il avait plissé les yeux pour mieux distinguer la zone.
— Une douzaine d’hommes, qui campent dans la clairière. Ils n’ont pas
d’uniforme de soldat, mais sont armés apparemment... Pas des voyageurs
non plus apparemment. Je ne vois qu’une solution, ce sont probablement des
brigands.
— Si nombreux et près du village ? Comment est-ce possible ?
— Je n’en sais rien, et ce n’est pas rassurant. Ils ont l’air d’attendre quelque
chose...
Il pâlit.
— Sélène !
Silwë se mordit les lèvres.
— Irdann est très doué, mais il aura du mal face à tant de monde, surtout
s’il doit la protéger en même temps...
Zach n’avait pas écouté et avait commencé sa descente. Aldariel le rattrapa
par un bras.
— Hé, où tu cours comme ça tout seul ?
Son visage était paniqué.
— Je ne sais pas si j’ai une chance d’arriver à temps, mais je ne resterai pas
ici sans rien tenter.
Elle lui sourit.
— Évidemment qu’on ne va pas rester ici sans rien tenter. Évidemment
qu’on ne va pas te laisser y aller seul.
Elle lâcha son bras, et se redressa.
— Ils n’ont pas énormément d’avance sur nous, surtout s’ils ont dû faire
avancer un cheval dans une forêt dense. Zach, tu es le plus rapide à la
course à pied, et le plus endurant. Pars devant, et n’oublie pas que
l’obscurité est ton alliée. Silwë et moi nous occuperons de prendre tes
affaires. Nous arriverons aussi vite que possible, un peu après toi. En
route !
Il lui adressa un sourire de reconnaissance, puis se rua en bas.
Irdann
Il sentait que la jeune femme n’était pas très à l’aise avec lui. En même
temps, il pouvait la comprendre... Sans Silwë pour parler en sa faveur, elle
n’aurait probablement jamais accepté de venir avec lui, sans compter les
difficultés à s’expliquer avec ses compagnons. La situation était étrange
pour lui. Il avait tant entendu parler d’elle, mais sans jamais la voir. Il
avait pensé à elle, senti son cœur battre dans sa main tant de fois,
qu’il l’avait presque sentie familière. Mais que savait-elle de lui, au
fond ? Il se décida à entamer la conversation, pour tenter de la
rassurer.
— Nous sortirons probablement de la forêt en début de nuit. Nous pourrons
trouver une auberge où loger, et demain nous arriverons enfin chez vos
parents.
— Vous n’aurez pas de mal à trouver votre chemin, à la nuit tombante ?
— Je suis arrivé par là. Il suffit d’aller tout droit et de retrouver la route.
Même si la nuit tombe avant que nous ne sortions de la forêt, il sera facile
de la suivre.
— Parlant de ça... Comment m’avez-vous trouvée, au beau milieu de nulle
part ?
Il soupira. C’était la question qu’il souhaitait éviter justement...
— Les paladins connaissent un enchantement secret, qui leur permet de
retrouver une personne précise. Je ne puis vous en dire plus.
Elle sembla à demi satisfaite par la réponse. Elle prit une inspiration pour le
questionner, puis sentant sa gêne, se ravisa. Après quelques secondes de
silence, elle reprit.
— Pourquoi êtes-vous parti seul ?
Il la remercia intérieurement de ne pas insister plus que cela sur
l’enchantement.
— Vos parents m’avaient proposé une armée pour m’accompagner... Mais
d’une part je souhaitais éviter d’attendre plusieurs jours qu’elle soit prête,
et d’autre part, je vous savais dans la forêt. Or une armée, même petite,
dans une forêt, c’est extrêmement inefficace, lent et peu discret. Je comptais
vous repérer, et si l’intervention d’hommes armés était nécessaire, je
pouvais toujours revenir chercher de l’aide.
Elle hocha la tête.
— D’ailleurs... Est-ce que je peux vous demander quelque chose ?
— Oui, bien sûr.
Elle soupira.
— Je ne sais pas monter à cheval, et je ne suis pas très à l’aise en selle. Et
en plus, je crois qu’on fatigue inutilement votre monture, qui a déjà bien du
mal à avancer dans cette végétation dense. Vous ne croyez pas qu’on serait
tout aussi bien à pied ?
Surpris, il ne répondit pas tout de suite. Elle avait raison, la pauvre jument
avait du mal à progresser, et le poids des deux jeunes gens était difficile
pour elle. Il mit pied à terre, et se tourna vers elle.
— Vous êtes sûre que vous préférez marcher ?
Elle le regarda en souriant.
— Sieur Irdann, voilà presque six jours que je marche dans la forêt, avec
mon sac, et je suis toujours vivante. Je crois bien que je préfère
marcher.
Il l’attrapa délicatement par la taille et la déposa au sol. Ils se remirent en
route, marchant à côté de la jument, visiblement soulagée de n’avoir plus
tout ce poids à porter.
— Qu’est-ce qui vous a fait préférer la traversée à pied ?
— Je devais prendre une diligence publique... mais je l’ai ratée. Je n’avais
pas assez d’argent sur moi pour engager une escorte complète et des
chevaux. Mais finalement, ce n’est pas désagréable, en fait.
Il la regarda avec surprise. La jeune dame semblait bien moins hautaine
que ce à quoi il s’attendait. Et en marchant ainsi, il pouvait voir
son visage, ce qui était nettement plus agréable que de parler à sa
nuque.
— Vous êtes partie avec ce guide... vous avez fait des mauvaises
rencontres ?
Elle hocha la tête, laissant échapper un léger frisson.
— Oui, des brigands. Heureusement qu’il était là d’ailleurs... Après cela, il a
préféré s’éloigner des sentiers battus pour éviter d’autres problèmes de ce
genre.
Il désigna du doigt l’ouverture dans les arbres.
— Voilà la route, nous pourrons avancer plus rapidement. Ça tombe bien, le
soir tombe.
Sélène
La diversion de la route tombait à pic. Elle hésitait à aborder le sujet
des araknes avec lui. Pourtant, ils devaient en parler à quelqu’un,
prévenir... Mais qui, et comment ? Qui la croirait ? Il faudrait
qu’elle explique aussi comment elle savait tout cela sur ces créatures,
et ce qui s’était passé... Non, impossible de lui en parler. C’était
presque rageant, de savoir autant de choses importantes et de devoir les
taire.
— Dame Sélène ? Vous allez bien ?
— Euh oui... Est-ce que je peux vous demander, au moins tant que nous
sommes seuls, de m’appeler simplement Sélène ?
Il lui sourit et hocha la tête.
— Gardons le protocole pour plus tard. Vous pouvez même me tutoyer et
m’appeler Irdann.
Elle poussa un soupir de soulagement et sourit. Ce paladin était plutôt
sympathique, finalement...
— Irdann ?
— Oui ?
— Tu as bien fait de laisser tomber le casque, tu as vraiment l’air effrayant
avec.
Il haussa les épaules.
— Silwë m’a dit ça. En plus, elle a raison sur le fait que, sans ce
casque qui limite ma vue, j’aurais eu une chance de les repérer, elle et
Zach.
— Tu sais vraiment te battre avec deux épées ou tu as ces armes pour
impressionner ?
— Je sais réellement les utiliser. J’ai appris chez maître Ernest, à la
capitale, le maniement de toutes sortes de lames, et comme j’étais
ambidextre, il m’a enseigné le maniement spécifique aux deux épées...
J’admets cependant que je joue beaucoup sur le côté imposant de ces deux
armes. Cela fait aussi partie du jeu.
Il lui sourit, puis son sourire se figea soudain.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il lâcha la bride de la jument, qui sursauta. Un groupe d’hommes armés
arrivait en courant dans leur direction. Elle se retourna vivement, deux
autres arrivaient dans leur dos. Elle retint un cri.
— Place-toi derrière moi.
En un clin d’œil, il avait dégainé ses armes, et s’était placé en garde,
surveillant les deux groupes s’approchant. Elle recula entre lui et la jument,
rageant de ne pouvoir l’aider. Elle n’avait même pas son bâton de marche
pour se défendre...
Effectivement, Irdann était très doué, et ses épées fendaient l’air à une
vitesse impressionnante. Plusieurs des brigands tombèrent à ses pieds, et il
se déplaça aussi vivement pour la protéger d’autres hommes qui arrivaient.
Il y en avait beaucoup trop pour qu’il tienne le coup... Difficile à dire
combien, avec l’obscurité qui tombait, mais ils étaient en mauvaise
posture.
— Sélène, mets-toi à l’abri...
Il avait crié ça entre deux coups d’épée. Elle recula vers la jument.
Pourrait-elle tenir en selle et s’enfuir ? Et l’abandonner ? Elle repéra au
sol un coutelas, abandonné par un des brigands qui gisait au sol. Saurait-elle
s’en servir de toutes façons ?
Elle sentit soudain un bras saisir son épaule, et poussa un cri. Irdann, occupé par plusieurs adversaires à la fois, était trop loin d’elle pour intervenir. L’homme approcha son épée de son visage, et elle se mit à trembler. Elle enrageait intérieurement de ne pas savoir se défendre comme Silwë ou Aldariel... Mais elle ne se laisserait pas tuer ou enlever sans essayer quelque chose. Elle posa son autre main contre sa poitrine, et poussant un léger gémissement, s’effondra. Elle n’avait pas besoin de jouer beaucoup, ses jambes tenaient à peine son poids de toutes façons...
Elle entendit Irdann crier son nom. Y avait-il un écho dans sa voix, ou avait-elle rêvé ? Les yeux fermés, elle sentit son bras s’approcher du sol, tandis que l’homme la retenait vagument par un bras. Surpris, ou simplement peu pressé ? Après tout, évanouie ou debout, ça ne devait pas changer grand chose pour lui. Elle était juste le lot à ramasser. Elle sentit ses doigts se refermer sur la poignée du coutelas, et une bouffée de courage et d’énergie l’envahit. Elle reprit appui sur ses pieds, et en se redressant, planta l’arme droit dans la poitrine de l’homme. Il eut un sursaut et tomba au sol, le visage marqué d’un mélange de surprise et de douleur.
Elle n’eut pas le temps de réfléchir plus à son geste. Irdann était toujours en difficulté, et deux autres brigands s’approchaient d’elle, l’arme en avant. Cette fois, elle ne pourrait plus jouer le jeu de la jeune fille effarouchée... Elle tremblait, mais serra malgré tout le coutelas —couvert de sang— dans ses mains. Elle ne se laisserait pas tuer ou enlever sans essayer de se défendre... Zach aurait été fier d’elle... sûrement.
Zach
Il avait couru sans s’arrêter, son épée et son couteau à la main, jusqu’à débouler sur le chemin. Il s’était figé un instant en apercevant le champ de bataille. Le paladin, entouré de plusieurs hommes, peinait à se défendre malgré son adresse aux épées. Les bandits semblaient plus occupés avec lui et ne semblaient pas surveiller Sélène, attendant visiblement d’avoir éliminé leur menace principale.
Sauf un, qui s’était approché, et lui avait saisi le bras. Elle avait crié.
Malgré son épuisement, il se remit à courir aussi vite que possible. Elle pâlit
et s’effondra, lentement. Ou était-ce le temps qui s’était ralenti pour
lui ?
— Sélène !
Il avait l’impression qu’il n’arriverait jamais jusqu’à elle. Dans le soir qui
tombait, un dernier rayon de soleil se refléta sur une lame abandonnée au
sol. La main de la jeune femme apparemment évanouie venait de se refermer
sur la poignée... Il la vit soudainement se redresser, et poignarder de toutes
ses forces son agresseur.
Il fut si surpris qu’il trébucha, et manqua de s’étaler par terre. Mais ayant assisté à la scène, d’autres brigands s’approchaient déjà d’elle... Ce n’était pas le moment de se poser des questions. Il atteignit enfin le premier des deux hommes, qu’il transperça d’un coup d’épée. L’autre se retourna vers lui, et un coup de masse lui effleura les cheveux. En un instant, il fut près d’elle. Elle tenait toujours à la main le couteau qui lui avait permis de se défendre. Ils échangèrent un regard, le temps d’une fraction de seconde, et il se plaça entre elle et l’autre brigand.
Irdann
— Sélène !
Il avait vu l’homme s’approcher, il l’avait vue se sentir mal, sans pouvoir
rien faire. Il avait toujours trois adversaires face à lui, et peinait à parer
leurs attaques... Il en avait mis deux au sol auparavant, et ces trois-là se
contentaient d’attaques prudentes, vraisemblablement dans le but de
l’épuiser lentement. S’il bondissait à son secours, il n’avait aucune chance...
ils n’attendaient que ça probablement. Et s’il le faisait tuer, alors qui
pourrait la protéger ?
Il para quelques nouveaux coups, alors que, du coin de l’œil, il eut l’impression de voir la jeune femme poignarder violemment son adversaire d’un couteau. Ne s’était-elle pas évanouie quelques instants plus tôt ? Le stress du combat, avec l’obscurité qui tombait, devait lui jouer des tours. Et l’épuisement, aussi... Il ne tiendrait pas longtemps comme ça. Il aperçut d’autres silhouettes arriver au loin, en courant, de différentes directions. Il recula de quelques pas, jusqu’à un large tronc, à la fois pour se donner quelques secondes de répit, et empêcher ses trois adversaires —et les nouveaux— de le contourner. L’un sembla marquer un instant d’hésitation, en regardant dans la direction de Sélène. Il en profita pour s’en débarrasser, mais deux nouveaux adversaires le remplacèrent quasiment immédiatement. Il continua à se défendre et à distribuer des coups d’épée de tous les côtés, mais il se fatiguait lentement.
Soudain, une silhouette bondit depuis l’arbre au dessus de lui, en
poussant un cri de rage, et atterrit à ses côtés. Une silhouette féminine qu’il
reconnut immédiatement malgré l’obscurité.
— Silwë !
La jeune elfe avait revêtu une légère armure de cuir, attaché ses longs
cheveux, et surtout avait brandi son épée pour parer un coup qu’un des
brigands tentait de porter. Elle lui adressa un sourire rapide.
— Besoin d’un coup de main ?
— D’épée, plutôt.
Leurs adversaires semblèrent surpris une seconde de ce retournement de
situation. Il reprit courage. Il n’était plus seul... Ils se placèrent dos à dos,
et firent face aux brigands.
— Comme au bon vieux temps, Irdann ?
— Comme au bon vieux temps !
Ils retrouvèrent rapidement la coordination qu’ils avaient lorsqu’ils
combattaient ensemble, à la garde. Plusieurs des hommes tombèrent à leurs
pieds.
— Vite, il faut aller aider Sélène !
— Ne t’inquiète pas pour elle. On s’occupe de tout.
— On ?
— Zach et Alda sont là aussi.
D’un même geste, ils achevèrent leurs derniers adversaires. Il laissa passer
un instant pour reprendre son souffle, puis observa enfin le champ de
bataille.
À peine plus loin, Sélène tenait un coutelas ensanglanté à la main. Elle semblait effrayée, mais sa prise sur son arme était ferme et décidée. Zach était à ses côtés, épée et couteau tirés, scrutant l’obscurité d’un air inquiet. Plusieurs hommes gisaient à leurs pieds. À quelques pas de là, sa jument Kahrafe piétinait sur place. Un brigand était couché en travers de la selle, la poitrine transpercée d’une flèche. Avait-il cherché à s’enfuir ? Il aperçut alors d’autres hommes au sol, le corps transpercé d’une ou plusieurs flèches. Combien d’adversaires avaient-ils dû affronter ?
— Vous venez ?
C’était la voix de l’archère. Il fit quelques pas dans sa direction, avec
quelques difficultés. La lame d’un des brigands lui avait fait une belle
entaille au niveau du genou. Il l’aperçut alors, debout sur un des brigands,
toujours vivant —du moins pour le moment—, allongé à plat ventre. La
botte gauche de la jeune elfe lui maintenait la poitrine au sol, et elle avait
son arc pointé dans sa direction. Il eut un frisson en recomptant les hommes
morts de ses traits. D’ailleurs, il ne voyait aucune flèche qui semblait avoir
manqué sa cible... Ne jamais sous-estimer une elfe. Même —encore plus—
lorsqu’il s’agit d’une princesse à l’air innocent, délicat et fragile.
— Je vous en ai gardé un.
Aldariel
Elle était essoufflée, par la course comme par la bataille. Alors que Zach, arrivant avec une nette avance, avait couru protéger Sélène, Silwë avait bondi dans la mêlée pour aider le paladin... En restant à couvert sous les arbres, elle avait fait pleuvoir ses flèches mortelles sur les quelques hommes restants, qui tentaient de s’approcher des combattants ou de s’emparer du cheval, laissé à l’abandon. Voyant le dernier d’entre eux s’enfuir, elle avait cherché à le capturer vivant. Si elle n’avait pas l’entraînement à la lutte de Zach ou de Silwë, la surprise et un arc aux flèches pointues avaient très bien fait l’affaire.
Ses compagnons s’approchèrent, méfiants. Le jeune paladin la regardait
avec une expression mêlant suprise, crainte et admiration. L’aurait-il prise
pour une idiote sans défense ?
— Qu’est-ce que vous voulez de moi ?
C’était la voix de son prisonnier.
— Je connais bien les habitudes des gens comme toi. Normalement, vous
ne prenez pas le risque de vous approcher si près des habitations.
Pourquoi ?
L’homme tourna péniblement la tête vers Zach, qui venait de poser la
question. Il avait pointé son épée sur lui, et lui fit signe de le lâcher. Elle
hésita, puis obéit, sans détourner son arc de sa cible. Le prisonnier se
redressa, et considéra ses adversaires, estimant ses chances. Apercevant
enfin le visage de celle qui l’avait mis hors combat, il marqua la suprise, puis
la peur.
— Je ne sais pas. Le chef a dit qu’il y aurait un paladin allant chercher une
dame riche qui passerait par ici.
N’osant pas faire un geste de la main, il désigna du menton Irdann et
Sélène. Nous avons vu le paladin à l’aller, et nous l’avons attendu à son
retour sur le sentier.
— Qui vous a dit ça ? interrogea Irdann.
— Je ne sais pas. Il fallait demander au chef. On lui a donné l’info. Moi je
ne sais rien ! Laissez-moi partir !
Tout en surveillant l’homme du coin de l’œil, les compagnons se regardèrent.
Aldariel se pencha vers Irdann.
— Tu as parlé de ton expédition à beaucoup de monde autour de
toi ?
Il haussa les épaules.
— Non. Mais j’imagine que les rumeurs vont vite...
— C’est surtout étrange une telle expédition pour deux malheureux jeunes
gens, interrompit Zach, les sourcils froncés. Même riches.
— Laissons tomber, je crois que ce type ne sait rien de toutes façons, ajouta
Silwë.
Après avoir vérifié que l’homme ne portait plus aucune arme, ils le laissèrent partir, préférant ne pas s’encombrer d’un prisonnier. Il s’enfuit sans demander son reste.
Aldariel remarqua alors le genou ensanglanté du paladin.
Irdann
— Oh, tu es blessé ?
Il faillit répondre que ce n’était rien, mais la douleur manqua de le faire
trébucher. Il retint une grimace.
— On dirait.
— Assieds-toi, je vais regarder ça.
Il hésita quelques instants. La jeune princesse avait rangé ses armes, s’était
approchée, et le regardait avec douceur. Il jeta un œil à Silwë, qui
lui sourit. Un peu soulagé —si elle lui faisait confiance, il n’avait
rien à craindre—, il s’assit dos à un large tronc. Elle s’assit face à
lui.
— Silwë, tu peux aller chercher de quoi soigner dans mon sac ? Je l’ai
laissé, ainsi que les vôtres, dans cet arbre.
Alors que sa compagne s’éloignait, elle lui fit remonter son pantalon pour
mieux examiner sa blessure.
— Ils ne t’ont pas raté. Tu as pu continuer à combattre avec ça ?
Il haussa les épaules.
— Dans le feu de l’action, et quand on a sa vie en danger... Et puis je
n’avais pas tellement besoin de me déplacer.
— Je t’ai vu dans la bataille, de loin. Tu es impressionnant avec tes
épées !
— Merci. Mais je ne sais pas ce que je serais devenu si vous n’étiez pas
venus tous les trois à notre secours... Nous vous devons la vie.
À cet instant, Silwë réapparut, tendant un sac de cuir fin à sa
compagne.
— Je vais récupérer tes flèches pendant que tu t’occupes de lui. Et après on
file au plus vite.
Elle s’éloigna de nouveau. Alors qu’Aldariel fouillait dans ses affaires à la
recherche d’il-ne-savait-quoi, il réalisa qu’avec toutes ces émotions il n’avait
pas pensé à Sélène. Alors qu’il était censé la protéger ! Comment avait-il
pu oublier ? Allait-elle bien ? La bataille avait dû être un choc pour
elle... Il tourna la tête, mais il faisait sombre, et il ne la voyait pas. La jeune
elfe lui sourit.
— Si c’est pour Sélène et Zach que tu t’inquiètes, rassure-toi, ils sont
quelques pas derrière toi, et ils vont très bien.
Soulagé, il laissa la jeune elfe s’occuper de son genou.
Sélène
Était-ce la peur qu’elle avait ressentie, le soulagement lié à la fin du
combat, ou une combinaison des deux ? Ils avaient regardé l’homme partir
avec méfiance, et l’instant d’après —ou longtemps après ?—, elle s’était
retrouvée dans les bras de Zach. Elle entendait les voix de leurs
compagnons, autour d’eux, ils n’étaient pas loin, mais elle n’y prêtait pas
attention.
— Tu vas bien ? Tu as été blessé ?
— Je n’ai rien, ça va.
Ils restèrent quelques instants silencieux, sans bouger.
— Merci d’être venu à mon secours. À notre secours.
— ... J’ai eu si peur quand je t’ai vue aux prises avec ce bandit.
— Moi aussi. Je ne pensais pas que j’y arriverais...
Il ne répondit pas, et ne bougea pas, la gardant contre lui. Il sentait la
sueur, le cuir de son armure, et le sang. Mais elle n’avait pas la moindre
envie d’en bouger.
— Hm... désolée de vous interrompre, mais il faudrait qu’on bouge.
C’était la voix de Silwë. Ils se lâchèrent instantanément. Elle avait remis
son sac en bandoulière, et tenait la jument d’Irdann par la bride. Quelques
mètres plus loin, celui-ci s’approchait en boitant, tout en s’appuyant sur
Aldariel. Un bandage entourait son genou, et son pantalon montrait des
traces de sang. Elle eut honte de ne pas être allée l’aider, alors qu’il était
blessé. Mais à bien y réfléchir, la jeune elfe s’était occupée de sa plaie aussi
bien, voire mieux qu’elle. Il était évidemment hors de question qu’elle lui
montre ses pouvoirs... Au moins il allait bien, il souriait même, malgré sa
blessure.
— En route. Il nous reste une heure de marche à peu près, et il fait déjà
nuit.
Ils rejoignirent rapidement le sentier. Irdann avait toujours des difficultés à
marcher, et ils durent insister pour qu’il monte sur le cheval.
— Je me sens mal à l’aise d’être à cheval si tu vas à pied...
Elle haussa les épaules en souriant.
— Ne sois pas bête. Tu es blessé, moi pas, et on ne doit pas traîner. Tant
pis pour le code d’honneur.
Il soupira, et finit par accepter l’aide de Zach pour monter sur le dos de sa
jument.
— Où va-t-on, une fois sortis ?
— Il y a une auberge dans le village où on arrive. Vous pourrez y louer une
chambre sans problème, si on ne vous l’offre pas directement, vu votre rang
et votre nom.
Y avait-il une sorte de gêne lorsqu’il parlait de « leur nom » ? Ce n’était
peut-être pas le moment de le relever.
— Et vous trois, que ferez-vous ?
Zach haussa les épaules.
— Je connais ce village, c’est celui de mon enfance. S’il n’y a plus de
place à l’auberge, j’irai dormir chez mes parents, qui habitent une
petite maison en bordure de la forêt. Ça me changera de la terre
battue...
— Et nous, ajouta Silwë, nous nous contenterons sûrement d’un arbre ou de
cette terre battue. Nous ne sommes pas les bienvenues dans cette région,
n’est-ce pas ?
— Je préfère dormir par terre que d’avoir à craindre pour ma sécurité,
confirma Aldariel.
Ils avancèrent encore un peu en silence, puis Zach se tourna vers le
groupe.
— Je peux toujours proposer à ma famille de nous héberger. Je ne pense
pas qu’ils hurleraient à la vue de deux elfes, et je suis sûr qu’on est en
sécurité chez eux.
Il marqua une pause, hésitant, puis se tourna vers elle et Irdann.
— Vous êtes également les bienvenus. Même si je comprendrais que vous
préfériez une taverne à une petite chaumière.
— Cela ne me dérange pas du tout, si cela va à Sélène, j’accepte volontiers.
Pour tout dire, je préfère aussi un lieu simple et sûr.
Cela voulait dire voir Zach un tout petit peu plus longtemps. Elle hocha la
tête en souriant.
— Tes parents sont ouverts sur la question des autres races humaines ?
Il lui sourit. Est-ce qu’il était content, lui aussi, de l’accompagner encore un
peu ?
— Bah, si ce n’était pas le cas, ils n’auraient pas décidé de m’adopter, avec
ma tête d’elfe.
Devant la tête suprise du paladin, il s’expliqua.
— Il semble que j’aie du sang d’elfe. Je n’en ai pas la certitude, puisqu’on
m’a trouvé sur le pas d’une porte, tout bébé. Les gens qui vivaient
là m’ont confié à celle qui allait être ma mère, qui venait d’avoir
son quatrième enfant, et qui avait assez de lait pour deux... Je ne
sais toujours pas si elle n’avait rien contre les elfes à l’époque, ou si
elle m’a d’abord adopté et a ensuite changé son point de vue sur la
question.
Zach semblait un peu plus à l’aise vis-à-vis du paladin. Ou était-ce une
impression ? Il n’aurait pas raconté cette histoire sinon, ou du moins plus
succintement.
Silwë
Ils étaient vivants, tous les cinq, et quasiment sans blessure. C’était déjà
beaucoup... Et ils allaient peut-être pouvoir passer la nuit au chaud. Tout
n’allait pas si mal... Elle tourna la tête vers ses compagnons. Irdann
discutait avec Sélène et Aldariel, qui marchaient à côté de la jument. Ils
avaient l’air de s’entendre plutôt bien, finalement. Zach marchait devant,
d’un pas décidé, en surveillant les alentours. Pourquoi avait-elle un mauvais
pressentiment ? Était-ce la nuit, la fatigue, les émotions ? Elle
s’approcha du guide, en frissonnant.
— Zach ?
Il tourna la tête vers elle. Il semblait d’assez bonne humeur.
— Tu en penses quoi, de ces brigands ? Tu disais que ce n’était pas
normal d’en voir autant et si près...
Son visage se ferma. Il se rapprocha d’elle, et lui parla à voix basse.
— Il n’est pas très surprenant de croiser des brigands dans cette forêt.
Surtout en ces temps difficiles, et lorsqu’un grand évènement est organisé,
faisant venir beaucoup de monde de loin, notamment des personnalités
riches et importantes. Mais si près des habitations, des brigands qui
attendaient précisément Sélène et Irdann...
— Ils sont, au moins de naissance, des nobles donc potentiellement des
personnalités importantes. Et si je comprends bien, un minimum connues de
nom.
— Oui...
Ah. Ce n’était peut-être pas le genre de phrase qui allait le mettre de bonne
humeur. Elle soupira.
— Je délire peut-être, je suis épuisée. J’étais juste inquiète. J’ai une
princesse à protéger, je te rappelle.
Elle lui adressa un clin d’œil. Il répondit par un coup de coude.
— Moi aussi j’ai pour mission d’escorter et de protéger une noble dame
jusqu’à la sortie de la forêt.
À son tour, elle lui lança un coup de coude.
— J’ai bien vu ta façon de la protéger.
— Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler.
Il semblait fixer attentivement l’horizon, mais il souriait. Puis soudainement,
il désigna du doigt une lueur au loin.
— Là-bas ! Tu vois cette chaumière, avec la lumière à la fenêtre ? Nous
arrivons !
La petite équipe poussa un soupir de soulagement.
La maison, de taille moyenne, était la première en arrivant du sentier.
Elle était faite de pierre, recouverte en partie de lierre et visiblement vieille.
Une extension, partiellement en bois, semblait faire office de grange et
d’écurie. Plus loin, on voyait apparaître quelques autres habitations, et
encore derrière, la silhouette d’un village se découpait dans l’ombre. Zach
leur fit signe d’attendre.
— Je vais aller les prévenir, restez là quelques instants.
Il s’élança vers la porte.
Sélène
La porte s’ouvrit une nouvelle fois. La silhouette familière de Zach se
découpa dans la lumière, ainsi qu’une autre, plus massive.
— Entrez, messires. Soyez les bienvenus dans notre humble demeure. Mon
nom est Yzar, je suis le père de Zach.
L’homme s’avança vers eux, et s’inclina.
— Si vous me le permettez, seigneur, je vais m’occuper de votre cheval.
Irdann lui tendit la bride de la jument, et s’appuya sur Zach venu l’aider.
Celui-ci lui fit un signe de tête. Hésitante, Sélène regarda ses compagnons,
puis se décida à entrer la première.
Une petite femme ronde, au visage jovial et aux cheveux roux et gris
mélangés, l’accueillit d’une révérence un peu maladroite.
— Noble dame ! C’est un tel honneur de vous accueillir ici... J’espère que
notre pauvre logis vous conviendra.
La pièce comportait essentiellement une grande table en bois massif
entournée de deux chaises et deux bancs. Contre les murs, un grand coffre et
un buffet, tous deux anciens, donnaient à la pièce un aspect un peu austère
et rassurant à la fois. Un grand feu brûlait dans la cheminée, et une douce
odeur de légumes et de viande émanait de la pièce voisine. La pièce
était éclairée par plusieurs lampes à huile et chandelles, et semblait
assez accueillante malgré sa simplicité. Elle inclina la tête et lui
sourit.
— Merci, je pense que ce sera parfait.
Derrière, Zach et Irdann, l’un aidant toujours l’autre à marcher, passèrent
la porte à leur tour.
— J’espère que vous avez fait un bon voyage...
La femme se tourna vers Zach, et lui lança un regard qui aurait foudroyé
une armée.
— ... Et qu’il vous a traitée avec tous les honneurs dus à votre rang.
N’est-ce pas Zach ?
Il se figea. Sélène retint un sourire amusé, commençant une liste mentale
de tout ce qu’elle pourrait lui reprocher sur ce point. Il semblait
d’ailleurs éviter son regard. Elle se tourna à nouveau vers sa mère et
sourit.
— Il a été très correct, rassurez-vous.
Elle jeta un dernier coup d’œil suspicieux à son fils, puis se tourna vers le
paladin, qui avait toujours des difficultés à marcher.
— Bienvenue à vous, noble seigneur. Zach m’a dit que vous aviez été blessé
face des bandits. Votre blessure est-elle grave ?
— Vous êtes bien aimable, je vais bien, merci.
Sélène se trouva une place sur un des bancs. Elle avait presque oublié ce que c’était d’être traitée comme une princesse, et ce n’était pas une perte à son sens. Mais elle ne souhaitait pas vexer cette femme qui avait l’air de faire tous ces efforts de façon plutôt sincère —ça, par contre, ça lui changeait des cours des châteaux. À l’instant où Irdann fit de même à côté d’elle, Aldariel et Silwë entrèrent à leur tour.
La femme du bûcheron n’avait probablement jamais vu un elfe de sa vie, alors deux en une fois, ça faisait beaucoup. Elle resta clouée quelques instants, dévisageant les deux jeunes femmes d’un air incrédule. Pourtant, Sélène trouvait qu’elles n’étaient pas si différentes que ça des humaines. Le teint pâle, par exemple, était peut-être naturel chez les elfes sylvains, mais de nombreuses jeunes femmes nobles cherchaient à l’obtenir, avec plus ou moins de succès. Tout comme la silhouette fine. Tout cela, et on pouvait y ajouter d’autres critères, comme la tradition des cheveux longs, devait vraisemblablement entretenir, bien malgré eux, l’image des elfes comme idéal de beauté. À moins que ce canon de beauté n’ait été influencé, il y a bien longtemps, par eux ?
Alors qu’elle laissait ses pensées divaguer, les deux jeunes femmes s’étaient assises, et le père de Zach venait d’entrer à son tour. Il jeta un œil inquiet à la pile d’armes posées dans un coin de la pièce, les compta, tenta d’attribuer mentalement une à chacun et fronça les sourcils en dévisageant Silwë et Aldariel. Zach présenta rapidement les différents membres du groupe, et ils commencèrent à manger.
Après tout ce temps dans la forêt à manger du pain dur, de la viande et
du fromage séchés, parfois améliorés de quelques trouvailles, cette simple
soupe chaude de légumes dans laquelle flottaient quelques morceaux de
viande était un régal. La mère de Zach, du nom de Beolie, sembla ravie de
constater qu’ils mangeaient avec appétit tout ce qu’elle leur servait. Zach fit
un bref résumé de leur traversée, expliquant leur rencontre avec les deux
elfes, puis celle du paladin, et enfin l’attaque des brigands près du village.
Petit à petit, le bûcheron et son épouse se détendirent et osèrent poser
quelques questions.
— Excusez notre curiosité, mais c’est la première fois que nous voyons des
elfes. Que faites-vous dans la région ?
— Nous nous rendons au château du duc De Vane. Il organise un grand
tournoi de tir à l’arc, et j’ai été conviée à y participer. Silwë est mon garde
du corps.
Yzar se pencha pour observer Silwë, assise à côté de Zach, de l’autre côté. Il
considéra un instant son air frêle, puis son regard se porta sur Aldariel, en
face d’elle. Il ouvrit la bouche pour faire une remarque, mais son fils lui
envoya un coup de coude pour le faire taire.
— Crois-moi, tu n’as pas envie d’être du mauvais côté de son épée.
Leurs deux hôtes regardèrent un instant la jeune elfe se resservir, avec un
respect mêlé de crainte dans les yeux. Ah, ce qu’elle aimerait inspirer un tel
respect, non pas pour son rang, mais pour ses actes ! Ici, elle était coincée
avec le protocole, et ce titre de « dame ». N’importe quoi. Vivement qu’elle
rentre à la capitale, les rues sentaient peut-être mauvais parfois, mais au
moins on y respirait la liberté.
Zach
Le repas avançant, Zach fut soulagé de constater que l’ambiance s’était petit à petit détendue. Si ses parents étaient toujours très respectueux envers Sélène et Irdann, ils semblaient avoir compris que ces nobles gens appréciaient la simplicité de leur accueil. Quant aux deux elfes, une fois passé l’effet de curiosité mêlée de crainte, elles furent traitées chaleureusement, presque comme si elles faisaient partie de la famille. Sa mère insista même pour qu’Aldariel se resserve plusieurs fois de la soupe, remarquant gentiment qu’elle était un peu frêle.
Il y eut tout de même un moment un peu gênant, lorsqu’ils se levèrent de table. Son père, vraisemblablement enhardi par le vin et la bonne ambiance, lui donna un coup de coude en lui demandant comment « il s’en sortait » avec les deux elfes, tout en lui adressant un clin d’œil peu discret. Pris de court, il avait répondu qu’il ne se passait rien, mais il n’était pas sûr de l’avoir convaincu. Aldariel et Silwë, qui avaient entendu, avaient échangé un regard gêné, tandis qu’Irdann et Sélène avaient difficilement contenu un fou rire.
Mais c’était probablement le seul « incident » qu’il pourrait déplorer. Il y avait pire. Par contre, au moment d’aller se coucher, ses parents avaient rappelé que la petite chaumière ne comportait que deux chambres. Ils avaient insisté pour que les deux « nobles » prennent la meilleure des deux, la leur, proposant aux trois autres la chambre qui hébergeait autrefois leurs enfants. Eux-mêmes dormiraient dans une paillasse au grenier. Il aurait bien suggéré un autre arrangement, mais il doutait fort que ses parents le laissent faire.
Il fit quelques pas dans la pièce, qui l’avait abrité pendant toute
son enfance. Elle n’avait pas tellement changé depuis, si ce n’est
qu’elle paraissait vide sans ses trois frères et sa sœur. Trois lits sur les
cinq avaient été faits. Il s’assit et posa son sac sur celui qui avait
été le sien pendant toutes ces années. Il commençait à retirer ses
bottes et son armure lorsque Silwë entra, une bougie à la main.
Constatant qu’il n’y avait que lui, elle l’éteignit et la posa sur une table à
côté.
— Ce n’est pas comme si nous en avions besoin... Mais je n’ai pas osé
refuser.
Elle déposa son sac et celui d’Aldariel, puis vint s’asseoir à son tour sur un
lit avec un sourire de satisfaction.
— On a beau dire, les matelas humains sont quand même confortables.
— Et c’est une elfe qui dit ça ?
Elle marqua une pause dans le démêlage de ses longs cheveux pour lui
lancer un regard qu’elle aurait probablement voulu meurtrier. Constatant
son échec, elle esquissa un sourire.
— Tiens, j’y pense, d’où te vient une telle réputation ?
— Euh, de quoi tu parles ?
C’est le moment que choisit Aldariel pour entrer à son tour dans la
chambre. Ou peut-être avait-elle attendu ce moment pour se manifester ?
Elle s’installa à son tour et sourit.
— À propos de la remarque de ton père, tout à l’heure, tu sais bien.
Il faillit répondre que son père avait juste un peu bu, puis il hésita à répliquer que tout cela venait de toutes façons des rumeurs qui couraient sur les elfes. Mais il savait bien qu’elles ne se contenteraient pas de ces esquives maladroites. Les quatre yeux bleus qui le fixaient dans l’obscurité lui donnaient l’impression de le clouer au mur derrière lui. Il abdiqua.
Il finit d’ôter sa tunique et s’allongea, préférant regarder le plafond.
— Quand j’étais adolescent, j’avais pas mal de succès auprès des filles, c’est
vrai. Le petit air d’elfe marchait plutôt bien auprès de certaines... Donc,
j’avoue, je n’ai pas volé ma réputation. Après...
Il marqua une pause. Elle écoutaient toujours.
— Après j’ai commencé à être un guide et à passer mon temps à
traverser la forêt. Ce n’est pas tout à fait le genre de boulot qui accorde
du temps pour « ce » genre de choses... Et puis qui voudrait d’un
mari à moitié sauvage, qui dort plus souvent sur le sol que dans
un lit, et qu’on ne voit jamais ? Certes, je rencontre beaucoup de
gens très différents, et j’ai bien eu des... occasions. Mais au final...
Il soupira.
— ... Au final, je vis seul. Ma fiancée, c’est la forêt. Ma seule vraie
compagne, fidèle et sincère, c’est mon épée.
Il se tut. Pourquoi n’avait-il pas tout à fait l’impression de dire la
vérité ? Le visage de Sélène était encore présent dans son esprit. Mais
n’était-elle pas, finalement, qu’une de ces « occasions » comme les
autres ? Qu’il avait plus ou moins —à tort ou à raison— laissée passer.
L’oublierait-il aussi facilement que les autres ? Comme si elle semblait
saisir le fil de ses pensées, Aldariel s’approcha et posa doucement une main
sur son épaule.
— Je me suis moquée de toi, cet après-midi. Mais je n’imaginais pas à quel
point les différences de classe sociale pouvaient être un tel obstacle dans des
relations entre humains. Toutes ces choses sont tellement plus simples chez
nous...
Il ne répondit pas. Peut-être qu’elle avait raison, mais peut-être aussi que la
situation était nettement plus simple quand on était une princesse. Et
surtout une princesse comme Aldariel... Tout devait lui tomber au creux de
la main, les hommes comme le reste.
— À ce propos, Alda, comment va la blessure d’Irdann ?
Et il fallait qu’elle parle du paladin, là, maintenant... Il faillit lui
rétorquer que ce n’était pas la peine de retourner le couteau dans la
plaie, quand il sentit, à la façon dont Aldariel lâcha son épaule,
que la remarque ne lui était pas destinée. Mais alors pas du tout.
— Oh, plutôt bien. Rien de crucial n’a été touché, je suis sûre qu’il se
remettra très vite.
— C’est plutôt une bonne nouvelle.
Il aurait bien aimé voir ce qu’il y avait sur le visage de la jeune princesse,
mais elle s’était tournée vers son amie. Il repassa dans sa tête la scène de
bataille et la suite, remarquant alors ce que ses yeux avaient enregistré
sans le voir. Le sourire amusé de Silwë sembla confirmer ce qu’il
pensait.
— D’ailleurs, qu’est-ce que tu m’as dit, un peu plus tôt aujourd’hui ? Qu’à
ma place, tu n’aurais pas hésité ?
Elle se retourna brusquement vers lui, les sourcils froncés.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il regarda le plafond, sans pouvoir retenir un sourire.
— À ton avis ?
Aldariel semblait à la fois choquée et en colère. Silwë s’était glissée sous
les draps et s’était tue. Soit elle était épuisée et voulait dormir, soit elle lui
laissait volontairement le champ libre. Après tout, c’était bien son tour de
se venger...
— Non, je n’aurais pas hésité à ta place. Et ?
Il avait connu des attaques verbales plus difficiles à contrer. Son sourire
s’élargit.
— Et le « noble paladin aux airs de prince charmant », ça compte comme
une hésitation ?
Elle marqua une pause, surprise.
— Mais... qu’est-ce que tu imagines ? C’est un humain. Un elfe, je ne
dirais pas, mais c’est un humain !
Belle tentative d’esquive, mais ratée. À moins que... sa surprise semblait
sincère. C’était encore plus drôle en fait.
— C’est ça. Et moi, je sors d’où, alors, si elfes et humains ne sont pas
compatibles ?
Elle répliqua aussitôt, pointant son doigt dans sa direction.
— Biologiquement compatibles, oui. Ça ne prouve pas grand chose pour le
reste. Tu as dit toi-même que tu ne savais rien d’eux, non ?
Il devait admettre que la contre-attaque tenait plutôt bien la route. De plus,
il risquait de se laisser entraîner sur un terrain plutôt glissant. Il lui restait
une botte secrète. À son tour, il pointa son doigt dans sa direction, venant
effleurer le sien en souriant. Il lui chuchota.
— Pourtant, j’ai bien l’impression que Silwë, elle, ne s’arrête pas à ce genre
de détail.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu en sais ?
Son attaque avait donc touché. Il ne fallait pas baisser sa garde maintenant.
— Elle a passé cinq ans chez les humains. Je pense qu’elle a dû avoir un
certain succès auprès d’eux. Tu lui poseras la question...
Cherchant désespérément un peu de soutien, Aldariel se tourna vers son
amie, qui s’était visiblement endormie. Tout du moins, elle faisait
suffisamment bien semblant. Il l’en remercia intérieurement.
— ...sinon tu te rappelleras sa réaction quand, un soir, tu avais évoqué la
question.
Quelle chance il avait eu de retenir ce détail pourtant insignifiant, malgré la
situation qui ne s’y prêtait guère... Ils étaient plus à un cheveu de
s’entretuer que de jouer à ce jeu-là.
Elle lui lança un dernier regard assassin, qu’il fit mine de ne pas remarquer. Mais il avait du mal à se retenir de sourire. Elle soupira, remonta ses draps sur ses épaules et ferma les yeux.
Irdann
Il referma la porte de la petite chambre et posa le bougeoir sur la table
de chevet.
— Hé bien ! Je m’attendais à ce que nos noms soient respectés, mais à ce
point...
Sélène sourit.
— C’est vrai que c’était presque un peu trop... Et encore, personne ne leur
a dit qu’Aldariel était la fille du roi des elfes.
— Les pauvres. Déjà que voir des elfes pour la première fois de leur vie
était un choc...
Elle fit quelques pas dans la pièce, puis son sourire se figea.
— Ah. Il y a un petit problème technique. Il n’y a qu’un lit.
— Effectivement. En même temps, c’est assez logique, c’est leur
chambre...
— Tu crois qu’ils pensent qu’on...
Il haussa les épaules. Il n’avait pas tellement envie de décevoir leurs hôtes et
surtout, de leur demander du travail en plus alors qu’ils se donnaient déjà
tellement de mal pour eux.
— Bah, ne t’inquiète pas, je dormirai par terre. J’ai connu pire, tu
sais !
— Moi non plus ça ne me dérangerait pas de dormir par terre. Ça fait
presque une semaine que je fais ça ! Et en plus, toi, tu es blessé.
— Ah mais ça n’a rien à voir !
Ils se regardèrent en silence pendant quelques instants. Il lui aurait bien
répondu qu’elle était une dame et c’était une histoire de code d’honneur,
mais il doutait de l’efficacité de cet argument. Il n’avait pas affaire à une
noble dame comme les autres, ça, il avait bien saisi. Ce fut finalement elle
qui prit une décision.
— Bon écoute, on ne va quand même pas dormir tous les deux par
terre, ce serait vraiment stupide. Il y a de la place pour deux sur ce
matelas. Chacun son côté, chacun sa couverture, ça te va comme
compromis ?
— À condition que tu prennes quand même les draps prévus pour ça. Et
moi je prends une couverture de voyage.
Elle sourit en lui donnant un petit coup de coude.
— Vendu !
Ils s’installèrent rapidement, puis éteignirent la bougie, ce qui plongea la pièce dans l’obscurité. Il était épuisé, et il devait reconnaître que ce compromis avait du bon. Le matelas était vraiment confortable. Pourtant, le sommeil ne venait pas. Trop de choses s’étaient passées dans cette journée... À commencer par Sélène. La jeune femme qu’il devait chercher était saine et sauve, et plutôt bien entourée... Elle n’avait pas eu l’air si heureuse que cela de le voir arriver. Quelle relation l’unissait à son « guide », d’ailleurs ? Leurs regards étaient tout de même assez éloquents...
Il avait beau avoir quitté assez tôt le palais de son père et l’ambiance des cours, il connaissait assez bien la façon dont les mariages étaient conclus. Il s’agissait bien souvent d’un enjeu complexe d’alliances entre seigneurs et de cessions de terres, quand il ne s’agissait pas de guerres, toujours est-il qu’on ne laissait pas beaucoup de choix aux jeunes nobles. Bien sûr, on essayait généralement de faire en sorte qu’ils s’apprécient au moins un peu, et puis ils étaient bien souvent éduqués et conditionnés pour aimer les gens de leur rang... mais au final, ce n’était pas eux qui décidaient sur ce plan-là. Certains s’en accomodaient plutôt bien, d’autres trouvaient leur bonheur ailleurs que dans les bras de celui ou de celle qui leur était désigné. Bien sûr, rien de tout cela n’était officiel, mais une oreille attentive et innocente pouvait entendre bien des choses...
Il avait tendance à considérer que ce genre d’histoire ne le regardait pas. Après tout, entre un mari à la capitale, et ses parents ici, elle avait bien droit à un peu de liberté entre deux... Il se mit à penser qu’il avait de la chance d’être un paladin. Personne n’allait le forcer à se marier contre son gré, et il était vraiment libre... Certes, il devait rendre des services au nom de la déesse, mais à côté d’avoir toujours quelqu’un sur le dos, ce n’était pas grand chose.
— Irdann ?
Elle ne dormait donc pas non plus ?
— Oui ?
— Je suppose qu’on repart demain... ça va aller ta blessure ?
— Je pense, oui. Aldariel s’en est très bien occupé. Mais c’est surtout une
chance que personne d’autre n’ait été blessé.
Il eu l’impression qu’elle frissonnait.
— Je n’ose pas imaginer ce qui se serait passé si les autres n’étaient pas
venus à notre secours...
C’était malheureusement facile à deviner. Il aurait été tué, et elle
faite prisonnière. Et encore, prisonnière, c’était dans le meilleur des
cas...
— Tu veux vraiment savoir ?
— Ça va, je me passerai des détails, merci.
— Je me moque, mais sérieusement, nous aurions dû insister pour qu’ils
restent avec nous au moins jusqu’à la sortie de la forêt.
— Peut-être... et peut-être pas en fait. En arrivant un peu après, ils ont pu
bénéficier d’un effet de surprise...
Pour quelqu’un qui n’avait connu que le confort des châteaux, elle avait une
sacrée tête froide. Elle n’avait pas l’air trop choquée par tout ce qui s’était
passé, ce qui était plutôt impressionnant. Et puisqu’elle semblait plutôt
encline à lui en parler, il allait pouvoir lui demander...
— C’est possible. J’y pense, il y a quelque chose que je n’ai pas tout à fait
compris dans ce combat.
— Ah ?
— Les brigands étaient occupés avec moi, et tu étais relativement
tranquille... Puis il y en a un qui s’est approché de toi, je t’ai vue
t’effondrer... enfin je crois. Et puis l’instant d’après, c’est lui qui était
effondré à tes pieds. Je n’ai pas l’impression que Zach soit arrivé si
tôt...
Elle marqua une seconde de silence, mais lorsqu’elle répondit, il aurait juré
qu’elle souriait.
Sélène
Lorsqu’elle termina son récit, il laissa passer un moment de silence. Que
pouvait-il bien en penser ?
— Je ne m’attendais pas à ça, effectivement.
Il semblait simplement surpris. Mais était-ce en bien ou en mal ?
— Je n’avais simplement pas le choix, tu sais bien... Je pouvais bien
attendre que tu viennes à mon secours, mais tu tenais déjà tête à trois
hommes !
— Mais tu as bien fait de te défendre !
Soulagée, elle sourit —elle était soulagée également de noter qu’il ne voyait
pas ses expressions dans le noir, lui— et répondit nettement plus
spontanément.
— Ça n’a pas l’air de te choquer, alors, de voir une femme prendre les armes
pour défendre sa peau...
— Je trouve dommage qu’il soit nécessaire d’avoir besoin d’une arme pour
être en paix. Mais puisque cela semble être le cas, autant que tu en sois
capable comme les autres.
Elle l’entendit soupirer avant de reprendre.
— Tu m’aurais dit ça il y a plusieurs années, effectivement j’aurais trouvé
ça indécent, pas naturel, dangereux, inconvenant, et je ne sais quoi encore...
J’ai été élevé dans un château selon les traditions séculaires que tu connais
aussi bien que moi. Puis dans un temple, où le poids des rituels était bien
présent... Ensuite, j’ai passé plusieurs années à la garde la capitale. Là-bas,
je n’ai pas seulement appris l’art de l’épée, j’y ai compris qu’il n’y avait
pas vraiment de différence entre les genres, ou les types d’humains.
Peut-être que c’est ce que cherchait à me faire apprendre les prêtres en
m’envoyant là... Mais peut-être que c’était juste un effet secondaire.
— Ils voulaient peut-être faire de toi un vrai paladin, juste et ouvert, et pas
une simple épée bien entraînée et obéissante...
— Je ne sais pas si, finalement, je corresponds à leurs critères...
Elle eut l’impression qu’il aurait volontiers précisé sa pensée. Qu’est-ce
que cela pouvait cacher ? Était-ce simplement de la modestie, ou avait-il
un « critère » particulier en tête ? Elle brûlait d’envie de le questionner,
mais peut-être n’était-ce pas le moment. Elle tourna la tête vers lui en
souriant.
— Tu sais, moi non plus je ne corresponds pas aux critères d’une vraie
« dame ».
— Je vois ça. D’ailleurs, j’y pense, qui t’a appris cette technique ? Il faut
un sacré cran pour oser faire ce que tu as fait !
Elle sourit.
— Personne... J’ai improvisé, dans le feu de l’action. Je ne sais pas trop
comment. Je ne sais pas si c’est du courage ou de la folie, d’ailleurs.
Peut-être qu’à force de fréquenter des gens comme Zach, Aldariel, Silwë, et
même toi, ils déteignent sur moi...
— Leur folie ou leur courage ?
— Les deux ?
— Je dirais effectivement qu’il est à la fois courageux et fou de chercher à
traverser la forêt à pied, seulement accompagnée d’un guide.
Il était bien placé pour parler de prudence...
— Comme d’aller « secourir » une noble dame inconnue dans une forêt,
seul et sans escorte ?
Il ne répondit pas.
— Je t’ai vexé ?
— Non... enfin, tu as raison. Nous sommes tous probablement un peu fous.
Et ça a failli nous coûter cher.
— Nous serons en sécurité, demain... Nous arriverons au château de mes
parents, n’est-ce pas ?
Elle n’arrivait pas à dire cela sur un ton soulagé, même pas un ton neutre. Arriver là-bas, c’était se dire que l’aventure se terminait, redevenir une noble dame bien élevée, et surtout, ne plus voir Zach. Mais à quoi bon se poser ce genre de question ? Elle avait su tout cela dès le début.
— Oui.
Il avait mis aussi du temps à répondre. Pourquoi ?
— Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Aldariel
Lorsqu’Aldariel ouvrit les yeux, le jour était déjà levé depuis un moment. À ses côtés, les lits de Zach et de Silwë étaient vides. Il faut dire que ces lits humains étaient plutôt confortables, surtout comparés à la terre battue de la forêt... Et après les évènements de la veille, une bonne nuit n’était pas de trop. Elle se prépara rapidement, et se hâta de rejoindre les éclats de voix qu’elle entendait du rez-de-chaussée.
Installés autour de la grande table, en train d’avaler un petit déjeuner
solide, se trouvaient Silwë, Irdann et Beolie. Celle-ci était en train de
tendre un panier de victuailles à la guerrière, tout en l’abreuvant de
recommandations.
— ... Il ne vaut mieux pas chercher à aller dans les villages d’ici. Je vous ai
donc pris des provisions, cela devrait vous suffire pour la suite de votre
voyage. Restez à la campagne, voire dans la forêt, c’est même encore
mieux.
— Les elfes sont craints, par ici ? intervint Aldariel.
Beolie redressa la tête vers la nouvelle arrivante, et secoua la tête, tout en
lui préparant une assiette.
— Ça dépend des gens. Méfiez-vous des hommes surtout...
Elle s’interrompit pour déposer l’assiette généreusement garnie devant elle,
puis jeta un œil à Irdann, assis à côté d’elle.
— J’ai toute confiance en vous, messire paladin, et quant à Zach, je râle,
mais c’est un brave garçon. Mais ceux que vous pourrez croiser ne sont pas
comme ça...
Silwë lui sourit.
— Merci de vos conseils. Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas désarmées
non plus. Tenez, voici pour les provisions.
Elle lui tendit une petite pile de pièces.
C’est à cet instant que Sélène entra, coupant court au début de
protestation de principe de la part de Beolie.
— Bien le bonjour, dame Sélène. Avez-vous bien dormi ?
— Très bien, je vous remercie. Zach n’est pas là ? Il dort encore
peut-être ?
Elle secoua la tête.
— Il est parti, aux aurores, avec son père et d’autres hommes du village,
pour... « découvrir » ce qui s’est passé la nuit dernière. Ils ont découvert
les corps de brigands apparemment...
Un silence passa. Chacun sembla se remémorer avec un léger frisson la
bataille de la nuit dernière. Puis Aldariel reprit la parole.
— Quelle est la... version « officielle » de cette histoire ?
— Je ne sais pas encore. Ils ont bien sûr promis de ne pas parler de vous
deux, dit-elle en désignant les deux elfes. Ils ne devraient plus tarder de
toutes façons. Vous partez bientôt ?
— Nous allons nous mettre en route dès que possible, n’est-ce pas
Sélène ?
Apercevant le regard de la jeune dame, Irdann s’empressa de compléter. —
... Mais il vaudrait mieux attendre le retour de Zach et de Yzar, pour savoir
à quoi s’en tenir.
Sélène hocha la tête, et Aldariel ne put retenir un léger sourire.
Irdann
Irdann et Sélène avaient traversé le village, tous les deux sur Kahrafe. Leur passage avait d’ailleurs suscité quelques regards curieux et admiratifs. Des rumeurs avaient couru sur l’attaque des brigands de la veille, mais personne ne semblait évoquer la présence d’elfes. Par contre, certains, apercevant les quelques déchirures sur la robe de la jeune femme et la blessure au genou du paladin, en avaient tiré quelques conclusions. Les regards posés sur lui semblaient de plus en plus respectueux et impressionnés. Il se sentait un peu gêné de cette gloire qui n’était pas la sienne, du moins pas totalement, mais Sélène le rassura en souriant. Plus les gens inventaient des histoires héroïques, moins ils cherchaient la vérité, et c’était peut-être mieux comme ça, dans ce cas précis, du moins. Et puis, avait-elle ajouté, il n’avait pas totalement volé cette gloire non plus.
Ils étaient maintenant seuls, loin des habitations, et s’étaient arrêtés au
bord d’un ruisseau pour laisser souffler sa jument. À porter deux personnes,
elle se fatiguait vite, et lui-même ne pouvait se permettre de marcher sur
une longue distance. Mais qu’importe, ni lui ni Sélène ne semblaient
pressés. Celle-ci était assise dans l’herbe à côté de lui, en train de boire à
une gourde fraîchement remplie.
— Sélène ?
— Oui ?
— Maintenant que nous sommes seuls et loin du village, hem...
Il marqua une pause, et vérifia aux alentours, légèrement inquiet. Sélène le
regardait d’un air interrogateur.
— Il y a quelque chose que je voudrais savoir à ton sujet. Je comprendrais
que tu ne veuilles pas me répondre, mais...
Elle haussa les épaules et referma la gourde.
— Quelle question ?
Il prit une grande inspiration, et abaissa légèrement la voix.
— Avant que tu ne t’inquiètes, je te dis tout de suite que je n’en ai parlé à
personne, ni à tes parents, ni à tes compagnons. Pas même à Silwë, en
qui pourtant j’ai entière confiance. Et je n’ai pas l’intention de le
faire.
Elle fronça les sourcils, et l’incita, d’un regard, à continuer.
— Quand j’étais chez toi, enfin, dans le château de tes parents, j’ai trouvé,
dans ta chambre, caché... un livre de magie.
Sélène
Elle resta figée quelques instants, d’horreur d’abord, puis de colère, et de
panique. Comment savait-il ? Comment l’avait-il trouvé ? Comment
avait-il osé fouiller dans sa chambre ? Qu’allait-elle faire ? S’enfuir ? Et
pour aller où ?
— S’il-te-plaît, calme-toi, je t’assure que je n’ai pas l’intention de révéler
cela à quiconque.
Il amena sa main près de son épaule, et se retint de la poser. Il avait
l’air sincère. Mais cela n’expliquait pas comment... Elle s’approcha
doucement de lui, et tout en gardant, autant que possible, un visage
neutre au cas où quelqu’un passerait par là, lui demanda à voix
basse :
— Comment as-tu trouvé cet objet ?
Il parut quelque peu soulagé qu’elle engage la conversation au lieu de
s’enfuir, ou de se mettre à lui jeter un sort. À quoi devait-il s’attendre
d’ailleurs ? Il avait l’air plutôt gêné...
— Hm... c’est quelque chose qui a à voir avec l’enchantement qui m’a
permis de te retrouver.
Elle marqua une seconde de silence avant de répondre.
— Soit. Je t’explique tout à une condition... Tu me dis aussi tout sur cet
enchantement.
Il parut choqué.
— Mais c’est un secret hautement gardé, je trahirais mon temple et la
déesse...
Elle secoua la tête.
— Le secret que tu as me concernant peut m’emmener au bûcher, je
suppose que tu le sais. Alors ?
Elle planta son regard dans le sien, bien décidée à ne pas céder. Il en savait
déjà beaucoup trop de toutes façons...
Il soupira.
— D’accord. Pour te retrouver, j’ai dû enchanter une pierre, et pour cela je
devais avoir un objet auquel tu tenais...
Elle écouta, surprise, l’histoire de l’enchantement du cœur, et du livre qui
lui avait permis de l’invoquer.
— Et... cette pierre, qu’en as-tu fait ?
— Je l’ai toujours. Je pensais m’en débarrasser aussitôt que possible, par
exemple en la jetant au fond d’un lac. Mais je n’ai pas eu d’occasion, et puis
maintenant que tu sais...
Il se leva, et en boitant, s’approcha de sa jument. Il fouilla dans une
des sacoches cavalières, et en sortit une petite bourse de cuir, de
laquelle il sortit un caillou. Elle s’était attendue à une pierre ornée,
semi-précieuse, ou d’une forme particulière, et fut presque déçue de
constater qu’il s’agissait d’un simple petit morceau de grès, qui n’avait rien
de particulier et sur lequel on aurait pu marcher sans se rendre compte de
rien.
Il la posa délicatement dans sa paume ouverte, et elle frissonna
lorsqu’elle sentit la pierre pulser légèrement. Au rythme de ses propres
battements de cœur...
— Je pense que le mieux est que tu la gardes, finalement. Tu décideras quoi
en faire.
— Y a-t-il un risque, pour moi ?
— Tu veux dire, que quelque chose t’arrive à cause de cet enchantement ?
Que je sache, rien ne peut t’arriver directement à cause de cette pierre.
Enfin...
Il prit une inspiration.
— Enfin, si on excepte le fait que quelqu’un ayant cette pierre peut toujours
te retrouver, savoir à quel moment tu mens, à quel moment tu as peur, à
quel moment tu dors...
Elle eut un frisson d’horreur, et sentit dans son corps et dans sa main son
pouls s’accélérer légèrement. La sensation était vraiment... étrange, et
effrayante en même temps. Elle hocha la tête et lui tendit la pierre, qu’il
enveloppa dans un morceau de tissu avant de la replacer soigneusement dans
la petite bourse de cuir, qu’il lui tendit.
— J’ai fait cela pour ne pas sentir les pulsations. Je te conseille de la mettre
en lieu sûr, ou de t’en débarrasser pour de bon, mais... fais comme tu le
souhaites.
Elle regarda, fascinée, le petit sac de cuir, qui avait l’air parfaitement anodin. Elle le glissa soigneusement dans son sac, et le fixa à une des nombreuses lanières intérieures, qui servaient habituellement à y maintenir les fioles de remèdes divers qu’elle transportait. Puis elle poussa un soupir.
Irdann
— À mon tour de te donner quelques explications, si je ne me trompe.
Elle s’était tournée vers lui en souriant légèrement. Elle avait plutôt bien
encaissé cette histoire de pierre... Soit elle avait un tempérament en acier,
soit elle masquait bien ses émotions. Ou les deux ?
— Hé bien... par où commencer... Je suis effectivement une magicienne.
Il haussa un sourcil de surprise, mais fit bien attention à ne pas
avoir l’air menaçant. Elle lui raconta alors son enfance, le vieux livre
trouvé dans le grenier, ses premiers essais à la magie, et comment ses
parents avaient fait en sorte de l’envoyer à la capitale, en grand secret.
— Mais... alors tu n’es pas vraiment mariée, en fait ?
Elle sourit.
— Non. Les Quayle sont une famille d’amis de ma mère qui vivent à la
capitale, et qui nous ont aidé, avec la complicité de quelques personnes de
l’université de magie, à monter cette histoire. Je ne les en remercierais
jamais assez...
— J’admets que c’est particulier comme histoire. Mais alors tu vis à la
capitale, seule ?
— Oui, dans une petite chambre de l’université. C’est moins luxueux que la
demeure d’un riche marchand, mais c’est tranquille.
— Et quelle magie tu apprends, là-bas ?
— Principalement la magie liée aux soins. Des blessés ou malades peuvent
venir de très loin pour se faire soigner par les meilleurs mages soigneurs,
et je compte bien en être dès que j’aurai fini mon apprentissage.
— Tu ne connais que des sortilèges pour soigner ?
— C’est un peu plus complexe que cela, mais essentiellement. Oh, je
sais tout de même lancer des boules de feu, c’est un sort que j’ai
appris avant de venir à la capitale. Mais ce n’est pas si efficace que
cela et assez ridicule, en comparaison de ce que font les mages de
combat...
Il hocha la tête, alors que quelques images lui revenaient en tête.
— J’ai pu voir quelques démonstrations, c’est effectivement impressionnant.
Ils laissèrent passer un silence, puis il se leva. Il était temps de repartir.
Alors qu’il s’approchait de Kahrafe, il sentit la main de Sélène se poser sur
son épaule.
— Attends. Montre-moi ton genou.
Il hésita.
— Tu veux... le soigner ? N’est-ce pas risqué ici ?
— Si je n’utilise pas mon bâton de magie, ce n’est pas trop visible. Même si
le sort sera moins efficace... Mais cela te soulagera. Rassieds-toi.
Il obéit, peu rassuré. Mais risquait-il vraiment quelque chose finalement ? Il la vit fermer les yeux et approcher sa main de sa blessure. Il eut l’impression de voir quelques rais de lumière en sortir, mais peut-être était-ce son imagination, ou des reflets du soleil. Dans le même temps, la douleur qui cisaillait son genou depuis la veille, et qu’il s’efforçait d’ignorer, s’estompa pour de bon.
Elle ouvrit les yeux, et apercevant le soulagement marquer son visage,
elle sourit.
— Essaie de marcher ?
Il se leva et fit quelques pas, hésitant. La douleur qu’il avait crainte ne
revenait pas, même s’il sentait son genou encore fragile. Elle hocha la
tête.
— Voilà. Je ne peux pas faire mieux tout de suite, mais c’est déjà
bien.
Il lui sourit.
— Merci.
![]()
Uhr
L’homme prit une gorgée de bière et fronça légèrement les sourcils.
— Où précisément ?
Uhr étala la carte de la forêt de Sossirant, et désigna du doigt une zone,
assez éloignée des villes et des chemins tracés.
— Par ici.
Ragan, son interlocuteur, suivit des yeux la zone, puis replaça son regard
droit dans le sien.
— Écoutez, ce n’est pas mon genre de poser des questions à mes clients,
mais là, vous me surprenez. Je fais ce boulot depuis plus de vingt ans, et en
général, les gens veulent aller d’une ville à une autre. Pas au milieu de nulle
part.
Uhr haussa les épaules. Il ne comptait pas entrer dans les détails de sa
motivation.
— Pouvez-vous ou pas nous amener là-bas ?
Ragan secoua la tête.
— Non. Je ne connais pas ce coin, et je ne sais pas pour vous, mais je tiens
à ma peau.
Uhr jeta un œil à sa droite, où Farl et Sam mangeaient tranquillement, en
attendant le résultat de ses négociations. Croisant leur regard, il secoua
légèrement la tête, et les vit prendre un air déçu.
Le guide prit une autre gorgée, puis reprit.
— Après, si vous n’avez pas froid aux yeux, je connais peut-être l’homme
qu’il vous faut.
— Voulez-vous un autre verre ?
Uhr fit un geste à la tenancière, et il sourit.
— Merci. Il y a un autre guide, un petit jeunot, mais qui passe son temps en
forêt hors des sentiers battus, et il la connaît mieux que sa poche. S’il y a
un type qui connaît cet endroit, c’est lui. Est-ce qu’il acceptera de vous y
conduire, c’est autre chose...
— Savez-vous où je peux le trouver ?
— Il habite une petite maisonnette pas loin. Enfin, habite... il dort là quand
il est dans le coin.
À cet instant, la tenancière, qui apportait deux nouvelles bières, crut bon
de s’insérer dans la conversation.
— Ragan, tu ne parlerais pas de Zach par hasard ?
— Si, justement. Tu l’as vu récemment ?
Elle posa les boissons sur la table.
— Vous ne le trouverez pas ici. Il est parti il y a trois jours, accompagner
quelqu’un qui allait dans la seigneurie d’Assem. Il est probablement quelque
part en forêt en ce moment.
— Croyez-vous qu’on puisse le rattraper ? demanda Uhr.
Le guide sourit.
— C’est envisageable. Vous avez un véhicule, n’est-ce pas ?
— Une voiture tirée par deux chevaux. Et nous sommes trois. Vous pouvez
nous emmener ?
— Cela dépend. Savez-vous vous défendre ?
Uhr désigna une grande épée à deux mains, dans un fourreau posé sur le
dossier de sa chaise.
— Ça suffira ? Ou pensez-vous qu’on ait besoin d’autres renforts ?
Le guide haussa un sourcil en estimant la taille de l’épée, puis son regard
se posa sur la stature imposante de son interlocuteur, et hocha la
tête.
— Si vous savez vous en servir correctement, ça devrait aller. Trouvez-moi
une monture et nous pouvons nous mettre en route. Enfin, si votre
femme et le petit gars qui sont avec vous n’ont pas peur d’être un
peu secoués. Je ne vous cache pas qu’on peut faire de mauvaises
rencontres...
Uhr sourit en regardant ses compagnons, qui s’étaient replongés dans leur
assiette.
— Il en faut plus que ça pour les secouer, rassurez-vous.
Farl
Le sentier était assez large pour y laisser passer la voiture, mais le sol en terre battue était très inégal et de nombreux trous secouaient régulièrement le véhicule. Après plusieurs jours, Farl trouvait qu’au final, il était plus confortablement installé sur le siège du cocher qu’à l’intérieur. De plus, les chevaux n’ayant pas besoin de beaucoup d’indications, il pouvait sans soucis laisser les rênes sur ses genoux et s’exercer à la jonglerie, sous les yeux surpris de Ragan.
— Je n’aime pas trop ça, pour être franc.
Farl posa ses balles dans sa main gauche, et tourna la tête vers leur guide,
qui chevauchait devant.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je vous ai dit qu’on pouvait potentiellement rattraper Zach... Or on ne
va pas tarder à atteindre l’orée de la forêt, et je n’ai vu aucune trace de
lui.
— C’est si inquiétant que cela ?
Il haussa les épaules.
— Soit il a emprunté d’autres chemins que les habituels, ce qu’il fait plutôt
quand il est seul, soit il lui est arrivé quelque chose.
Il marqua un temps d’arrêt, puis continua.
— Il y a plus de brigands qu’avant. Il paraît que les dernières récoltes ont
été mauvaises dans la seigneurie d’Assem. Cela plus cette histoire de
tournoi je-ne-sais-plus-où, qui amène plein de nobliaux et bourgeois à
voyager...
— C’est vrai que nous avons été attaqués hier... Mais ils n’ont pas
insisté.
Ragan sourit.
— Nous avons eu de la chance là-dessus. Ils n’étaient que trois, en même
temps. Je ne sais pas ce qui les a le plus impressionnés, Uhr et son épée
presque aussi grande que lui, ou toi en train de jongler tranquillement avec
des couteaux sur le toit de la voiture ? Ils ne doivent pas voir ça tous les
jours...
Farl sourit à son tour sans répondre. Il prit une de ses balles et se mit à
jouer avec.
— Dites-moi, honnêtement, ces fameux couteaux... tu ne sais que jongler
avec ?
— Bah, s’il fallait me défendre, je saurais me débrouiller...
Le guide laissa passer un silence pendant lequel il regarda le jeune
ménestrel, l’imaginant vraisemblablement en train de se « débrouiller »
avec plus de couteaux que ses mains ne pouvaient tenir face à des
adversaires. Il hocha la tête.
— Avec le bon entraînement, tu serais un vrai tueur...
Farl haussa les épaules en souriant, sans cesser de jouer avec sa balle. Il
n’avait pas tout à fait envie de s’étaler sur le sujet.
— Comment peut-on retrouver le fameux Zach, sinon ?
— Oh, si tout va bien, il sera probablement en train de prendre un verre à
la taverne du village. Ou chez ses parents, comme ça lui arrive de loger
quand il est dans le coin.
— Vous le connaissez bien ?
— Oui, il y a peu de guides qui connaissent la forêt de Sossirant. On se
connaît tous, il nous arrive régulièrement de voyager ensemble.
Farl n’osa pas demander « Et si tout ne va pas bien ? ». Après tout, était-ce la peine de s’inquiéter ? Il fallait juste espérer que cet homme soit à la hauteur de sa réputation et puisse les guider. Et qu’ils trouvent quelque chose là-bas...
Zach
Il y avait comme toujours cinq tables rectangulaires en bois massif, entourées de bancs et de quelques tabourets, et la porte qui menait à la cuisine avait encore la trace de brûlure qu’il avait toujours connu. La lumière —à cette heure, essentiellement fournie par la grande cheminée sur le côté et les plusieurs lampes suspendues sur les murs— et les odeurs n’avaient pas changé non plus. Comme si rien ne s’était passé, et rien ne se passait jamais à l’auberge du Renard Vif.
Depuis qu’il avait laissé partir Sélène, le paladin et les deux elfes, il avait erré dans le village sans trop savoir quoi faire. Le contraste entre l’extraordinaire qu’il avait vécu dans les derniers jours et la routine paisible qui régnait ici était tel qu’il se demandait presque s’il n’avait pas rêvé toute cette aventure.
Il adressa un geste au propriétaire, qui lui répondit par un sourire.
Le brave homme le connaissait depuis qu’il était un petit garçon,
et à part quelques rides et cheveux plus gris de plus, il n’avait pas
changé.
— Zach ! Ça fait un moment ! Viens te joindre à nous !
Il reconnut aussitôt Dacus, un autre guide et ami, installé à l’une des tables.
Il le rejoignit, et salua également deux hommes assis avec lui, habillés en
soldats. Ils lui expliquèrent qu’ils formaient la garde rapprochée d’un riche
seigneur, et qu’ils avaient engagé un guide pour lui faire traverser la forêt
avec sa suite.
— Encore quelqu’un qui se rend au tournoi du duc De Vane ? demanda
Zach.
— Oui, notre maître est un excellent archer. Mais comme beaucoup, il
vient au tournoi surtout pour se faire des relations et les entretenir,
expliqua l’un des soldats. Après, il ne dédaignerait pas un trophée je
pense...
— Bah, c’est leur jeu, de toutes façons. Et puis, ça nous donne une occasion
de voir du pays, n’est-ce pas ? répondit son collègue.
— Si tant est qu’on n’y reste pas...
Le soldat montra alors son bras en écharpe.
— Oh. Vous avez été attaqués ?
Le guide et les deux soldats hochèrent la tête. Ils racontèrent alors un
affrontement particulièrement violent avec des bandits au milieu de la
forêt.
— J’ai bien cru que j’allais y rester, ajouta le soldat. Je me suis retrouvé à
un moment donné face à trois de ces hommes, et...
— Laisse tomber, c’est pas crédible, ton histoire, tu nous l’a déjà racontée,
interrompit son ami.
Le soldat blessé haussa les épaules et reprit tout de même, en abaissant la
voix légèrement.
— Personne ne me croit, évidemment. Mais j’ai vu certains de mes ennemis
tomber au sol, morts.
— C’était peut-être juste tes compagnons qui sont venus t’aider, que tu n’as
pas vus ? suggéra Zach.
— Aucun d’entre nous n’avait d’arc.
Il sortit de sa poche une flèche brisée qu’il posa sur la table.
— Et je suis sûr que notre maître n’a pas des flèches taillées comme
ça.
Zach fronça les sourcils et observa la pointe. Elle était fine et acérée... il
n’était pas spécialiste en archerie mais il lui semblait bien que les pointes de
flèche standard étaient moins travaillées. Du moins les flèches standard
humaines... Cela pouvait-il être une flèche d’elfe sylvain ? C’était
possible. Il regretta de ne pas avoir observé de plus près les armes
d’Aldariel.
— Et toi, Zach, qu’est-ce que tu as fait pendant ce temps ?
Il releva la tête brusquement, sortant de sa rêverie. Les soldats avaient
rangé la mystérieuse flèche et s’était reportés sur leur assiette et leur
verre.
— Ah, moi ?
Il réfléchit quelques instants. Il ne pouvait pas tout à fait parler de Sélène...
Enfin si, rien de l’en empêchait, mais il y avait toute une partie qu’il ne
pouvait pas raconter... Et puis la rencontre avec les elfes. Quand bien même
on le croirait, on risquait de se méfier de lui, et de chercher peut-être des
ennuis aux deux jeunes femmes. Et tout ce qui s’était passé ensuite... Il
haussa les épaules.
— Une traversée sans histoire.
Personne n’insista. Après tout, chacun était libre de raconter ce qu’il voulait. Il suivit distraitement la suite de la conversation. Il y avait les interrogations sur le fameux tournoi, et qui y viendrait. Il y avait des nouvelles de la dernière née de Dacus, qui allait avoir deux ans la semaine prochaine. Il y avait l’incendie qui s’était déclaré il y a un mois dans la grange d’un des paysans, et que personne n’expliquait. Il y avait la cuisine de la taverne, qui était décidément très bonne ce soir, ou alors c’était parce que la nouvelle serveuse était jolie. Aidé par le bon repas et le vin, il se laissa bercer par ces histoires, comme si elles le ramenaient sur terre après une excursion dans une vie différente.
Puis, la porte sur l’extérieur s’ouvrit, et parmi les deux silhouettes qui
entrèrent, Zach reconnut immédiatement la première.
— Ragan, quelle bonne surprise ! s’exclama son voisin de droite.
Sam
Ils étaient assis, elle et Uhr, sur le petit lit dans leur minuscule chambre.
Le gérant de la taverne leur avait dit qu’il n’avait plus d’autre chambre de
libre, avec tous ces étrangers de passage dans la région. Des tas de papiers
s’étalaient autour d’eux.
— Qu’as-tu tiré d’intéressant sur les... créatures qu’on cherche ? lui
demanda-t-elle.
— Au final peu de choses très précises. Les documents qu’on m’a donnés
sont très vieux, ce sont des récits de voyageurs, ou des traductions
imparfaites de natifs de la région, et il est difficile de faire la part entre
ce qui a été réellement observé et ce qui tient de la légende ou de
l’imagination... Rien sur leur taille, par exemple. Ou plutôt tout et son
contraire ! Heureusement qu’il y a les croquis et notes de Mortag, même si
ce n’est pas complet.
— D’où venaient-elles ?
— Des contrées du sud, où elles vivaient tapies dans des grottes à l’abri de
la lumière vive et de l’humidité. C’est un des points sur lequel les différents
témoignages semblent se recouper, et qui est bon à savoir. On ne sait pas
trop quand et comment elles ont disparu. Ici ils parlent d’une aide divine,
invoquée par des humains locaux, pour s’en débarrasser. Là d’une traque
intensive et sans fin pour les éliminer toutes. Dans celui-ci, les elfes noirs les
auraient domestiquées pour chasser les humains de la région, alors que dans
celui-là, ils les combattaient. Je ne suis pas sûr qu’on puisse se fier à
grand-chose...
— Je ne savais pas que les elfes noirs vivaient ici aussi à l’époque.
— Moi non plus. À vrai dire, il faut reconnaître que nous ne savons pas
grand chose d’eux. Cela ne fait qu’à peine un siècle qu’elfes et humains se
parlent, et encore. D’accord, nous avons croisé un ou deux elfes noirs à la
capitale, mais ce n’était peut-être pas bienvenu de l’aborder et lui
demander les archives détaillées de sa nation... Même Silwë, rappelle-toi.
Elle nous parlait de temps en temps de petits détails personnels de
la vie des elfes, mais n’a jamais dit grand chose de l’histoire des
sylvains.
Sam hocha la tête. Uhr reprit.
— Si on en revient à nos bestioles, il semble assez unanime qu’elles ont une
morsure extrêmement venimeuse. Une morsure tue un humain en une
dizaine d’heures, beaucoup moins pour un petit animal. Si la cible bouge
encore après quelques morsures, elles attendent simplement que le poison
fasse effet.
— Charmant programme.
— D’un point de vue très pragmatique, cela veut dire qu’il suffit d’avoir le
bon antidote. Farl a sélectionné plusieurs antipoisons basés sur diverses
morsures d’araignées connues, et si j’en crois certains de ces textes, ils
devraient fonctionner.
— Si tout va bien.
Uhr ne répondit pas. Il se contenta de désigner la pile de feuilles qu’il y
avait sur les genoux de Sam.
— Et toi, qu’as-tu trouvé d’intéressant dans ces dossiers ?
Pas mécontente de changer de sujet, elle sortit un petit carnet sur lequel elle
avait résumé ses notes.
— Comme tu le sais, c’est un dossier avec des informations sur tout un
nombre de mages de la capitale, ayant potentiellement un lien avec Mortag
ou Septim. Et ça en fait des noms...
— C’est le capitaine Mazrok qui t’a donné ça ? Il a obtenu ça d’après ses
dossiers de la garde ?
— J’ai des doutes. Je pense qu’il est allé demandé au recteur de l’université
de magie. Il s’agit essentiellement de données administratives : nom,
adresse, origine, domaine de compétence, ... Mais il y a sur certaines fiches
quelques informations rajoutées à la hâte, d’une autre écriture : il a
peut-être cru bon de rajouter certains points intéressants. Pour nous aider,
peut-être ?
— Pourquoi cet excès de zèle ?
— Peut-être qu’il se méfie de certains mages. Peut-être qu’il veut se faire
bien voir du capitaine Mazrok. Peut-être qu’il a une autre raison, je n’en
sais rien. On ne va pas se plaindre.
— Et qu’as-tu tiré de tout cela ?
Elle soupira et regarda son carnet.
— Septim est originaire de la région. Du comté de Belram, qui n’est pas
très loin d’ailleurs. Fils de tailleur, il est parti à l’adolescence à la
capitale pour finir son apprentissage... Et a découvert une autre
voie.
— Original, un mage puissant venu d’un pays où on craint la magie...
— Il n’est pas le seul. J’en ai noté quatre autres comme ça. Il y a
la fameuse Zanakielle, notamment. Ainsi que trois autres mages :
Plimel, Tenedrinn et Sélène. La dernière de la liste est intéressante
aussi.
— Qu’est-ce qu’elle a de particulier ?
— Déjà, son domaine de magie —le soin— est proche de celui de Septim.
D’après une note ajoutée à la hâte, il était même un de ses professeurs. Et
il y a un détail cocasse, que j’ai noté au cas où : Sélène est la fille aînée du
seigneur d’Assem.
Uhr ouvrit grand les yeux de surprise.
— C’est bien la seigneurie sur laquelle on se trouve ?
— Oui... Mais ce n’est pas ça qui me rend méfiante à son sujet. C’est
qu’apparemment, elle aurait quitté la capitale quelques jours avant
l’« incident ».
— Pour où ?
— On ne sait pas évidemment. Ou plutôt, je ne saurais pas si je
n’avais pas eu l’idée de bavarder avec la femme du propriétaire de
l’auberge.
— Comment pourrait-elle savoir ? demada Uhr, de plus en plus
incrédule.
Sam sourit.
— On l’a vue ce matin, traverser le village, accompagnée d’un jeune et
mystérieux chevalier qui serait allé la secourir.
Il haussa les sourcils.
— Sérieusement ?
— Ce sont des rumeurs, qui valent ce qu’elle valent...
Uhr se leva.
— Intéressant. Je ne sais pas si cela peut avoir un rapport avec notre
histoire, mais... J’entends du bruit en bas, la salle à manger doit être
pleine. D’après Ragan, nous avons de bonnes chances de croiser le
fameux Zach ici. Farl est peut-être même déjà en bas. Et puis j’ai
faim.
Uhr
Lorsqu’ils entrèrent dans la pièce, ils constatèrent qu’il y avait pas mal
d’animation dans la petite salle. À une grande table près de la cheminée
étaient attablés une petite dizaine d’hommes, à la conversation animée et
joyeuse.
— Allez, Farl, montre-nous.
C’était la voix de Ragan, au milieu des rires. Le jeune homme se leva de sa
chaise, en souriant, prit trois couverts en bois et se mit à jongler avec, sous
les applaudissements de son public improvisé. Ce Farl, il ne manquait pas
une occasion de se donner en spectacle, même —et surtout— improvisé. Ce
soir, il avait un certain succès, y compris auprès de la jeune serveuse qui
venait de lui apporter une assiette supplémentaire avec un grand
sourire.
Il jeta un œil à Sam, qui semblait avoir suivi son regard.
— Bah, laissons-le s’amuser. Qu’est-ce qu’il pourrait lui arriver de grave
après tout ?
Ils s’assirent à une petite table de libre et commandèrent à manger. Alors
qu’ils se demandaient comment ils allaient bien aborder le fameux guide, un
homme s’approcha de la table.
— Je suis Zach. J’ai cru comprendre que vous me cherchiez ?
L’homme était vêtu de façon semblable à ses compagnons. Pantalon de toile et bottes de cuir solide, tunique de lin grise, usée et délavée de façon non-uniforme, comme s’il portait régulièrement un autre vêtement sur son torse. Il remarqua aussi l’usure caractéristique sur le côté gauche de sa ceinture, celle que forme, avec le temps, un fourreau d’épée qui y pend régulièrement. Pourtant, sa carrure état moins imposante que celle de Ragan et il paraissait nettement plus jeune. Sa réputation était-elle surfaite ?
— Effectivement. Asseyez-vous en face. Mon nom est Uhr, voici ma femme
Sam. Nous cherchons quelqu’un pour nous emmener dans certaines régions
peu connues de la forêt de Sossirant. Il semble que vous soyiez le seul à
pouvoir le faire ?
Zach s’assit en souriant.
— Sans vouloir me vanter, il me semble que si je ne peux pas vous y
conduire, alors aucun humain ne le peut. Par quel moyen ? À pied ?
Au fur et à mesure que la conversation s’engageait sur des détails pratiques —prix, moyen de transport, matériel—, Uhr commençait à avoir confiance. Il savait de quoi il parlait. Et après tout, ce ne sont ni l’âge ni les gros bras qui font un bon guide. Il sembla un peu hésitant quand à la venue potentielle de Sam, mais un regard foudroyant de celle-ci le convaincut rapidement. Lui même avait vaguement essayé de la dissuader de venir jusque dans la forêt —elle pourrait rester dans la ville et apprendre des choses—, mais vaguement seulement. Il savait bien que lorsqu’elle avait décidé de faire quelque chose, la déesse elle-même ne l’arrêterait pas. Alors quelqu’un comme Zach...
Il craignait un peu qu’il ne leur pose un peu trop de questions sur le but de leur voyage —s’il prévoyait de lui en parler une fois la ville quittée, il ne voulait pas détailler tout de suite—, mais s’il fronça légèrement les sourcils à leur explication vague de recherche de ruines d’anciennes civilisations, il s’en contenta.
Lorsqu’Uhr pointa, sur la vieille carte du guide, les zones qu’il comptait
explorer, celui-ci commença par hocher la tête, puis se figea l’espace d’un
instant.
— Par contre, je n’emmène personne ici.
Uhr et Sam le regardèrent, surpris, puis leur regard se porta à nouveau sur
la carte, sur la zone qu’Uhr pointait. Elle n’était pourtant pas si éloignée
que cela de la ville, même si elle semblait très peu fréquentée au vu de
l’absence de chemin qui la parcourait.
— Ailleurs si vous voulez, même là, ajouta-t-il en pointant une zone bien
plus éloignée.
Le visage de Zach s’était fermé, et était devenu indéchiffrable. Il reprit,
alors que Sam ouvrait la bouche pour lui demander pourquoi.
— Les autres guides ne vous emmèneraient pas parce qu’ils ne connaissent
pas cette région. Je ne vous y emmène pas parce justement je la connais. Et
je tiens à ma peau et je suppose que vous aussi.
Il se leva brusquement.
— Attendez. Et si nous y allions avec une meilleur escorte, peut-être
que...
— Si vous me trouvez une armée, peut-être, coupa-t-il.
Il se dirigea vers le comptoir et fit un geste au tenancier, sans dire un mot.
Uhr et Sam se regardèrent, surpris.
— Hé, Zach, tu ne vas pas nous quitter comme ça quand même !
C’était la voix d’un de ses compagnons de table, qui l’appelait d’un
air enjoué. Le jeune homme sembla hésiter, puis se retourna vers
lui.
— Le p’tit gars a encore des trucs à nous montrer, je suis sûr que ça va te
plaire !
Il pointa du doigt l’autre côté de la table, où Farl faisait tenir un large
couteau en équilibre sur son nez, sous le regard amusé des autres convives.
Zach sembla hésiter, regarda le jeune ménestrel quelques instants, puis
sourit en s’approchant de la table.
— Je peux essayer ?
Sam
Ils restèrent silencieux quelques instants, regardant le jeune homme
quitter la table.
— Qu’est-ce qui lui a pris ? murmura Uhr.
— Je ne sais pas. Il s’est vraiment braqué d’un coup... Tu crois qu’il
faudrait le rappeler, essayer de lui parler ?
— On peut. Mais j’ai l’impression qu’on a peu de chances. Et sans lui,
impossible de mener à bien notre mission. Mmmh...
Il s’interrompit pour réfléchir. Pendant ce temps, Sam tourna son regard
vers l’autre table. Le jeune guide avait rejoint ses compagnons, parmi
lesquels se trouvait Farl...
Zach s’était pris au jeu. Il avait récupéré le long couteau et lui aussi le faisait tenir en équilibre sur son nez. Il se débrouillait plutôt bien, et à en voir la réaction de la petite foule, ce n’était pas la première fois qu’il jouait à ce genre de jeu. Et ce soir-là, il avait un concurrent sérieux...
Farl lui jeta un œil interrogateur. Elle haussa les épaules en faisant la moue. Une fraction de seconde plus tard il s’était de nouveau tourné vers son nouveau compagnon pour lui proposer un nouveau défi.
— La zone dans laquelle il refuse d’aller se recoupe en partie avec celle
qu’on devait explorer. On peut commencer par aller voir le reste, et
peut-être que d’ici là... commença Uhr.
Sam l’interrompit en souriant et en posant sa main sur la sienne. — Pour le
moment, je suis d’avis de laisser faire Farl, il a l’air mieux parti que nous
pour lui parler...
Tous deux tournèrent la tête vers la grande table, où les discussions et les
rires allaient bon train. Il sourit à son tour.
— Tu as peut-être raison. Attendons demain.
Zach
Il secoua la tête tout en foulant l’herbe humide de rosée, comme si cela lui permettait de chasser ces pensées qui se bousculaient. Il n’aurait peut-être pas dû... Il y avait un certain nombre de choses qu’il n’aurait pas dû faire hier soir.
Boire, pour commencer. Ou tout du moins pas autant. Mais lorsqu’il y pensait, ce n’était pas la première fois qu’il se faisait cette réflexion, et il avait beau tenter de se persuader du contraire, une petite voix lui disait que ça ne serait pas la dernière. Au moins cette pensée-là était habituelle, elle en était presque rassurante au fond.
Il n’aurait pas dû refuser tout net ce que proposait Uhr. Surtout qu’il semblait être le genre de gars à être prêt à payer cher sans poser trop de questions pour aller là où il voulait. Et après tout, s’il avait refusé, c’était justement pour éviter les questions... Elles auraient mené trop loin, si on ne le prenait pas pour un fou. Sélène, Irdann, les deux elfes, les araknes, leur morsure, Sélène...
Pourtant la soirée s’était passé plutôt bien ensuite. Il avait fait connaissance avec ce jeune homme, un ménestrel apparemment, qui avait voyagé avec Uhr et sa femme. Un jongleur, qui avait épaté la galerie avec divers tours d’adresse avec tous les objets qui lui étaient passés sous la main. Il s’était joint au public. Il n’aurait pas dû. Il savait bien qu’il aurait à un moment donné envie d’essayer, lui-même étant amateur de ce genre de jeu. Il n’était d’ailleurs pas mauvais, mais face à un vrai jongleur, il savait bien qu’il n’avait aucune chance. Qui avait suggéré l’idée de le défier sur un terrain qui était plus le sien ? Était-ce Dacus ? Il n’était plus sûr. Ça aurait bien pu être le ménestrel. Ou bien lui-même, pour ce qu’il se souvenait de la fin de la soirée. S’il avait été sobre et s’il n’y avait pas eu ses compagnons autour de lui, il n’aurait jamais accepté, évidemment.
Il marchait depuis presque une heure, et au fur et à mesure que l’air frais lui éclaircissait l’esprit, il hésitait. Était-ce une bonne idée, d’aller quand même à ce rendez-vous ? Après tout, il ne connaissait même pas ce jeune homme. Et puis il avait mieux à faire que d’aller relever des défis idiots.
Il soupira. En fait il n’avait pas vraiment mieux à faire, puisqu’il avait refusé le « boulot » d’Uhr. Et puis, il aimait relever des défis, même idiots. Mais quand même...
— Héé Zach !
Il tourna la tête. C’était Ragan qui le rattrapait au pas de course. Un grand
sourire barrait son visage.
— Ha, je savais bien que tu n’allais pas te débiner au dernier moment.
L’enthousiasme de son compagnon chassa vite ses interrogations, et il lui
sourit en retour.
— Et l’autre, tu crois qu’il va se dégonfler ?
— Farl ? Ça m’étonnerait.
— Ah, c’est vrai que tu as fait le trajet avec lui, j’avais oublié. Tu le connais
plutôt bien alors...
— Oui. C’est un p’tit gars un peu étrange parfois, mais au fond, il n’est pas
bien méchant.
Il hocha la tête et reporta son regard au loin. Ils étaient tout proches de
leur destination.
Le lac du Croissant était un endroit magnifique. Il était passé à plusieurs reprises à côté de ce point d’eau qui devait son nom à la large falaise qui le bordait sur la moitié de sa circonférence. Si on pouvait voir quelques grands arbres aux alentours, seuls quelques buissons secs poussaient au sommet de la barre rocheuse, la faisant apparaître d’autant plus pâle. Bien qu’à une petite heure de marche du prochain village, l’endroit était pourtant peu fréquenté. Divers mythes parlaient d’une malédiction, mais Zach, pragmatique, croyait plus volontiers que l’endroit présentait en réalité peu d’intérêt : le lieu n’était pas vraiment sur des routes fréquentées, la terre était pauvre, il y avait peu d’animaux à y chasser et les alentours regorgeaient de nombreux autres points d’eau plus fournis en poissons. Son seul intérêt était probablement sa beauté, mais bien peu de gens pouvaient —ou souhaitaient— prendre le temps de l’apprécier.
Farl
Lorsqu’il aperçut la silhouette de Zach au loin, il laissa un léger sourire
se marquer sur ses lèvres.
— Tu pensais qu’il ne viendrait pas ?
Il tourna la tête vers Dacus, un autre ami de Zach, qui était arrivé en
même temps que lui. Il haussa les épaules.
— Je dois t’avouer que j’ai eu quelques doutes...
— Bah, Zach rate rarement un défi. Quoique, quand il pense vraiment qu’il
va rater... Mais il est là en tous cas.
Il était là. Un peu nerveux, visiblement, mais lui-même l’était aussi finalement. Il était venu sans son épée —un fourreau vide à sa ceinture l’attestait—, mais il lui semblait deviner le manche d’un couteau qui dépassait de sa botte droite. En dehors de cela, il était venu les mains vides. C’était plutôt bon signe.
— Nous y voilà. Alors, qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Qu’est-ce que tu veux, j’ai beaucoup entendu parler de toi. Oh je ne
comptais pas te défier sur tes compétences de guide ou de pisteur, elles
sont suffisamment reconnues et ce n’est de toutes façons pas mon
domaine. J’ai déjà eu l’occasion de jouer à des jeux d’adresse avec toi
hier.
Le jeune guide haussa les épaules. Maintenant que Farl y prêtait attention,
Zach semblait nettement plus jeune que ses amis. Il devait avoir son âge, ou
peut-être moins, difficile à dire.
— Évidemment, je ne comptais pas te défier sur la jonglerie.
Son interlocuteur laissa échapper un sourire mais ne répondit pas.
— En fait, tes collègues m’ont dit que tu étais un excellent grimpeur. Et
puis j’ai vu cet endroit...
Il se tourna et désigna la barre rocheuse derrière lui. Zach suivit son geste,
et ses yeux se mirent à briller alors que son sourire s’agrandissait.
— Je dois reconnaître que cette falaise m’a déjà tenté. Mais je n’ai jamais
vraiment pris le temps...
Farl sourit à son tour et s’approcha de la roche.
— On part en traversée, au ras de l’eau. L’idée est de finir là haut, de
l’autre côté, au niveau de ce petit arbre.
Zach ne répondit pas, et continuait à fixer la falaise, observant et
étudiant le trajet à effectuer. Ragan lui donna une tape sur l’épaule en
souriant.
— Ha, je savais que ça te plairait. J’aurais bien tenté, mais je n’ai pas ton
agilité !
Zach se tourna vers lui en souriant.
— Le dernier arrivé paye un pot ce soir ?
— Le dernier arrivé ou le premier à l’eau.
Les deux autres guides approuvèrent en riant.
Zach
Le soleil montait petit à petit à l’horizon, et la pierre était très claire. Il aurait vite chaud. Il se défit de sa ceinture et de son armure de cuir, et après quelques hésitations, de sa tunique. Après tout, autant être léger, et puis ses amis pouvaient garder ses affaires. Puis il rejoignit Farl, qui avait posé son petit sac en cuir noir et s’était approché de la paroi. S’il avait proposé ce défi, c’est qu’il était plutôt bon grimpeur lui aussi. Mais à quel point ?
Alors qu’il passait sa main sur la roche, Dacus lui tendit une flasque
ouverte.
— Tu veux un coup avant d’y aller ?
— Euh, merci mais je crois que j’ai un peu trop bu hier...
Il sourit.
— Oh, il n’y a presque pas d’alcool. Et puis...
Il se rapprocha alors qu’il lui mettait la flasque dans les doigts, et lui fit un
clin d’œil.
— J’ai parié un pichet de vin avec Ragan sur toi, me déçois pas,
hein !
Zach sourit et prit finalement une petite gorgée. Dacus n’avait pas la
même notion de « presque pas d’alcool » que lui.
— Je vais faire de mon mieux.
Il tendit ensuite la flasque au jeune ménestrel, qui prit une gorgée à son
tour.
— Bonne chance, Zach.
— Bonne chance à toi aussi.
Farl
Il se demandait vaguement à quel point ses amis avaient exagéré les compétences de Zach, mais il fut vite convaincu. Il n’allait pas particulièrement vite, mais il évoluait avec fluidité et assurance. Il était aussi plus grand que lui et ses doigts étaient plus fins que les siens, deux atouts importants.
Farl décida de couper par un chemin un peu plus court mais plus technique. Les prises y étaient beaucoup plus petites et rares, et la progression était plus complexe. Mais il en fallait plus pour arrêter quelqu’un qui avait passé des années à escalader les murs de la capitale. À côté des réglettes fines et humides formées par les interstices entre les pierres, les petits gratons d’ici étaient presque confortables.
Pourtant, il commençait à avoir chaud et regrettait d’avoir gardé sa tunique à manches longues. Sauf que s’il avait dû se mettre torse nu comme Zach, il aurait dû, d’une façon ou d’une autre, montrer le fourreau d’avant-bras qu’il portait dessous. Et on faisait mieux pour inspirer confiance qu’une arme d’assassin. Maintenant qu’il y pensait, il aurait dû simplement la laisser à l’auberge, ce n’est pas comme si il craignait grand-chose...
En parlant de confiance, est-ce qu’il devait plutôt le laisser gagner ou pas ? Il tourna la tête rapidement pour voir son avancement. Il était maintenant juste derrière lui. Leurs regards se croisèrent et ils esquissèrent tous deux un sourire au milieu de l’effort. Il s’en sortait très très bien. Hors de question de le laisser gagner.
Zach
L’escalade était plus longue que prévue, et il commençait à sentir la fatigue dans ses avant-bras. Mais Farl, qui avait choisi un autre chemin, ne semblait pas la sentir. Il ne savait pas précisément ce qu’on apprenait aux apprentis ménestrels, mais il doutait que l’escalade en fasse partie... Peut-être venait-il de ces régions montagneuses où on apprenait à grimper avant d’apprendre à marcher ?
Il profita d’une bonne prise pour s’essuyer le front et prendre une grande inspiration avant l’ascension finale. Il lui restait moins d’une dizaine de mètres à grimper, et il pouvait encore peut-être rattraper son concurrent. Et vu de près, il lui semblait bien qu’il commençait à fatiguer lui aussi...
Mais pas suffisamment. Quelques mètres à peine au dessus de lui, Farl se hissa sur le replat qu’ils avaient convenu comme lieu d’arrivée. Il se redressa, puis se tourna vers lui et lui tendit son bras en souriant.
Farl
Zach sembla avoir un instant d’hésitation et une moue. Puis il saisit son
avant-bras tendu et le rejoignit. Il lui sourit.
— Bon, d’accord, tu as gagné, lui dit-il en reprenant son souffle.
— Merci. Tu grimpes très bien aussi.
Ils restèrent quelques instants silencieux à masser leurs avant-bras endoloris, tout en regardant le paysage, qui était effectivement superbe. Le lac, la forêt, le village, les champs alentours... Au loin, se dessinait la silhouette du château du seigneur et la ville qui l’entourait.
— Je peux te poser une question ?
Farl sortit de sa rêverie brusquement.
— Euh oui.
— Je me demandais si tu avais quelque chose au bras droit. Une blessure, ou
une protection spécifique ?
Il hésita quelques instants, puis se décida à soulever sa manche. Il s’était
déjà dit qu’il aurait dû laisser ça à l’auberge, mais maintenant...
Zach observa en silence le fourreau de cuir qui entourait son avant-bras, puis Farl actionna le mécanisme pour libérer la dague, et d’un mouvement sec la fit glisser dans la main. Il continua de fixer la lame acérée, peinte en noir pour éviter les reflets.
— J’avais entendu parler des assassins de la capitale. Mais j’ai toujours
pensé qu’il s’agissait d’une légende ou d’un groupe disparu.
Il essayait de dire cela d’un ton factuel, mais la nervosité pointait dans sa
voix, et il y avait de quoi.
— Les rares personnes à avoir vu cette arme et à être encore en vie sont des
amis.
Ce n’était pas la meilleure des tirades, il devait l’admettre, mais les traits de
son interlocuteur se détendirent un peu. Le jeune guide tourna ensuite la
tête vers la rive où les attendaient leurs amis. Il leur fit un geste, puis se
leva.
— On devrait rentrer, dit-il. Par là, ajouta-t-il en pointant du doigt les
buissons rabougris qui poussaient sur la falaise, il y a un sentier qui mène au
pied du rocher.
Farl remit sa manche et se mit en route à sa suite. Il hésitait à
questionner Zach, mais ce fut lui qui prit la parole au bout de quelques
minutes.
— Tu travailles pour Uhr ?
— Pas vraiment... Uhr et moi sommes amis de longue date et nous
entraidons régulièrement.
— Vous êtes donc tous les trois à la recherche de cette... ruine ? Enfin ça ne
me regarde peut-être pas...
— C’est une histoire compliquée, je ne sais pas si j’ai le droit de te
dire...
Zach
Il devait admettre que l’histoire de Farl l’intriguait, mais il avait depuis longtemps pris la résolution de ne pas questionner trop ses clients, même potentiels. En général, c’était ce qu’on attendait de lui. Il avait la certitude que certains des voyageurs qu’il avait escortés n’avaient pas forcément des activités strictement légales. Surtout ceux qui demandaient à traverser hors des sentiers, de préférence discrètement, et qui payaient très bien pour ça, y compris pour son silence.
Jusque là, il le savait pour avoir écouté les rumeurs de village, il ne s’agissait que de petite contrebande ou de petits malfrats qui fuyaient la région. Il saurait refuser ce genre de marché si on lui proposait quelque chose de vraiment louche. Il ne savait pas trop où il mettrait cette limite, et il devait reconnaître qu’il était plus confortable de ne pas poser trop de questions.
La voix de Farl interrompit ses pensées.
— Tiens, à propos de choses qu’on ne dit pas... Peux-tu me dire pourquoi tu
n’as pas voulu dire précisément quels dangers nous attendent dans la
forêt ?
Il haussa les épaules. Après tout...
— Essentiellement, parce que personne ne m’aurait cru.
Le ménestrel sourit.
— Bah, dis toujours, j’aime bien les histoires extraordinaires. Au pire ça
fera un joli conte à raconter.
Il eut un sourire un peu amer.
— Ça fera une histoire pour faire peur aux enfants pas sages alors...
Il prit une inspiration.
— Lors de ma dernière traversée, nous avons rencontré des créatures
cauchemardesques et mortelles, des sortes d’araignées géantes, appelées
araknes...
Il s’interrompit, remarquant que Farl était resté quelques pas en arrière.
Son visage s’était figé sur une expression de surprise.
— Je sais, c’est complètement incroyable, hein...
Farl était tout pâle.
— Plus que tu ne crois. Enfin, moins même.
— Quoi ?
Il le rejoignit, et posa sa main sur son épaule en hochant la tête.
— Zach... Tu veux bien m’accompagner jusqu’à l’auberge du Renard Vif, où
nous avons nos chambres ?
— Euh oui...
— Tu voudras bien expliquer tout ça à Uhr et Sam aussi ? Nous n’allons
pas le crier sur les toits, rassure-toi.
— Euh... d’accord, mais pourquoi ?
Le jeune ménestrel marqua une pause, semblant chercher ses mots.
— Tu vois cette histoire plus ou moins crédible de ruine antique que
recherche Uhr ?
Il hocha la tête.
— Ce qu’il cherche est bien quelque chose d’« antique », qui est
censé avoir disparu depuis des siècles... mais ce n’est pas un tas de
cailloux.
Zach se tut quelques instants, le temps de comprendre.
— Oh.
Sam
Uhr déplia la carte sur le lit de la chambre de l’auberge, qui était
décidement trop petite pour quatre personnes.
— Si je résume bien, toi et ta cliente avez fait ce trajet, passant par là, et
là, dit-il en dessinant une trajectoire au crayon sur le papier. Et vous avez
croisé des araknes où déjà ?
— Ici, précisa Zach, en pointant la carte. Nous avons ensuite traversé la
rivière là, ce qui nous a mis à l’abri de ces créatures.
Uhr hocha la tête et se tourna vers elle.
— On est d’accord qu’elles ne peuvent pas traverser de rivière ?
Elle secoua la tête en relisant les quelques notes qu’ils avaient.
— En principe non. Sauf s’il y a un pont dans le coin, peut-être.
— C’est trop reculé pour que des hommes soient venus construire des ponts,
à ma connaissance. Il y a quelques gués, au mieux.
— La zone clé est donc située entre cette rivière et son affluent, ce n’est pas
si grand comme région. C’est une très bonne nouvelle, ajouta Uhr en
souriant.
— Tu trouves ? lui demanda-t-elle.
— On nous a demandé d’enquêter sur la présence possible de ces bestioles
dans la forêt, pas forcément d’y aller et de leur serrer la pince. Le
témoignage de Zach est déjà très riche !
À condition qu’il dise bien la vérité, pensa-t-elle. Elle voulait en parler discrètement à Uhr et Farl, mais elle était sûre qu’il mentait. C’était absurde, pourtant, qu’il invente une histoire pareille. Et pourtant, la façon dont il en parlait, ses gestes parasites, tout son corps exprimait qu’il mentait. Ou alors il ne disait pas tout, peut-être ? Cette hypothèse était un peu plus crédible. Il faudrait trouver le moyen de le questionner, mais peut-être un peu plus subtilement que directement...
— Il est évident que je vais essayer d’envoyer un rapport écrit. Mais
réfléchissez, si nous rentrons maintenant avec ces informations, reprit Uhr,
c’est sûr que... celui qui nous envoie sera plutôt satisfait...
Il jeta un œil à Zach. Évidemment, il ne pouvait pas tout dire devant
lui.
— ... Et que va-t-il faire à votre avis ? Envoyer quelques hommes pour
enquêter... Et comme il souhaite —a priori— que ce soit dans la discrétion,
il va éviter de mettre trop de monde au courant. Je vous laisse donc deviner
qui va devoir y aller.
— Oui, mais nous pourrions avoir des renforts, ou de l’équipement
adapté, ajouta Farl, plongé jusque-là dans l’inspection de son sac à
dos.
— Quel meilleur équipement pourrions-nous avoir qu’on ne pourrait pas
trouver ici ? répondit Sam. Et en plus, les informations de Zach sont plus
utiles que la plupart des livres qu’on pourrait trouver à la capitale... Et nous
serions quatre.
Elle tourna la tête vers Zach.
— Enfin, si tu acceptes de nous emmener là-bas.
Tous tournèrent la tête vers le jeune guide, qui ne semblait pas très
emballé par l’idée.
— Cela reste dangereux... Même si avec des équipiers avertis ce n’est
peut-être pas complètement suicidaire...
— Bien sûr, nous serons prudents, ajouta Uhr. Nous n’allons pas nous jeter
dans le nid de ces bestioles, nous voulons juste des informations
plus précises sur leur apparition, ou plutôt leur réapparition dans
nos contrées. De plus, Farl est expert en poisons, et a prévu des
antidotes.
— Certes...
— Par contre, tu ne seras pas surpris si, quelle que soit ta décision, je
te décourage très fortement de parler de cette histoire autour de
toi.
— Tu m’as suffisamment payé pour cela, je crois.
— Ça pourrait t’attirer des ennuis.
Zach fronça les sourcils.
— Je dois le prendre comme une menace ?
— Non. Enfin si, mais pas de ma part. Je ne peux pas tout te dire
mais...
Uhr lui jeta un regard, ainsi qu’à Farl.
— ... Disons qu’on a de bonnes raisons de croire qu’un type s’est fait
assassiner pour l’avoir su.
Zach resta quelques instants silencieux. Puis il prit la parole.
— Si vous en avez les moyens, nous pouvons louer des montures pour
chacun d’entre nous pour aller un peu plus vite. Mais la voiture ne fera
que nous encombrer puisque le trajet se fera hors des sentiers. Par
contre...
Il tourna la tête vers Sam en fronçant les sourcils. Elle lui jeta un regard
noir. S’il me dit que c’est trop dangereux pour moi, je lui en colle une,
pensa-t-elle.
— Le père Hersur, qui loue des chevaux, ne fait habituellement pas dans le
transport délicat. Il n’a pas de selle amazone. Cela te pose un problème de
monter comme un homme ?
Elle ravala mentalement sa baffe.
— Ah oui, pas de problème.
— Parfait.
Ce type mentait peut-être, mais au moins, il ne la prenait pas pour une stupide vendeuse de fleurs incapable.
Uhr
Ils étaient partis le lendemain matin. Tout était allé très vite. Sam avait organisé avec Zach leurs provisions —pour eux et leurs montures— pour le trajet, Farl avait trouvé une petite tente et des couvertures pour être un peu plus à l’aise qu’à la belle étoile, tandis que lui-même s’occupait des chevaux. Il avait toujours été très à l’aise avec ces animaux. Il n’y avait pas de chevaux dans sa tribu natale, mais petit, il était fasciné d’observer ces animaux à l’état sauvage, ou montés par des barbares de tribus rivales un peu plus avancées. Plus tard, à la capitale, un de ses premiers petits boulots —et un de ses préférés— avait été celui de garçon d’écurie, et il s’y connaissait plutôt bien maintenant.
Il avait choisi deux chevaux de taille moyenne, qui ne payaient pas de mine mais qui étaient dociles et endurants. Ils n’avaient pas besoin de pur-sangs nerveux et rapides pour aller dans la forêt. À ceux-là s’ajoutaient leurs chevaux d’attelage, deux grands percherons qu’ils avaient achetés à la capitale. Sam et lui montaient ces deux-là, qui en plus étaient chargés de la majorité du matériel. Farl et Zach ouvraient la route, tout en discutant.
— Je me demande, commença-t-il à l’intention du guide, pourquoi nous
sommes passés devant les restes d’un grand feu, sur le sentier.
Zach tourna la tête vers eux, mais Sam répondit avant lui.
— Ah, ça, je sais. C’est l’histoire dont je t’ai parlé hier, Uhr, et dont tout le
monde parle... La nuit précédente, une horde de brigands aurait attaqué
une noble dame et un chevalier serait venu à son secours... On raconte qu’il
a combattu cent hommes, durant toute la nuit, et qu’il a pu en venir à bout,
gravement blessé. Au matin, il aurait traversé le village sur sa monture,
avec sa dame, pour la ramener en son château et s’effondrer d’épuisement
sur le pont-levis.
Zach haussa un sourcil, retenant un sourire.
— Hé bien, commença Uhr. Et les cendres ?
— Les villageois sont venus nettoyer l’endroit et ont brûlé les corps.
— Et quelle est la part de vrai là-dedans, s’il y en a une ?
Sam sourit.
— Quoi, un brave chevalier contre cent brigands, ce n’est pas crédible ? Je
plaisante. J’ai recoupé quelques informations çà et là... tout n’est pas très
clair. Mais il y avait vraisemblablement une dizaine d’hommes. Et, comme
je te l’ai dit hier Uhr, la noble dame en question n’est autre que Sélène de
Quayle.
Le demi-sourire de Zach se figea, en même temps que Farl se retournait
pour suivre la conversation.
— ... mais peut-être que notre guide, qui est du coin, est plus au courant
que nous ? reprit-elle.
Le guide en question poussa un soupir et se retourna vers la route.
— J’étais avec les habitants du village quand il a fallu... nettoyer la route.
Ce n’était pas un travail agréable croyez-moi... Je confirme la dizaine,
ajouta-t-il. Et la dame en question est bien la fille du seigneur d’Assem,
Sélène. Pourquoi ? Vous la connaissez ?
Uhr hésita. Que pouvait-il lui dire ? Il jeta un regard à Sam, qui fit une
moue. Apparemment, pour elle, non. Le regard de Farl passa de Zach à lui,
et dans l’autre sens. Puis il haussa les épaules. Il lui laissait la décision.
Après tout, lui donner quelques éléments et observer sa réaction pouvait
être intéressante...
— Nous avons quelques éléments qui nous font penser qu’elle pourrait être
liée à cette histoire d’araknes.
Zach lui tournait le dos, semblant observer attentivement la route. Mais il
avait quand même sursauté, et son cheval aussi.
— Euh, je ne sais pas ce qui vous fait penser ça, commença-t-il après un
petit moment de silence. Mais je suis persuadé qu’elle n’a rien à voir
là-dedans.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Tu la connais ?
Le guide ne répondit pas tout de suite. Il arrêta sa monture, mit pied à
terre, et désigna un fourré. De là partait un étroit sentier, probablement
taillé par des animaux.
— C’est par là. J’ouvre la marche, suivez-moi.
Puis il se retourna vers lui, hésita, mais ajouta tout de même :
— Quand je suis tombé sur ces créatures, elle était avec moi. Nous avons
fait face tous les deux.
Il se remit en selle et s’engagea dans les sous-bois. Farl le suivit, puis Sam, non sans lui avoir jeté un regard surpris. Il se retrouva à fermer la marche. Le sentier, qui n’en était pas vraiment un, était bien trop étroit pour qu’ils puissent marcher à deux de front. Ils avaient convenu de cette configuration, qui était probablement la meilleure, mais pas pour discuter. Et Zach était tout devant...
Sam se retourna sur sa selle pour lui parler à mi-voix.
— Comment se fait-il qu’il ait été avec elle ? Que vient faire le chevalier
là-dedans ? Je ne comprends plus, ou alors il nous raconte n’importe
quoi !
— Cela expliquerait qu’on ait perdu trace de Sélène aux abords de la
forêt... Si elle a décidé d’engager un guide pour traverser la forêt
discrètement...
— Tu crois qu’on peut faire confiance à ce guide ? Ce n’est pas parce qu’il
est réputé pour ses compétences de pisteur qu’il n’est pas impliqué dans
une histoire compliquée.
— Je n’en suis pas tout à fait sûr, évidemment. Mais dans ce cas, pourquoi
aurait-il accepté de nous emmener là où sont les araknes, maintenant qu’il
sait ce qu’on cherche ?
— Il pourrait nous emmener dans un piège...
Il resta quelques instants silencieux, se concentrant sur sa monture qui
avait du mal à passer un fossé avec son chargement. Oui, ils étaient
peut-être en train de courir droit dans un piège. Il se rassura en
se disant qu’il avait envoyé un messager avec un rapport précis,
et chiffré, au capitaine Mazrok. Mais il mettrait plusieurs jours à
arriver.
— Sam ?
Elle se retourna à nouveau.
— Oui ?
— Penses-tu que tu pourrais envoyer un message par enchantement au
capitaine ? Ce soir ?
Elle haussa les épaules.
— C’est épuisant, mais s’il le faut... Tu veux que je dise quoi ?
— Lui expliquer brièvement la situation, et où nous allons ? Qu’il s’alarme
de ne pas avoir de nouvelles de nous d’ici une semaine ?
— Il ne retiendra pas tous les détails, dans un rêve, mais je suppose qu’il
saisira l’idée. J’imagine que tu aimerais que j’y mette le visage de
Zach...
— Pourquoi pas.
— Par contre, il va falloir que je m’isole pendant un bon moment... Ce ne
sera pas très discret. On lui dit quoi ?
— On lui dit tout.
— Quoi ? Tu es fou ?
— Il est pour le moment seul avec nous trois. Il saura que nous avons
envoyé ces messages. Que peut-il faire ?
Sam marqua un temps d’arrêt avant de répondre.
— Tu marques un point. Je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne idée
mais... fais comme tu le sens.
Zach
Le soir était tombé. Ses compagnons l’avaient aidé à installer le camp avec une certaine efficacité, ils n’en étaient pas à leur première expédition dans la forêt, semblait-il. Ils s’étaient assis autour d’un petit feu de camp pour partager leur repas, et l’ambiance était assez détendue.
— Penses-tu que nous aurons besoin de monter la garde cette nuit ?
demanda Uhr.
— En cette saison et dans le coin, je m’en passe habituellement. Mais vu les
circonstances...
— Tu fais référence à ce qui s’est passé il y a quelques nuits aux abords du
village.
Il soupira. Il aurait voulu éviter de parler de cet incident, mais...
— Oui.
Uhr semblait avoir senti sa réticence. Il marqua une pause, puis
reprit.
— Écoute, j’ai l’impression que tu ne veux pas raconter ce qui s’est vraiment
passé lors de ta dernière traversée, avec Sélène.
— Euh...
— Je n’en connais pas la raison, même si j’ai une petite idée là-dessus. Or
il se trouve que savoir ce qui s’est réellement passé nous aiderait
beaucoup dans notre mission... Alors je vais tout te révéler de la
nôtre. Si, après ça, tu estimes toujours nécessaire de garder ton
secret...
Uhr échangea un regard avec Sam et Farl, qui hochèrent la tête. Puis il
commença son récit.
Le feu avait sérieusement diminué. Il rajouta machinalement
quelques branches. Quelque chose lui disait qu’ils n’étaient pas encore
couchés.
— Voilà, tu sais à peu près tout ce que nous savons de cette affaire. Quant à
Sélène... Elle fait partie de ces gens qui connaissaient Septim, et qui ont
quitté la ville peu de temps avant cet... accident.
— Vous allez m’apprendre que Sélène est une magicienne ?
— Oui, répondit Uhr en soupirant. Tu as deviné, n’est-ce pas ?
— Non. Je le savais déjà, et c’est la raison pour laquelle j’évitais de vous
parler d’elle à la base.
La surprise se dessina sur le visage de ses trois interlocuteurs. Il étendit
sa jambe droite, et désigna un accroc réparé sur son pantalon.
— Une de ces créatures m’a mordue. Sans ses soins magiques, je serais
mort.
Il marqua une pause, puis soupira. Au point où il en était.
— Et puisque j’y suis, je vais vous raconter le reste.
Farl
Le feu s’était presque éteint. Il commençait à être tard.
— Je comprends mieux ton hésitation, commença-t-il. Des créatures
cauchemardesques, une cliente qui s’avère être une sorcière, des elfes
trouvées sur le chemin, et un paladin qui débarque d’on ne sait-où, je pense
qu’il y a de quoi te demander d’aller décuver.
Zach eut un sourire amer.
— Dans le meilleur des cas, oui... Honnêtement, reprit-il, si je ne vous avais
pas rencontrés, je crois qu’au bout d’un moment j’aurai cru avoir rêvé tout
cet épisode.
Sam hocha la tête.
— J’imagine. Rassure-toi, pour nous cela ne pose pas de problèmes. Nous
croisons régulièrement à la capitale des mages et des elfes, et nous
n’avons rien contre eux. Surtout Farl, ajouta-t-elle en lui adressant un
sourire.
Il haussa les épaules. Il n’avait pas envie de parler de tout cela maintenant,
alors qu’ils avaient plus important à s’occuper. De toutes façons, Zach
n’avait heureusement pas relevé cette remarque.
— Avec tout ça, reprit Zach, j’ai du mal à imaginer Sélène avoir
un rapport avec votre affaire... Pourquoi aurait-elle voulu traverser
la forêt seule avec moi, sachant qu’elle risquait de rencontrer les
araknes ?
— C’est vrai, admit Uhr. Mais d’après ton récit elle n’avait pas l’habitude
d’aller en forêt. Tu aurais eu des doutes si elle t’avait demandé de changer
de route au milieu, non ?
— Elle m’a tout de même sauvé de la morsure de ces créatures,
en m’avouant qu’elle était magicienne, ce qui était quand même
risqué...
— Elle devait savoir que, sans toi, elle n’avait aucune chance de sortir de la
forêt ? proposa Sam.
Zach semblait réagir un peu vivement chaque fois qu’on parlait de Sélène, y avait-il quelque chose entre eux ? Après tout, ils avaient bien passé une bonne partie du trajet seuls tous les deux, il semblait. Rien dans son récit n’allait dans ce sens, mais rien ne l’infirmait non plus. Dans tous les cas, ce n’était pas le moment de poser ce genre de question indiscrète...
Zach
Il dut admettre que l’argument de Sam était plutôt logique. Elle avait
besoin de son guide, et avait donc besoin de le garder en vie pour sortir de
la forêt. Cela dit, elle avait eu l’air aussi horrifiée et effrayée que
lui de rencontrer ces créatures. Mais avait-il vraiment observé ? Il
n’arrivait vraiment pas à superposer mentalement l’image de Sélène avec
celle d’une complice de meurtre d’une comploteuse. Mais... si c’était
vrai ?
— Cependant je reconnais, reprit Uhr, interrompant ses pensées, que si elle
savait à propos de ces créatures, il aurait été plus malin d’attendre le convoi
officiel une semaine plus tard. Sauf si elle avait une raison de quitter la
province au plus vite...
— Vous pensez encore sérieusement qu’elle est impliquée là-dedans ?
insista-t-il.
Uhr haussa les épaules.
— Disons que, pour le moment, je reste réservé sur ce sujet.
— En dehors de cela, ajouta Sam, on peut tout de même noter un point
important : deux autres personnes sont au courant pour les araknes, les
deux elfes dont tu m’as parlé.
— Oui. Et elles se rendent au château du duc De Vane, pour ce fameux
tournoi de tir à l’arc. Je leur ai conseillé de ne pas passer par les grandes
villes. Pourquoi ? Vous voulez leur parler aussi ?
— Oh, je suis peut-être un peu paranoïaque. Je ne pense pas qu’« on »
cherche à les faire disparaître, mais... penses-tu qu’elles arriveront saines et
sauves à leur destination ?
Zach marqua une seconde de pause, le temps de se remémorer les flèches
acérées de l’une et l’épée tranchante de l’autre.
— Ça devrait aller.
— Cela dit, interrompit Uhr, l’idée d’aller leur parler n’est pas si absurde.
Ne serait-ce que pour les prévenir. Mais nous n’en avons pas le temps, nous
avons une autre mission en vue.
Sam se leva.
— Oui. En ce qui me concerne, je vais... envoyer un message...
Elle jeta un regard à son compagnon, qui sembla comprendre.
— Pardon ? Comment ça ? demanda Zach.
— C’est un peu compliqué, intervint Uhr. Sache juste que nous avons
prévenu quelqu’un de l’avancement de notre enquête, avec tous les détails
qui y sont associés. Et ce quelqu’un s’inquiètera de ne pas nous revoir avant
une dizaine de jours.
Zach fronça les sourcils. Était-ce pour le rassurer ou l’inquiéter ? Dans tous
les cas, ils seraient de retour bien avant la fin de ce délai. Il se demandait
vaguement de quoi parlait la jeune femme, par contre, mais il avait encaissé
trop d’informations nouvelles et inquiétantes pour se préoccuper de ce
détail.
— Le seul problème, reprit Sam, c’est que je serai trop épuisée pour monter
la garde ce soir. Ça ira à vous trois ?
— Euh oui, je suppose.
Il avait presque déjà compté sans elle, n’ayant de toutes façons pas
l’habitude qu’une femme monte la garde. L’expédition précédente ne
comptait pas, et puis c’étaient des elfes. Hum, ce n’est pas comme si celle-là
était des plus « normales », à bien y réfléchir...
— Je commence, proposa Uhr.
Il vérifia rapidement l’état du feu et s’enroula dans sa couverture. Il vit Farl faire de même. Le jeune ménestrel était resté silencieux durant la fin de la conversation, probablement épuisé lui aussi.
Farl
La journée s’était déroulée sans encombres, et ni Zach, ni ses deux compagnons n’avaient abordé leur affaire compliquée. L’ambiance était plutôt détendue, et ils avançaient plutôt efficacement, même si les chevaux n’allaient pas aussi vite que sur un vrai sentier.
On était en fin d’après-midi. Il commençait à faire chaud, et la petite
rivière qu’ils venaient d’atteindre avait un côté rafraîchissant rien qu’à la
regarder.
— Est-ce la rivière dont tu nous as parlé ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Zach. C’est l’un des nombreux cours d’eau qui se jettent
dans l’Indécise, le large fleuve qui serpente dans toute la région. Celui-ci n’a
même pas de nom, à ce que je sache. Nous avions traversé par un gué, qui
doit être un peu en amont, suivez-moi.
Quelques minutes plus tard, leur guide mit pied à terre face à l’eau.
La rivière était plus large à cet endroit, ce devait être le fameux
gué.
— Ça va, Zach ?
Il sembla sortir de sa rêverie.
— Hein ? Oui. Voilà l’endroit où nous avons traversé.
— Tu as l’air ailleurs, insista-t-il.
Il haussa les épaules.
— Juste des souvenirs de cette fameuse nuit qui me reviennent...
Bon, que fait-on alors ? reprit-il en se tournant vers les deux autres
cavaliers.
— Inutile de courir vers le danger. On peut probablement observer d’ici, à
l’abri.
— Je croyais qu’elles n’allaient pas d’approcher du cours d’eau ? ajouta
Sam.
— Hm... tu as raison. On ne risque pas de voir grand chose, surtout de nuit.
Il faudra donc aller voir directement... Commençons par installer le camp
pas loin d’ici.
Il n’était pas très étonnant que la rivière n’ait pas de vrai nom.
Même si elle n’était pas si petite, les alentours étaient tellement
envahis de végétation que peu d’hommes devaient s’y promener.
D’ailleurs...
— Tiens je pense à quelque chose. Zach, tu sais grimper aux arbres je
suppose ?
— Oui, pourquoi ?
— Je me demandais si on ne pouvait pas s’installer dans un de ces grands
arbres, ce soir, pour observer ce qui se passe.
— Pourquoi pas, remarqua Uhr tout en déchargeant sa monture. De ce que
j’ai compris, les araknes adultes sont trop lourdes pour grimper aux arbres.
Qu’en penses-tu Zach ?
— Je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai que ce n’est pas bête, admit-il. Je
ne crois pas les avoir vues grimper, donc nous pourrions vérifier leur
présence à l’abri... Par contre il faut trouver un moyen de rentrer, ou
décider de passer la nuit dans un arbre.
— Bah, tu as l’habitude, n’est-ce pas, Farl... ajouta Sam en souriant.
— Comment ça ? ajouta-t-il en fronçant les sourcils.
— Évidemment, reprit-elle en lui faisant un clin d’œil, tu y serais
en moins bonne compagnie qu’avec Silwë... sans vouloir te vexer,
Zach.
Zach
— Zach ? Tu sais, je ne cherchais pas du tout à te vexer, c’est juste que
Farl a...
— Tu as bien dit Silwë ? interrompit-il brusquement.
— Euh oui...
— Est-ce que beaucoup d’elfes sylvains portent le même nom ?
Farl qui leur avait tourné le dos à la remarque de Sam se retourna vers
lui.
— Une jolie petite elfe aux cheveux clairs très longs et aux yeux bleus, qui
se bat comme un diable avec une épée ?
— J’ai rencontré trop peu d’elfes pour savoir si ces critères sont
suffisamment sélectifs, mais ça correspond, oui...
— Comment va-t-elle ? Où est-elle ?
Le ménestrel s’était presque précipité sur lui. Heureusement, la veille au
soir, il n’avait pas détaillé précisément la façon dont il avait adressé la
parole à Silwë pour la première fois... Farl l’aurait probablement mal
pris.
— Aux dernières nouvelles, elle est en route vers le château du duc De
Vane, avec la princesse qu’elle protège... Et elle allait très bien la dernière
fois que je l’ai vue. J’avais cru comprendre qu’elle avait vécu un moment à
la capitale, avec les humains...
— Oui, pour y apprendre entre autres l’escrime chez maître Ernest,
interrompit Uhr. C’est là que je l’ai rencontrée.
— Sacrée coïncidence, commenta Sam.
— Mmh, pas tant que ça, si on y réfléchit, ajouta Uhr. Il ne doit pas y avoir
tant de sujets du roi des elfes qui ont une bonne connaissance des
humains.
— Mais j’y pense, Silwë connaissait le paladin que nous avons rencontré.
Peut-être que vous aussi ?
— Un paladin ? Cela ne peut être qu’Irdann alors. Irdann De Vane ?
— Oui...
Ils continuèrent à installer le camp en silence.
— Hé bien, reprit Uhr après un moment, au moins nous avons une raison
personnelle de nous intéresser à cette histoire, puisque deux de nos amis y
sont impliqués.
— Probablement sans le savoir d’ailleurs, ajouta Sam.
— Quand cette histoire sera terminée, j’aimerais en tous cas faire un détour
par le duché De Vane... pas vous ? demanda Farl.
— Pourquoi pas, répondit Uhr en souriant. Mais je ne sais pas quand tout
cela sera terminé...
Zach continua à préparer un feu de camp, se demandant s’il irait voir ce fameux tournoi, comme ça, juste par curiosité. Sélène avait parlé de s’y rendre, elle y était invitée, mais elle hésitait. Quant à lui... bah, à quoi bon ? Même s’il y allait, elle lui serait aussi inaccessible qu’avant, même encore plus, entourée de gardes et de serviteurs qui ne laisseraient pas un gueux comme lui s’approcher d’une noble dame. Il pourrait toujours regarder le spectacle des archers venus du monde entier, ce qui pouvait être divertissant. Mais tout ce trajet juste pour ça...
— Zach, tu viens ?
Il attrapa par réflexe la corde que Farl venait de lui lancer.
— On va repérer les lieux, voir si on peut effectivement observer des
araknes sans être à leur portée, et rentrer sans danger. Non que ça
me dérange de passer la nuit avec toi dans un arbre, ajouta-t-il en
souriant, mais j’aimerais profiter du repas avec les autres quand
même.
Il se leva, et après avoir vérifié qu’il avait son épée et son couteau, le suivit
vers la rivière.
— Restez à portée de voix. S’il se passe quelque chose d’anormal, on pourra
vous venir en aide, rappela Uhr.
— Cela dit, je ne sais pas si on verra quelque chose ce soir, ajouta Sam. Il y
a de l’orage dans l’air, il va peut-être pleuvoir...
— On peut toujours aller voir, répondit Farl.
Farl
Ils mirent assez peu de temps à trouver le bon point d’observation. Zach avait retrouvé l’endroit où ils avaient rencontré les araknes la première fois, et ils avaient repéré un arbre moyen d’où ils pourraient observer la petite clairière en sécurité. L’arbre était suffisamment serré contre un autre pour qu’ils puissent, en cas de besoin, passer sur l’autre sans toucher le sol. De là, ils avaient installé une corde qui leur permettrait de revenir sur un troisième un peu plus loin. Cela ne les menait pas encore à la rivière, mais suffisamment près pour qu’en courant ils soient à l’abri, si tout allait bien. Mais peut-être n’auraient-ils pas besoin de tout cela...
Même une branche confortable paraît dure au bout d’un moment. Pour
s’occuper, il passait en revue son matériel. Il avait des bandages et plusieurs
ampoules d’antidote, au cas où. Et s’il fallait affronter les sales bêtes en
question, ou d’autres, il avait ses dagues de lancer.
— Belle quincaillerie, commenta Zach.
— Merci. Contrairement à toi, j’ai plus l’habitude de me battre au
corps-à-corps... Face aux araknes, je pense que c’est une mauvaise idée,
alors j’ai pris quelques armes à distance. Mais elles ne sont pas vraiment
faites pour du combat de masse... Je n’en ai pas beaucoup.
— Elles sont empoisonnées ?
— En général oui, là je pense que c’est inutile donc je n’ai pas pris la peine.
Mais j’espère ne pas en avoir besoin.
— S’il pleut, il y a effectivement des chances qu’on ne s’en serve
pas.
Il continua son inventaire. Un peu à manger, une gourde, une couverture
légère, une petite lanterne de poing et de quoi l’allumer.
— La lanterne va être nécessaire ? demanda Zach.
— J’aimerais m’en passer, mais je n’ai pas des yeux d’elfe... soupira-t-il.
— Hm... moi, si.
— Quoi ?
Il se retourna vers son compagnon, surpris.
— En général, je ne le crie pas sur les toits —ou les arbres—, mais je peux
voir dans le noir, comme eux.
Il dévisagea le guide pendant quelques instants. Il avait déjà croisé pas mal
d’hybrides elfe-humain à la capitale. Probablement parce que c’était un des
rares endroits où ils pouvaient vivre tranquille. Certains ressemblaient plus
ou moins à des elfes ou à des humains, parfois la différence avec l’une ou
l’autre des catégories était fine. Silwë lui avait dit qu’il y en avait
probablement plus que ce qu’on ne l’imaginait en réalité. Zach pourrait très
bien être l’un d’eux.
— Si tu avais du sang d’elfe, tes parents te l’auraient dit je suppose ?
— Mes parents adoptifs n’en savent pas plus que moi, ils m’ont récupéré
nouveau-né sur le pas d’une porte. Mais mes frères, pour me taquiner me
traitaient d’elfe, parce que j’étais beaucoup plus frêle qu’eux.
Il ne savait pas trop comment réagir à cette confession.
— En général, par chez nous, ce n’est pas très gentil. Mais au final, reprit-il
en souriant, ils m’aiment bien, et ils étaient quand même là pour défendre
leur petit frère adoptif, donc...
Son visage se figea brusquement. Il baissa la voix et pointa son doigt vers les
sous-bois.
— Là-bas.
Il se retourna sans bruit et suivit la direction indiquée. Il commençait à
faire sombre, mais il voyait encore bien.
Il avait vu quelques illustrations d’araknes sur papier. Il avait vu leur
description et s’était préparé à leur rencontre. Mais il ne put s’empêcher
d’avoir un frisson lorsqu’il vit trois de ces créatures passer à ses pieds. Une
quatrième arriva, traînant difficilement ce qui ressemblait à une jeune biche
ou un faon. Les autres bêtes aidèrent la première à traîner l’animal, qui
bougeait encore légèrement.
— Quand je pense que j’ai été mordu par une de ces horreurs... murmura
Zach tout près de lui.
— J’avoue que ça fait froid dans le dos... Combien de voyageurs égarés ont
ainsi succombé ? Et dire que Silwë, et les autres...
Zach se redressa et secoua la tête.
— Je crois que ni toi ni moi n’avons envie d’imaginer tout ça. Si on essayait
plutôt de voir où elles vont ? On peut progresser un peu par les arbres et
essayer de voir...
— Tu as raison. Il commence à faire sombre, par contre, tu crois que ces
sales bêtes seraient attirées par la lumière ?
— Aucune idée, mais si tu allumes ta lanterne, je verrai moins bien au loin,
et ce serait dommage.
Il haussa les épaules.
— J’ai l’habitude de grimper dans l’obscurité, mais c’est tout de même plus
compliqué.
— Je t’aiderai.
Zach
Il fallait se mettre en route, dans une direction ou une autre, bouger. Tout plutôt que de penser à ce qui aurait pu lui arriver si Sélène n’avait pas pu le soigner. La progression par les arbres n’était pas aisée, mais les araknes n’allaient pas très vite de toutes façons. Farl se débrouillait étonamment bien, pour quelqu’un qui voyait mal. La nuit n’était pas encore totalement tombée, et comme il le disait, il avait dû s’entraîner dans ces circonstances... Mais son aide était appréciée.
Arriva une autre clairière, où il n’y avait plus d’arbre suffisamment
proche pour suivre les créatures.
— Raté. Est-ce qu’on essaie de les suivre à pied ? proposa Farl.
Comme pour répondre à sa question, une autre arakne, seule, passa sous
leur arbre.
— Euh, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, répondit-il en la
pointant du doigt. Il y en a d’autres en chasse...
Farl plissa les yeux, et vit la créature.
— En effet. Cela dit, elles ont l’air d’aller en ligne droite, on peut peut-être
deviner où elles vont ?
— Bonne idée.
Il attrapa la branche au dessus de lui et se hissa.
— Ça va, tu arrives à suivre Farl ?
— À peu près... Il y a un peu plus de lumière là-haut.
Cet arbre-là ne surplombait pas la forêt, mais il la connaissait assez pour
viser la direction où les araknes semblaient aller.
— Je ne vois pas très bien, elles sont bien là-bas ? demanda Farl en le
rejoignant.
À cet instant, un éclair illumina la scène d’une lumière blanchâtre. Le temps d’une fraction de seconde, tous deux purent distinguer clairement une dizaine d’araknes, toutes tournées dans une même direction.
Sam
L’éclair fut suivi rapidement d’un coup de tonnerre.
— Tiens, un orage.
Elle sourit.
— Je t’avais prévenu. On devrait installer la tente peut-être ?
— Oui, sinon on sera trempés d’ici quelques minutes. Et Zach et Farl seront
contents de pouvoir se mettre au sec...
— À ce propos, je m’inquiète un peu pour eux... On devrait peut-être aller
voir s’il leur est arrivé quelque chose.
Il se leva pour sortir une grande toile d’un des sacs, et se tourna vers
elle.
— On ira faire un tour si tu veux. Rien de ne presse, montons l’abri plutôt.
— Comment peux-tu être si calme dans cette situation ? Et s’il leur était
arrivé quelque chose ?
Il lui sourit.
— Comme tu l’as dit, il va pleuvoir, probablement violemment, d’ici
quelques minutes à peine. Or les araknes ne supportent pas l’eau n’est-ce
pas ?
— ... C’est vrai.
Elle rejoignit Uhr, et l’aida à tailler une longue branche d’arbre à l’aide d’un
coutelas.
— Et il faudrait se dépêcher si on ne veut pas que toutes nos affaires soient
trempées, reprit-il.
Farl
Il était resté figé, aveuglé. C’était comme si l’image était restée
imprimée au fond de ses yeux et l’empêchait de voir autre chose. Une main
se posa sur son bras.
— Farl ? Je suppose que tu as vu tout ça ?
— Oui...
— On va voir ?
Ses yeux étaient en train de se réhabituer lentement à l’obscurité
et il distinguait la silhouette de Zach à côté de lui, mais pas son
expression.
— Je ne pense pas que ce soit très sûr, dit-il, tout en sortant, à tâtons, une
corde de son sac.
— Elles ont l’air de fuir l’orage qui arrive. Mais ça ne veut pas dire qu’elles
ne sont pas dangereuses, je te l’accorde... Mais qu’est-ce que tu comptes
faire avec ça ?
— Bah, descendre. Ce n’est pas parce que c’est dangereux qu’on ne va pas y
aller, non ?
Il ne pouvait pas voir le visage de Zach, mais il aurait juré qu’il avait souri.
Zach
Grâce à la corde de Farl, ils furent très vite au sol. Aucune arakne n’était visible, même par lui. Ils se détendirent un peu, mais sans se concerter, ils sortirent tous deux leurs armes, et firent quelques pas prudents.
— Je vois très mal, qu’est-ce qu’on voit là-bas ? demanda Farl.
Le ménestrel-assassin était à l’aise dans le noir, mais il n’avait pas la chance
d’avoir ses yeux...
— C’est l’animal que les araknes ramenaient. Je crois qu’elles l’ont
abandonné pour courir plus vite...
La biche gisait sur le flanc, et tenta vainement de se redresser lorsque les deux hommes s’approchèrent. Farl s’agenouilla près d’elle, et alluma une petite lanterne de poing pour observer l’animal de plus près. La pauvre bête bougeait à peine, respirait péniblement. Il détourna son regard pour surveiller les environs, alors que les premières gouttes d’eau commençaient à tomber. Il était certain d’avoir vu des créatures passer pas très loin, et il n’était pas tout à fait sûr de leur forme... Il eut un léger frisson et serra un peu plus fort la poignée de son épée.
Farl
Il se redressa brusquement, alerté par un bruit trop proche pour être rassurant. Il laissa tomber sa lanterne et se mit en garde instinctivement, ses lames au poing. Il eut juste le temps de voir Zach, de dos, donner un coup d’épée sur une silhouette indistincte. Deux morceaux tombèrent au sol avec un bruit mat.
Une seconde éternellement longue passa, mais aucune autre menace ne sembla sortir des buissons. Zach se tourna vers lui, et lui fit signe de venir. Il ramassa la lanterne et s’approcha.
La forme correspondait bien à une arakne, du moins une demi-arakne.
Son « sang » noir et visqueux se répandait sur le sol, et il voyait la
chitine de la carapace s’abîmer légèrement à chaque goutte d’eau qui
tombait.
— Farl... on ferait peut-être mieux de ne pas traîner, non ?
— Tu as raison, murmura-t-il.
Il revint auprès de la biche étendue, ramassa son sac, et juste avant de
partir, lui trancha la gorge.
— C’est probablement le mieux qu’on puisse faire pour cette pauvre
bête.
Zach ramassa, avec prudence, un morceau de ce qui restait de l’arakne, et ils
s’éloignèrent rapidement, sous la pluie qui s’intensifiait.
— Zach ?
— Oui ? Si tu n’arrives pas à voir où tu vas, essaie juste de me suivre...
avec la pluie et l’obscurité...
— Ça va. Je voulais juste te dire merci.
Il ne répondit pas, et continua son avancée au pas de course vers la rivière.
Uhr
Ils prirent peu de temps à installer la large branche entre deux troncs, et par dessus la toile qui formait un petit abri dans lequel ils devraient se serrer à quatre avec leur matériel. Les chevaux pourraient bien dormir sous la pluie. Il avait beau avoir une certaine confiance en Farl et Zach, ainsi qu’en la protection — théorique — qu’offrait l’orage, il ne pouvait s’empêcher d’être un peu nerveux. Sam, à côté de lui, scrutait la rivière en tremblant légèrement, le coutelas à la main, prête à bondir au moindre bruit inquiétant.
— Ils sont là ! s’écria-t-elle en pointant du doigt des silhouettes floues à
travers le rideau de pluie, qui s’était épaissi.
Les deux hommes, trempés mais indemnes, s’engouffrèrent sous la tente, et
tous deux poussèrent un soupir de soulagement.
L’abri était effectivement petit, et le feu était à l’entrée pour laisser la fumée s’échapper. Farl et Zach se déshabillèrent pour tenter de sécher, tout en racontant ce qui s’était passé.
— En conclusion, reprit Farl en s’enveloppant dans une couverture, on a
bien des araknes, j’ai à peu près identifié leur venin, et on confirme leur
non-tolérance de l’eau.
— Et je dois pouvoir retrouver l’endroit où elles semblaient toutes
converger, ajouta Zach en l’imitant.
Uhr suivait la conversation, tout en observant le morceau de l’arakne. Il
était très abîmé, à la fois par l’eau et la lame de Zach. Il prit un petit
carnet qui était resté au sec et commença à en faire un croquis le plus
précis possible.
— À quelle distance se trouverait ce lieu selon toi ?
— Passe-moi les cartes, Sam... Oui, oui, je sèche mes mains d’abord. Les
créatures couraient dans cette direction, au pied des montagnes Guéralek.
Est-ce qu’elles visaient le haut ou juste ici, je ne sais pas... Mais il me
semble qu’il y a plein de grottes dans le coin, donc c’est crédible. C’est assez
proche en fait... quelques heures de marche à pied, un peu moins à
cheval.
— Tu penses qu’on peut trouver quoi d’intéressant, à part peut-être le nid
de ces sales bêtes ? demanda Sam.
— Peut-être autre chose, répondit Uhr. Réfléchissez : si ces créatures ne
supportent pas la pluie, c’est quand même surprenant qu’elles aient survécu
ici depuis tant de temps... sauf si on les y aide.
Il releva les yeux de son croquis pour observer ses compagnons. Sam
semblait toujours aussi déterminée. Farl aussi, mais un peu moins,
probablement le fait d’avoir vu de près les araknes l’avait un peu refroidi.
— Et si on tombe sur un dangereux mage qui élève ce genre de créatures,
on fait quoi ? demanda Zach.
— On improvise ? proposa Uhr.
— C’est vrai que ça serait bête d’être arrivés jusque là pour faire demi-tour
maintenant, ajouta Sam.
Zach ne semblait toujours pas très enthousiaste, mais il sembla
acquiescer à la remarque de Sam.
— Tu n’as pas l’habitude de voir des mages, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il.
Il haussa les épaules en terminant de se sécher.
— C’est-à-dire... La seule que j’aie recontrée c’est Sélène. Mais ça ne
compte pas, elle est gentille, elle...
Elle est surtout vraisemblablement jolie et sait faire tourner les têtes et les
cœurs, compléta mentalement Uhr.
— C’est une guérisseuse, comme l’était Septim, avant de se mettre à
étudier la métamorphose. L’un des meilleurs... et un de ses professeurs. Il
est encore aujourd’hui réputé comme un excellent soigneur.
Zach haussa les épaules à nouveau, puis se tourna vers la petite marmite à
l’entrée de la tente et en souleva le couvercle.
— Tout ça m’a donné très faim... On peut manger ?
— Pareil, enchaîna Farl, qui n’avait pas l’air mécontent non plus de changer
de sujet.
C’était peut-être idiot de chercher à le provoquer sur le sujet, après tout, pensa-t-il en se servant une part de soupe bien chaude. Si ladite Sélène l’a aveuglé ou charmé pour se couvrir ou couvrir ses complices, ce pauvre Zach n’y est probablement pour rien.
Sam
La pluie avait cessé au milieu de la nuit, et la météo s’annonçait plutôt agréable. Ils prirent le temps de faire sécher leurs affaires et de se préparer. C’est peu après un repas rapide à midi qu’ils traversèrent le gué, et s’approchèrent de l’endroit où, d’après Zach et Farl, les créatures s’étaient réfugiées. Le paysage était un peu moins arboré, et plus rocheux. Comme le disait leur guide, ils étaient proches des monts Guéralek, et c’était peu surprenant. C’est seulement une vingtaine de minutes après la rivière qu’ils durent mettre pied à terre.
— Je crois que les chevaux vont avoir du mal à aller par ici, dit Uhr en
montrant le chemin qui s’ouvrait à eux.
L’amas rocheux devant eux n’était pas très pentu, et eux n’auraient
probablement aucun mal à le gravir, mais avec toutes ces irrégularités et
pierres qui ne tenaient qu’à la mousse qui poussait dessus, les chevaux
risquaient de se blesser sérieusement. Ils les attachèrent près d’un arbre, et
commencèrent leur ascension.
Sam ne regrettait décidément pas son pantalon. Même si quelques
villageois l’avaient regardée de travers au village, pour monter à cheval
c’était infiniment plus confortable, et marcher dans ce chaos avec une robe
longue aurait vraiment été un enfer...
— Regardez, sur la gauche !
Elle releva la tête. Uhr, qui marchait devant elle, montrait du doigt un
renfoncement rocheux important.
— Ça ressemble à une grotte. On va voir ?
Tous les trois opinèrent, et le suivirent.
C’était une sorte de large grotte, peu profonde et très éclairée, partiellement encombrée de végétation poussant dans de nombreuses fissures. Ils repérèrent rapidement, à l’entrée d’une des failles, quelques filaments collants qui ne ressemblaient pas à des toiles d’araignées ordinaires. Comme le fit remarquer Uhr, les araknes ne laissant quasiment aucune trace au sol, il fallait bien se fier à un indice ou un autre.
Farl et Zach sortirent du renfoncement, et ayant repéré un petit filet d’eau qui tombait en cascade non loin de là, commencèrent à le détourner pour qu’il pénètre dans la faille. La tâche n’était pas facile et demandait quasiment d’escalader pour atteindre l’eau. Uhr et elle, se sentant peu utiles dans ce genre d’acrobaties, se mirent à fouiller la grotte un peu plus méthodiquement. Au bout d’une dizaine de minutes, son compagnon lui désigna un pan de roche caché derrière un buisson. Couverte en partie de mousse, et bien dissimulée derrière les broussailles, se trouvait une sorte de dalle de pierre, qui semblait fermer, de l’intérieur, une ouverture dans la paroi.
Zach
— Farl, Zach, venez voir !
Le petit filet d’eau commençait à couler doucement dans la grotte, mais le
débit était trop peu important pour vraiment inonder la faille. Au
mieux, cela ferait peut-être une flaque pour gêner ces sales bêtes.
Il fit un signe de tête à Farl et tous deux redescendirent dans la
grotte.
— Qu’est-ce que c’est ? Une porte, ou juste un rocher qui y ressemble ?
demanda Farl.
— On dirait, répondit Uhr.
— Ça pourrait peut-être être naturel... Tu en penses quoi, Zach ?
Il ne répondit pas et examina le buisson et la mousse que le soldat avaient
dégagés. La mousse poussait partout sur la paroi rocheuse, tout comme ce
genre d’arbuste. Il désigna ses racines.
— Soit il y a peu de terre dans cette grotte, soit tu es vraiment plus fort que
je ne l’imaginais, Uhr. D’habitude, ce genre de plante enfonce ses racines
jusque dans les plus petites failles de la roche, et ça ne s’arrache pas si
facilement.
— Je vais me vexer, fais attention, reprit Uhr en souriant. Mais c’est vrai
que c’est curieux. Comme si cet arbuste avait été planté ou replanté exprès
ici...
Zach haussa les épaules et se releva.
— C’est tout à fait probable. Il y a quelques mois, un an tout au
plus.
— Cela ne répond pas à une question essentielle, ajouta Sam. Si ceci est une
porte, comment s’ouvre-t-elle ?
Il n’y avait ni poignée, ni serrure à l’étrange porte, et aucun mécanisme
n’était visible sur les parois alentours.
— Soit c’est un accès qui a été condamné, soit elle ne s’ouvre que de
l’intérieur. Il semble que ce pan de rocher est appuyé de ce côté, proposa
Farl.
— Ce qui signifie, dans les deux cas, qu’il y a un autre accès, compléta
Uhr.
— Se pourrait-il que ce panneau soit déplacé par magie ? suggéra
Sam.
— Ah ça, c’est vous les experts en magie, pas moi, répondit Zach. Ce qui
m’inquiète, c’est plutôt ce qu’on va trouver derrière, si on arrive à
l’ouvrir.
— Tu as vraiment envie de voir ce qu’il y a derrière cette porte ? lui
demanda Uhr en souriant. Pas peur des mages ou d’autres créatures
démoniaques ?
— Maintenant qu’on est arrivés jusque là, ce serait dommage de s’arrêter
non ? répondit-il en souriant à son tour.
Pendant ce temps, Farl s’était approché de la dalle pour l’observer de
plus près.
— Je ne sais pas quel est le poids de cette chose, mais même si nous avions
une dizaine d’hommes, il n’y a aucune prise pour l’attraper !
— On dirait qu’il y a un léger jour si on gratte la terre au sol, ajouta Sam
qui s’était agenouillée.
— Ça ne nous aide pas beaucoup, rétorqua Farl. Si la dalle n’était pas trop
grosse, on pourrait peut-être utiliser un levier, mais...
— Nous non, mais avec un peu d’aide divine...
Samantha se tourna vers Zach et le dévisagea un moment. Puis elle se
tourna vers Uhr en le pointant du doigt.
— Je n’avais pas pensé à... lui.
— Tu pensais à quoi de précis, Sam ?
Elle le fixa d’un air gêné et répondit à mi-voix à son compagnon.
— Je ne peux pas lui montrer... certaines choses.
— Tu pensais à utiliser... mais comment ? Ça peut marcher ?
— Je crois que le pouvoir est assez puissant, en tous cas il paraît que
certains l’ont réussi, mais je n’ai jamais essayé.
Uhr hocha la tête.
— Ça vaudrait le coup d’essayer...
Ils parlaient d’une voix relativement faible, mais il ne pouvait
s’empêcher de les entendre. Qu’est-ce qu’ils cherchaient encore à cacher ? Il
jeta un regard à Farl, toujours accroupi au pied de la porte, mais qui avait
lui aussi écouté le dialogue d’Uhr et Farl. Il regarda dans sa direction, puis
vers les deux autres et se leva.
— Si tu veux, Sam, on peut aller faire autre chose avec Zach. Par exemple,
chercher le reste de notre équipement, ou...
— Non, ça ira, coupa-t-elle d’un air excédé. De toutes façons, autant qu’il
sache, mais je te préviens Zach...
Elle fit quelques pas vers lui.
— Tu as peut-être l’habitude qu’on te dise de garder le secret n’est-ce
pas ?
Il hocha la tête sans répondre. Ce n’était pas comme s’il avait tendance à
tout raconter même en temps normal...
— Essaie de ne pas oublier cette promesse-là, alors. Parce que cette fois,
ce n’est pas les gens que nous pourchassons qui en voudront à ta
peau.
Uhr
Il eut presque pitié du pauvre Zach qui n’avait pas mérité ces menaces,
en plus de tout ce qu’il avait dû encaisser depuis le début du voyage.
Mais Sam avait l’air un peu calmée, c’était déjà ça. Si elle voulait
utiliser un enchantement divin, c’était peut-être mieux... Quoique.
— Tu as besoin de quelque chose ?
— Trouvez-moi quelques glands en bon état, et essayez de dégager quelques
buissons pour avoir le maximum de lumière au pied de la porte. Et si vous
pouvez trouver de la meilleure terre, humide et riche, c’est encore mieux.
Ils s’éloignèrent et mirent peu de temps à préparer tout ce qu’elle
demandait. Puis, à sa demande, ils s’éloignèrent tous les trois.
— Tu l’as déjà vue à l’œuvre, Uhr ? lui demanda Farl.
— Non. Elle ne l’a jamais fait devant moi.
Zach les regarda en fronçant les sourcils.
— Est-elle une magicienne ? demanda-t-il.
Il sourit.
— Elle est mieux que ça. Ou peut-être pire, ça dépend du point de vue. Tu
vas voir.
— On peut regarder ? demanda-t-il inquiet.
— Oui. Elle a dit que ça ne posait pas de problèmes, mais qu’on ne la
dérange pas. Et ne t’inquiète pas pour les menaces qu’elle a proférées à ton
encontre, en général elle ne foudroie pas les gens, ce n’est pas très
discret.
Tous trois se perchèrent sur un rocher en contrebas. Ils pouvaient voir l’entrée de la grotte, et Sam qui s’affairait au pied de l’ouverture. Puis, elle se redressa, et resta quelques secondes immobile, les yeux fermés. Enfin, elle entama une douce mélopée, tout en se déplaçant lentement. La lumière du soleil qui arrivait maintenant au pied de la dalle se mit à briller plus fort, comme lorsqu’un rideau couvrant une fenêtre s’écarte, laissant pleinement entrer la clarté du jour. Et aux pieds de Sam, dans la terre fraîchement retournée, une pousse, puis deux commençèrent à sortir.
Sous leurs yeux ébahis, les arbrisseaux se mirent à pousser, sous la dalle de pierre. Elle avait commencé à chanter plus fort, et les plantes semblaient suivre les accents de son chant, mais bientôt un bruit sourd couvrit sa voix. Lentement, doucement, les racines et les branches qui s’affermissaient poussaient, soulevant la dalle sur un côté. Après un temps qu’il n’aurait pas su mesurer, le pan de pierre perdit son équilibre, bascula vers l’arrière, et s’écrasa dans un grand fracas.
Zach
Il resta quelques instants abasourdi, figé, le regard fixé sur l’ouverture et
la poussière qui s’en dégageait.
— C’est l’œuvre d’un dieu ça... murmura-t-il.
— De la déesse Melna, lui répondit Uhr à côté de lui. Mais tu sais...
Il posa une main sur son épaule.
— Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit sur les prêtresses.
— Ah ?
— La réalité est bien au-delà, ajouta-t-il en souriant. Allez viens, elle nous
appelle.
Il suivit Uhr et Farl qui s’étaient élancés vers l’entrée du trou. Il avait l’impression de commencer à comprendre beaucoup de choses sur Sam, mais il ne savait toujours pas s’il devait se réjouir ou s’inquiéter de la situation. Il n’avait de toutes façons pas vraiment le temps d’y réfléchir longuement, mieux valait profiter du fait qu’elle soit de son côté... pour le moment.
Sam s’était assise à côté de l’ouverture, les yeux mi-clos, quelques gouttes de sueur ruisselant le long de son front. Les trois hommes restèrent silencieux quelques instants devant les deux petits chênes qui avaient, en poussant, soulevé la dalle de pierre. Celle-ci gisait, fracturée à de nombreux endroits, sur le sol à l’intérieur de ce qui semblait être une autre grotte. L’obscurité qui y régnait, en contraste avec la luminosité ambiante, ne permettait pas de voir l’intérieur, aussi Zach fit-il quelques pas à l’intérieur.
Farl
— Tu y vois quelque chose, Zach ? demanda Farl.
— C’est un couloir taillé dans la roche, répondit-il. Il a l’air de monter puis
part légèrement sur la droite après une vingtaine de mètres... Prenez de
quoi y voir et venez.
— Il a de bons yeux, notre guide, dis-donc, murmura Uhr à son
intention.
— Je t’expliquerai. Rejoignons-le vite.
Farl et Uhr entrèrent à leur tour, munis d’une petite lanterne. Le sol,
plat et quasiment dénué de mousses ou de poussières, indiquait clairement
que ce couloir avait été emprunté récemment. Zach, à peine visible dans le
faible rayon d’action de la lanterne, les avait précédés jusqu’au fameux
coude.
— Tu crois que c’est prudent d’aller au bout de ce couloir ? lui
demanda-t-il.
Pour toute réponse, le guide dégaina son épée en haussant les épaules.
— Ce n’est pas comme si on pouvait espérer être discrets...
Il avança un peu plus loin dans l’obscurité. Uhr fit de même et courut dans
le couloir à sa rencontre. Il s’apprêtait à faire de même lorsqu’il
entendit des exclamations et beaucoup trop de bruits de pas pour
deux personnes. Il glissa la lanière de la lanterne à son poignet et
dégaina d’une seule pensée ses couteaux tout en s’élançant à leur
suite.
Passé ce léger tournant, le couloir continuait encore sur une trentaine de
mètres, puis il s’ouvrait de nouveau sur le jour, si ses yeux ne le trompaient
pas. De cette extrémité, couraient vers eux trois silhouettes, s’ajoutant aux
à deux hommes qui se trouvaient déjà à portée d’épée de Zach et Uhr. Des
cris indistincts lui parvenaient.
— Des intrus !
— Ils sont armés !
— Ne les laissez pas s’enfuir !
— Mais d’où viennent-ils ?
Ses deux amis occupaient toute la largeur du couloir, et il pouvait
difficilement leur prêter main-forte. Il rangea rapidement ses lames, inutiles,
et sortit une dague de lancer. Mais viser correctement risquait d’être
compliqué...
— Farl ! cria Uhr entre deux coups d’épée. Repli !
Il connaissait trop bien son compagnon pour douter de la pertinence de son
ordre. Il sortit de l’une de ses poches de sa tunique une fumigène, qu’il
lança à leurs pieds en criant.
— Attention !
Un nuage opaque obscurcit brusquement la lumière venant de l’autre
extrémité. Il vit volte-face et courut vers l’entrée, où Sam s’était relevée en
entendant le bruit et scrutait le tunnel d’un air inquiet.
— Aux chevaux ! lui cria-t-il.
Juste avant de bondir dans la lumière extérieure, Farl jeta un œil derrière lui. Uhr courait, sortant du nuage de poussière, tirant par le bras un Zach qui se couvrait les yeux de la main. Il n’avait pas eu le temps de le prévenir de l’effet de la fumigène évidemment... Il rejoignit en quelques bonds Sam, et ils se plaquèrent contre un rocher en contrebas pour reprendre leur souffle en attendant les deux autres.
Au même instant, Uhr jaillit hors du tunnel, sautant par dessus les arbustes, et traînant toujours Zach qui semblait péniblement reprendre ses esprits, mais qui heureusement suivait son compagnon sans poser de questions. À peine quelques secondes derrière eux, leurs adversaires sortirent eux aussi.
Sur le seuil de la grotte, deux silhouettes. La première était celle d’un
homme d’une haute stature, une épée longue à la main. La seconde était
celle d’une femme aux cheveux courts, protégée par une épaisse armure de
cuir noir et qui tenait un bâton à la main. Ses yeux se mirent soudain à
luire et la lumière sembla se concentrer autour de son bâton. Farl
concentra sa prise sur sa dague, regrettant qu’il n’ait pas décidé de
l’empoisonner...
— Attention ! hurla Sam.
Uhr
Uhr tourna la tête en entendant le cri de Sam, pour voir un jet de lumière orangé et blanc jaillir depuis l’entrée de la grotte, dans leur direction. Il eut à peine le temps de lâcher le bras de Zach pour sauter sur le côté gauche. Celui-ci, qui entretemps avait récupéré l’usage de ses yeux, s’écarta sur la droite, mais pas assez vite.
Le trait incandescent toucha Zach au milieu du dos, dans un horrible bruit de cuir et de chair brûlés. Celui-ci poussa un cri et tomba à genoux. Le trait de lumière ondulait toujours autour d’eux, tel un fouet de lumière brûlante. Uhr se retourna, saisit Zach d’une main, le chargea sur son épaule et tout en reculant, plaça son épée entre eux et l’étrange serpent de lumière, prêt à parer un éventuel coup.
Le filament de lumière s’enroula brusquement autour de l’épée, et le métal de la lame devint rouge. Uhr recula —encore quelques mètres et il serait derrière un rocher— alors que le « fouet » s’élançait de nouveau en l’air. La chaleur transmise à son arme commençait à lui chauffer la main, malgré la protection de la poignée de son épée. Quand bien même il arriverait à parer un troisième coup, il ne pourrait probablement plus tenir son arme...
Mais le troisième coup ne vint pas. À la place, la lanceuse de sort poussa un cri et s’effondra, soutenue par l’homme qui était à ses côtés. Il était difficile de bien distinguer à cette distance, mais il lui semblait voir un petit objet métallique planté dans son cou, laissé découvert par son épaisse armure. Farl.
Il rejoignit rapidement Sam, qui avait dévalé le massif montagneux. Semblant sortir du décor, comme à son habitude, le jeune ménestrel assassin se mit à courir à ses côtés.
Sam
Sam ne comprenait pas vraiment tout ce qui s’était passé, sauf une
chose bien claire, c’était qu’il fallait fuir. Elle ne perdit pas de temps en
questions, et arrivée la première, elle se hâta de détacher tous les chevaux
et de monter en selle. Farl et Uhr la suivaient de près, soutenant Zach, qui
semblait à demi-conscient, le visage crispé par la douleur. Au moins il est
vivant, pensa-t-elle avec un frisson.
— Tu vas pouvoir monter à cheval ? lui demanda Farl.
— Je pense que ça ira... répondit-il faiblement.
Uhr le hissa sur sa monture, puis les deux hommes montèrent en
selle.
— Je crois qu’ils ont lancé quelqu’un à notre poursuite, ne traînons pas,
cria Farl.
— Allez vite vers le gué, je vous couvre, répondit-elle tranquillement.
Elle ferma les yeux un instant. Juste un petit brouillard, une petite brume locale pour couvrir leur fuite... elle venait d’invoquer un charme extrêmement puissant, mais si elle pouvait avoir encore un tout petit peu de grâce divine pour ça...
Elle pouvait entendre le bruit du galop des chevaux, et déjà, des cris de rage puis de surprise venant de l’autre direction. Elle ouvrit les yeux, et ne vit que du blanc à quelques mètres autour d’elle. Elle eut un sourire satisfait et lança sa monture au galop pour rejoindre les autres. Un peu plus et elle-même les perdait de vue...
Farl
Il fermait la marche avec Sam. Il était difficile de savoir si on les poursuivait avec le bruit du galop des chevaux, mais quelques cris au loin ne lui donnaient pas beaucoup d’espoir. Pourtant, si leurs poursuivants avaient des chevaux, il leur faudrait probablement un peu de temps pour les faire passer par le passage et descendre le massif... à moins qu’ils n’aient une autre solution ?
Devant lui, Zach s’était courbé sur sa monture, qui ralentissait. Sam le vit, et lui fit un signe. Elle accéléra, et arrivée à la hauteur du blessé, lui murmura quelque chose et attrapa ses rênes. Guidant son cheval d’une main et celui de Zach de l’autre, elle leur fit aisément rattraper leur retard. C’est vrai que Sam avait appris l’équitation avec Uhr, qui était un des meilleurs cavaliers qu’il connaissait... et c’était heureux.
Après une course effrénée qui lui sembla durer un siècle, Uhr leur fit
signe de ralentir. Ils étaient sortis du brouillard depuis bien longtemps, et ils
n’entendaient que les bruits de la forêt autour d’eux.
— Inutile de tuer les chevaux. On va continuer plus lentement, en cherchant
plutôt à masquer nos traces.
— On retourne en ville ? Ils ne vont pas nous y trouver ? s’inquiéta
Sam.
— Si. Mais il sera plus compliqué de nous trouver ou d’agir là-bas qu’au
milieu de la forêt.
Ils se remirent en route au pas. Ils coupèrent d’abord tout droit en direction du village d’où venait Zach, puis changèrent plusieurs fois de direction pour brouiller les pistes. Ils marchèrent ensuite dans un petit ruisseau pendant un moment. L’eau glacée rafraîchissait les jarrets brûlants des chevaux, tout en ne laissant aucune trace derrière eux. Malgré toutes ces précautions, Farl passa le reste du trajet à surveiller le moindre bruit suspect derrière lui.
Le soir arriva, rien ne s’était passé. Zach était de plus en plus pâle et
s’était contenté, durant le trajet, d’enrouler la crinière de son cheval dans
ses mains pour ne pas tomber. Il fallut le soutenir pour qu’il ne s’effondre
pas en descendant.
— On mange un morceau et on souffle quatre ou cinq heures pas plus,
ordonna Uhr en sortant du matériel des sacoches.
— N’est-ce pas risqué de s’arrêter quand même ? interrogea Sam.
— Les chevaux sont épuisés, inutile de les tuer, nous en avons besoin pour
continuer demain, répondit-il en secouant la tête.
— On va monter la garde je suppose ? Pas de feu ?
— C’est ça. Essayez quand même de dormir un peu, ça ne serait pas inutile.
Comment va Zach ?
Farl, de son côté, avait aidé le guide à s’asseoir et avait commencé à
dégager son dos. La brûlure formait un trait courbe partant de son flanc
gauche vers le milieu du dos, dessinant un arc qui s’enroulait. Il parvint à
dénouer son armure de cuir, sérieusement noircie, mais il dut déchirer sa
tunique pour dégager la plaie.
— Pas terrible, répondit-il. Tu peux faire quelque chose ?
Ils nettoyèrent la blessure avec ce qu’ils avaient, mais Uhr, qui avait
appris à recoudre les plaies ouvertes et poser des attelles, ne pouvait rien
pour une telle brûlure. Il se contenta d’appliquer un baume et un bandage
pour le protéger. Puis ils mangèrent leurs quelques provisions tout en
faisant le point.
— Si tout se passe bien, nous devrions sortir de la forêt demain en début de
matinée, commença Uhr.
— Et ensuite, que fait-on ? On ne peut pas laisser Zach dans cet état,
ajouta Farl. C’est à cause de nous qu’il est comme ça...
Il lança un regard à son compagnon. Il avait réussi à manger un peu, et
s’était allongé sur le ventre, pâle mais conscient.
— Les médecins sont-ils bons, dans ce pays ? demanda Sam.
— Tu veux vraiment montrer une brûlure comme celle-ci à un médecin ? Il
faudrait lui expliquer d’où elle vient...
— Et je doute qu’il puisse faire des miracles de toutes façons, coupa Uhr.
Ce qu’il lui faut, si on ne veut pas que cette blessure mette des semaines,
voire des mois, à guérir, c’est un mage soigneur.
— Il n’y a qu’à la capitale qu’on peut trouver ça, et le trajet est beaucoup
trop long, non ? ajouta Farl.
— Cela ferait d’une pierre deux coups : il faut absolument qu’on
rapporte au capitaine Mazrok tout ce que nous avons vu, fit remarquer
Uhr.
— Tu n’y penses pas... Le trajet est long, dangereux, et pénible pour un
blessé... D’autant plus dangereux avec tout ce que nous avons à raconter,
objecta Farl.
— Que veux-tu faire d’autre ? demanda Sam, un peu énervée. Trouve donc
un soigneur efficace dans la région !
— Il y a Sélène...
Ils se retournèrent vers Zach, qui avait ouvert les yeux et s’était redressé
sur son coude en grimaçant.
— Tiens, tu as tout suivi ? lui demanda Farl.
Il hocha la tête. Il était toujours aussi pâle. Les trois autres échangèrent un
regard, puis se tournèrent à nouveau vers lui.
— Où est-elle ? demanda Farl.
— Elle est partie avec le paladin, Irdann. Au château de son père, le
seigneur d’Assem. Je ne sais pas si elle y est toujours... Elle devait partir
pour le fameux tournoi, ou peut-être pas ? Je ne sais plus...
— Mais peut-on lui faire vraiment confiance ? Si elle est de mèche avec nos
adversaires, c’est se jeter droit dans leurs griffes...
— Je suis prêt à prendre le risque, au point où j’en suis, coupa Zach. Et n’y
allez pas avec moi, inutile de risquer de vous compromettre.
Sam regarda alternativement le blessé et Farl puis leva les yeux au ciel. Soit
Zach était vraiment mal au point, soit il était vraiment accro à cette fille...
Peut-être les deux.
— C’est bien beau, répliqua Sam, mais tu ne vas pas aller frapper à la
porte du château du seigneur, « Bonjour, je suis un de vos fidèles
sujets et je suis blessé. Pouvez-vous laisser votre fille magicienne me
soigner ? ».
Zach soupira et s’apprêta à répondre. Mais Uhr l’en empêcha.
— J’ai une meilleure idée dans un premier temps, sans prendre de risque ni
pour nous ni pour Zach : tenter de contacter Irdann. Il a côtoyé Sélène
pendant un petit moment, et si besoin il pourra peut-être nous mettre
en contact avec elle. Au pire, il nous conseillera, il connaît bien
le coin, et il est le fils d’un des seigneurs les plus puissants de la
région. Et personne ici ne doute de sa loyauté envers nous, n’est-ce
pas ?
Ils hochèrent la tête. C’était probablement l’idée la plus raisonnable pour le
moment... Il ne put s’empêcher de remarquer une légère moue de la part du
blessé. Était-ce la douleur ou un doute ?
Farl se porta volontaire pour la première garde. Alors que Sam et
Uhr s’étaient endormis, épuisés, Zach ne semblait pas trouver le
sommeil.
— Ça va ? lui demanda-t-il.
— J’ai connu mieux, murmura-t-il.
— Je suis vraiment désolé... J’aurais dû réagir plus vite, et t’éviter ce coup
en lançant mon arme plus tôt...
— Peut-être... ou peut-être qu’elle t’aurait vu et t’aurait visé à ma
place ?
Ils se turent quelques instants.
— Tu peux être persuadé d’une chose, Zach, nous ne sommes pas du genre
à abandonner nos compagnons. Nous allons faire tout ce que nous pouvons
pour que tu sois sur pied au plus vite, et en sécurité. Essaie de dormir
quelques heurs déjà...
— Difficile...
Farl se leva, fouilla dans les sacoches et en sortit un petit sachet de
poudre, qu’il dilua dans un peu d’eau dans le fond d’une gourde.
— Bois ça. Ça te fera dormir et calmera ta douleur pour un temps.
— Euh, c’est quoi ? Un poison d’assassin ?
— Parfois, les assassins ont besoin de neutraliser quelqu’un en le gardant
vivant, répondit-il en souriant.
— Hm... Je ne sais pas si ça doit me rassurer ou m’inquiéter.
Il but néanmoins le contenu de la gourde, et quelques minutes plus tard, tout le camp hormis Farl dormait profondément.
![]()
Uhr
— Le sieur Irdann est encore ici, mais non il ne vous est pas possible de le
voir, indiqua le garde avec fermeté.
— Mais pourquoi ? demanda Uhr.
— Il ne reçoit pas de visiteurs. De plus, il est en grands préparatifs de
départ et ne souhaite pas être dérangé.
— De départ pour où ?
Le garde se mit à rire.
— Comment, vous ne savez pas ? Dame Sélène et lui partent demain, à
l’aube, pour le duché De Vane. Il fait partie de son escorte...
— Je vous en prie, je dois absolument lui parler ! Dites-lui mon nom, et il
me fera entrer...
L’homme secoua la tête.
— Je respecte les ordres de mes maîtres.
— Ne peut-on pas s’arranger ? Vous ne devez pas être très bien payé, à
garder l’entrée du château.
— Je suis loyal à mon seigneur, et je ne mange pas de ce pain-là,
monsieur.
— Vous faites bien. Pardonnez-moi. Au revoir et bonne garde.
Uhr soupira et lui tourna le dos. Pour une fois qu’il regrettait d’avoir affaire à un garde vraiment honnête... Il ne pouvait pas lui en vouloir. Il fit demi-tour, réfléchissant à comment contacter Irdann avant qu’il ne quitte la région. Ou peut-être pouvait-il lui parler en chemin ? Sam lui avait dit qu’elle ne pouvait plus invoquer d’enchantement puissant avant quelques jours, et son prochain rêve était de toutes façons destiné à informer le capitaine de leurs aventures...
— Attendez !
Il se retourna en entendant la voix du garde.
— Si vous tenez vraiment à contacter le sieur Irdann, et s’il est vraiment
votre ami...
— Oui ?
— Je peux peut-être lui faire parvenir un mot de votre part.
— Vraiment ? demanda Uhr, avec une lueur d’espoir dans les yeux.
— Je ne crois pas que ce soit défendu. Mais ce ne sera pas avant trois
heures, quand je suis relevé de ma garde.
— Ce serait formidable, comment vous en remercier ?
— Hé bien, puisque vous le dites, dit le garde avec un air un peu gêné,
j’aimerais que vous me rendiez un petit service en échange.
Uhr se rapprocha de lui. Le même garde qui ne « mangeait pas de ce
pain-là » il y a quelques instants... Comme s’il devinait sa pensée, l’homme
éclata de rire.
— Ha, qu’allez-vous imaginer ! Je vous ai dit que j’étais loyal à mon
maître. Absolument rien d’illégal, d’immoral ou de dangereux ! Êtes-vous
libre ce soir ?
Irdann
Cher Irdann,
J’espère que cette lettre va te parvenir à temps.
Je suis en ville actuellement, avec quelques compagnons. Il est trop long et dangereux de t’expliquer sur ce papier pourquoi et comment, toujours est-il que nous avons besoin de ton conseil et éventuellement de ton secours. Un de nos compagnons, un jeune guide de la région que tu sembles connaître, est gravement blessé. Peux tu nous trouver, ce soir, à l’auberge du Taureau à une corne ? Que tu viennes toi ou que tu envoies quelqu’un de confiance, il est impératif que tout cela se fasse dans la plus grande discrétion. Je t’expliquerai.
Ton ami,
Uhr
Assis sur le lit de la chambre — petite mais confortable — qui lui
avait été attribué, il relisait la lettre, qu’un de ses gardes lui avait
apporté il y a une heure, essayant de comprendre. Que faisait Uhr
ici ? Quelles étaient ces histoires qui demandaient de la discrétion ?
Le bruit de quelqu’un frappant à la porte l’interrompit dans ses
pensées.
— Irdann ? demanda la voix de Sélène.
Il courut lui ouvrir. La jeune femme entra dans la pièce, vêtue d’une longue
robe violette. Ses manches amples s’arrêtaient aux coudes, par dessus
d’autres manches crème aux bordures dorées. Le bas était fendu sur les
côtés, s’ouvrant sur un long jupon de couleur crème, et une ceinture
ouvragée soulignait sa taille.
— Tu voulais me voir ?
Pour toute réponse, il lui tendit le morceau de papier, tout en fermant
soigneusement la porte derrière lui.
Sélène lut la lettre une première fois en fronçant les sourcils.
— Je ne comprends pas pourquoi tu me montres tout ça... Je ne connais pas
ce Uhr et...
Elle s’interrompit et relut un passage.
— Attends, qu’est-ce qu’il veut dire par « un jeune guide de la région que tu
sembles connaître » ? De qui parle-t-il ?
— Il parle probablement de Zach... Je ne vois pas quel autre jeune guide je
suis censé connaître dans le coin.
— Le message dit qu’il est blessé ! Comment ? Et qui est ce Uhr à la
fin ?
— Uhr est un ami que j’ai rencontré à la capitale, lorsque j’étais à la garde
du palais, avec Silwë entre autres.
— Mais que fait-il ici ? Qu’a-t-il à voir avec Zach ?
— Ça, je l’ignore. La dernière fois que je l’ai vu, il était toujours à la
garde, il avait même obtenu une promotion intéressante, et il s’était
installé en ville avec sa... femme, qui est fleuriste. Je ne sais pas ce
qu’il peut être venu faire dans la région. Quant au rapport avec
Zach...
Il espérait qu’elle ne remarque pas son hésitation, mais vraisemblablement
Sélène se préoccupait peu de ces détails pour l’instant. Il reprit.
— ... Comme toi, d’autres gens peuvent avoir besoin d’un guide,
non ?
Sélène haussa les épaules et attendit quelques instants avant de répondre.
Comme si elle se rappelait soudainement la raison initiale pour laquelle elle
s’était mise en contact avec Zach.
— Admettons. Que fait-on alors ?
— Si je n’avais pas entièrement confiance en Uhr, je dirais que c’est un
piège plutôt mal monté.
Elle fronça les sourcils.
— Tu es sûr que c’est lui, au moins ?
— Oui. Je reconnais son écriture, et sa façon assez inimitable de signer. De
plus, la description que m’en a fait le garde qui m’a apportée ce message
correspond.
— Tu veux y aller alors ?
— Évidemment. Je ne sais pas encore comment, par contre.
— Et tu feras quoi une fois auprès de lui ?
— Je verrai, je suppose. Pourquoi, demanda-t-il, tu vois autre chose ?
Sélène fit quelque pas et le fixa droit dans les yeux.
— Je peux y aller à ta place.
— Quoi ?
Il se tut quelques instants, surpris. Elle en profita pour continuer.
— Le mot ne précise-t-il pas que tu peux envoyer quelqu’un de confiance à
ta place ? Et puis tu ne peux pas faire grand chose pour Zach, s’il est
vraiment blessé. Moi oui.
— Tu marques un point, admit-il.
Elle afficha un petit sourire de victoire et s’assit sur une chaise en face de
lui.
— Mais... cela reste très risqué. Tu comptes utiliser ta... magie pour
l’aider ? objecta-t-il.
Il avait malgré lui prononcé le mot « magie » un peu plus bas que les
autres, comme s’il craignait que malgré l’épaisseur des murs, on puisse
l’entendre.
— C’est mon problème. D’abord je n’ai pas que mes sorts, ensuite Zach
connaît déjà mon secret.
— Et si c’était un piège ?
— Ce n’est pas toi qui disais que tu étais sûr de l’origine de la lettre ?
— Je fais confiance à Uhr, y compris pour assurer ta sécurité s’il le faut,
mais si quelqu’un t’attendait sur le chemin ?
— Si ce quelqu’un s’attend à te voir toi, cela peut le contrarier de ne pas
te voir arriver. Voire mieux, il peut ne même pas faire attention à
moi...
Il fit une moue en s’asseyant sur le lit.
— Il reste le « comment ». Comment tu comptes sortir incognito du
château, comment tu vas te rendre là-bas, ...
Elle savait qu’elle était en train, petit à petit de le convaincre. Elle
sourit.
— Ça, c’est la partie facile.
— Vraiment, demanda-t-il en fronçant les sourcils.
Elle se leva.
— Allons Irdann, comme moi, tu as grandi dans ce genre de place
forte n’est-ce pas ? Conçue à la base pour résister à une armée
d’assaillants...
— Oui, c’est bien la raison pour laquelle il est à la fois difficile d’y entrer et
d’en sortir.
— Mais ne me dis pas que, au château du duc De Vane, il n’y a pas, quelque
part, un souterrain qui, en temps de guerre, permettait de se sauver si tout
espoir était perdu...
— Si, admit-il. De mémoire, mon père l’avait fait murer parce qu’il
était devenu inutile en cette période de paix, et qu’il menaçait de
s’effondrer.
En fait, maintenant qu’il y réfléchissait, il était bien possible qu’il ne
s’agisse que de la version officielle... Sélène reprit, interrompant ses
réflexions.
— Ici, une partie de ce passage a été réhabilitée, et une sortie a été
aménagée en ville pour que les serviteurs puissent faire facilement des allers
et retours au gré des besoins.
— Et cette sortie est gardée ?
— Un seul garde, qui ne peut pas connaître tout le personnel, et qui ne
saura pas que c’est moi évidemment.
— Tu en es sûre ?
Elle haussa les épaules.
— J’ai été absente durant plusieurs années, et mon visage a été un peu
oublié. Et habillée en sage servante qui sort visiter sa mère en ville, je doute
qu’on me pose beaucoup de questions.
— Laisse-moi t’accompagner, au moins. Je peux aussi m’habiller de manière
modeste, et assurer ta sécurité.
— Ce serait l’idéal, en effet.
— Il reste à voir comment nous allons masquer notre absence. Y a-t-il des
serviteurs en qui tu as suffisamment confiance ?
Elle fit la moue.
— Pas trop, justement, puisque je suis restée éloignée trop longtemps...
Elle fit quelques pas dans la pièce en réfléchissant.
— En fait, le seul moyen que je voie, c’est que tu couvres mon absence, et
donc que tu restes ici.
— Pardon ?
— Je n’ai qu’à faire croire que je suis avec toi, ici. Ta chambre n’est pas très
loin des cuisines, d’où je pourrai facilement rejoindre la sortie sans être
remarquée.
Irdann rougit soudainement.
— Mais tout le monde va croire que nous...
Elle pouffa de rire.
— Tout le monde en est déjà persuadé, ça ne changera pas grand chose.
En plus, c’est l’excuse parfaite pour refuser qu’on ouvre la porte,
non ?
— Certes...
— Bon, le repas de ce soir ne va pas tarder à être servi, on se retrouve ici
après ?
— Tu veux y aller ce soir ?
— On doit partir demain, ça va être compliqué de trouver une excuse pour
rester un jour de plus...
— Tu auras le temps de trouver des vêtements adaptés ?
— Je me débrouille, ne t’inquiète pas.
Lorsqu’elle fut sortie, Irdann resta quelques instants seul à réfléchir, un peu abasourdi par la tournure qu’avaient pris les événements. Il n’aurait peut-être pas dû montrer la lettre à Sélène après tout... Mais il reconnaissait qu’en effet, s’il fallait soigner un blessé, elle était probablement la plus compétente. Surtout s’il s’agissait de Zach... Mais tout de même, et même si elle avait su montrer qu’elle avait plus de sang-froid et de ressources que beaucoup d’autres jeunes femmes, il ne pouvait s’empêcher de craindre pour sa sécurité. Si au moins il pouvait lui donner un moyen de défense... Mais il n’avait que ses épées, et qu’en ferait-elle de toutes façons ?
Sélène
Sélène quitta sa chambre une vingtaine de minutes après le dîner. Elle avait emprunté quelques vêtements à sa femme de chambre, qui logeait juste à côté. Si elle lui ramenait le lendemain, celle-ci ne s’en rendrait probablement même pas compte... Au pire elle inventerait une excuse quelconque.
En sortant, elle croisa la servante en question, et lorsqu’elle lui expliqua où elle allait, la jeune femme lui adressa un regard à la fois complice et envieux. C’est vrai que le jeune et élégant paladin avait déclenché de nombreux sourires admiratifs parmi le personnel féminin, et elle connaissait plus d’un homme qui en aurait abondamment profité. Irdann ne semblait pas les voir, ou peut-être était-il suffisamment malin pour tirer parti de la situation en toute discrétion, qui sait ?
Zach, lui, aurait été du genre à en profiter, c’est sûr. D’ailleurs, depuis le temps qu’il était guide, combien de voyageuses avaient fini dans ses bras ? Et dire que vis-à-vis d’elle il n’osait pas assumer grand-chose... Quel idiot, vraiment. Il était bien courageux quand il fallait affronter des bandits ou des monstres, mais devant elle...
Elle secoua la tête. Comment pouvait-elle médire de lui comme cela,
alors que d’après la lettre adressée à Irdann, il était gravement blessé ? Et
blessé comment, à quel point, pourquoi ? Et s’il ne tenait pas le coup
jusqu’à ce qu’elle arrive ? Elle chassa aussitôt cette pensée terrible, et
frappa à la porte de la chambre d’Irdann.
— Ah, tu es là. Tu as tout ce qu’il faut ?
Elle montra sa sacoche en entrant dans la pièce.
— J’ai là dedans tout un tas de remèdes, et une robe de servante.
— Personne ne t’a posé de questions dessus ? demanda-t-il en fronçant les
sourcils.
— Les serviteurs sont vraisemblablement bien plus intéressés par les ragots
que par ça, répondit-elle en souriant.
Elle commença à se préparer, tandis qu’Irdann, le dos tourné, lui
donnait quelques instructions.
— Tu reconnaîtras Uhr facilement. C’est un grand gaillard, au teint pâle,
aux cheveux châtains bouclés et à la carrure impressionnante.
— Ce n’est pas courant, comme nom... d’où vient-il ?
— Il est originaire des plaines barbares. Mais ne te fie pas à son air de brute
épaisse, il est aussi stupide que Silwë ou Aldariel sont inoffensives... si tu
vois que je veux dire.
— J’imagine oui. Il n’est pas censé avoir des « compagnons » ?
— Aucune idée de qui il peut s’agir. Tout dépend de la raison pour laquelle
il est ici.
— Il est censé t’attendre, ou attendre de tes nouvelles. Si je dis que je viens
de ta part il devrait me faire confiance non ?
— Probable. Je ne sais pas jusqu’à quel point, mais je suppose qu’il te
laissera au moins t’occuper de Zach...
— Mais j’espère bien ! Sinon pourquoi en aurait-il parlé dans sa
lettre ?
— Je pensais plutôt au fait qu’il ne sait pas qui tu es et ce dont tu es
capable...
— C’est vrai. Peut-être que Zach pourra parler en ma faveur ? Enfin, s’il
est conscient...
Irdann haussa les épaules, toujours tourné vers le mur.
— Sinon, il te faudra le convaincre. Puisque je suppose que tu n’as pas
l’intention de tout lui expliquer.
— Évidemment que non. Ça va pas la tête ?
— Pense alors à trouver une explication, si ton moribond se met à sauter de
son lit après quelques minutes de soin.
— ... En effet.
— Dans tous les cas, garde en tête le fait qu’il vient de la capitale. Tu dois
le savoir encore mieux que moi, les mages soigneurs y ont pignon sur rue,
et même lui a déjà eu affaire à eux... Il sait parfaitement ce que
c’est.
— Tu peux te retourner.
Elle avait enfilé une robe à bretelles marron foncé par dessus une
chemise de lin blanche — du moins qui avait été blanche à un moment
donné. À ses pieds, elle avait mis les bottines qu’elle avait gardées après son
escapade dans la forêt, et qui allaient très bien avec son déguisement. Pour
parfaire le tout, et en guise de manteau, elle avait couvert sa tête et ses
épaules d’un long châle de laine grise.
— Alors ?
— Impeccable, répondit-il en souriant.
— Bon, je vais me mettre en route... Je pense que c’est le bon moment,
dit-elle en réajustant sa sacoche.
Irdann la raccompagna jusqu’à la porte.
— Promets-moi de ne prendre aucun risque, lui murmura-t-il. S’il t’arrivait
quelque chose, je ne me le pardonnerais jamais...
Uhr
Le soir était tombé, et Uhr s’était mis en route à travers la campagne. Sa monture avançait calmement sur le soleil qui se couchait. Il avait choisi de partir en avance, afin de pouvoir prendre son temps. Après leur course effrénée dans la forêt, les pauvres bêtes avaient besoin d’être ménagées. Et puis, la « mission » qu’on lui avait confiée n’était pas à la minute près...
Luros, c’était le nom du garde, avait donné rendez-vous à sa fiancée au bal de son village, qui avait lieu ce soir. Malheureusement, un de ses collègues s’étant blessé, il avait dû le remplacer au pied levé pour sa ronde de la soirée. À Uhr la charge de transmettre, via une lettre, les excuses à la damoiselle en question. Il avait connu plus dangereux comme mission, à moins que la jeune paysanne ne prenne très mal la nouvelle et ne s’énerve sur lui ?
Il déplorait son absence au chevet de Zach, surtout si Irdann devait venir le voir ce soir, mais il faisait confiance à Sam et Farl pour gérer efficacement la situation. Ces derniers s’étaient relayés durant la journée pour se renseigner sur les différentes entrées et sorties du château, ainsi que du personnel, pour savoir d’où viendrait leur ami, et si possible lui faciliter la tâche. Mais il ignorait si ces recherches avaient porté leurs fruits.
Après un tournant sur le sentier, il arriva en vue du village. Des
lumières de lampions, visibles dans la nuit tombée, et des bribes de musique
lui confirmèrent qu’il était au bon endroit. Il mit pied à terre en arrivant
sur la place, et après avoir attaché et pris soin de sa monture, il se dirigea, à
travers l’animation, vers un comptoir installé sur quelques tréteaux. Il
commença par commander une bière, puis s’adressa au jeune homme qui
servait les boissons.
— Excusez-moi, vous ne connaîtriez pas une damoiselle du nom de
Lysielle ?
— C’est moi, répondit une voix derrière lui.
Il se retourna vers celle qui venait de lui parler. C’était une jeune femme
aux longs cheveux noirs, au regard noisette et à l’air décidé. Elle était
accoudée au comptoir avec un verre, elle aussi.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Je viens de la part de votre fiancé, Luros.
— Qu’est-ce qu’il a, il ne peut pas venir lui-même ?
Vu l’expression de la damoiselle, il allait devoir sortir l’outil diplomatie.
— Hélas, il a dû remplacer en urgence un de ses compagnons, qui s’est
blessé au service de son seigneur, expliqua-t-il en s’inclinant.
En vérité, lui avait dit le jeune garde, le compagnon en question s’était
blessé à l’épaule en chutant de cheval à cause d’une étrivière trop
vieille qui avait lâché. Mais c’était beaucoup moins intéressant à
raconter.
— Quoi, s’énerva Lysielle, vous voulez dire qu’il est de service ce soir et
qu’il ne viendra pas du tout ?
— Malheureusement, non. Il m’a demandé de vous faire parvenir cette
lettre, ajouta Uhr en lui tendant la missive.
La jeune paysanne prit la lettre en fronçant les sourcils, et la parcourut
des yeux. Un petit sourire et un léger rougissement apparurent sur son
visage à la fin de la lecture. Puis elle se renfrogna.
— J’espère, avança-t-il prudemment, que vous lui pardonnerez.
— Oh, lui, il passera un sale quart d’heure quand je le verrai !
— Votre fiancé ne fait que son devoir. Il ne va pas laisser son seigneur sans
protection, tempéra Uhr.
— Justement, le seigneur a plein d’argent ! Pourquoi n’engage-t-il pas
quelques gardes en plus ? tempêta-t-elle.
— Je ne doute pas que s’il vous engageait comme garde, le sieur d’Assem et
sa famille seraient plus qu’en sécurité.
Lysielle marqua un moment de surprise, puis voyant l’air amusé de son
interlocuteur, éclata de rire. Elle glissa alors la lettre dans son corsage, et
reprit, sans transition.
— Bon, c’est pas tout ça, mais j’étais venue danser, et je me retrouve sans
cavalier. Vous venez ?
Et sans lui laisser le temps de répondre, elle l’entraîna vers la piste de
danse.
— Vous savez, avoua-t-il humblement après une première danse, je ne
connais pas du tout les danses de cette région.
— Ah ? Pour quelqu’un qui apprend sur le tas, vous vous en sortez pas mal,
répondit-elle en souriant. Mieux que cet idiot de Firor, qui pourtant est
censé les connaître.
— Qui est ce garçon ?
Elle leva les yeux au ciel.
— Le fils du charpentier, mon voisin. Il me tourne autour depuis six mois,
même s’il sait que je suis fiancée à Luros. J’ai beau l’envoyer balader à
chaque fois, il insiste... C’est lui, là-bas.
Il aperçut le jeune homme, fin et élégant, aux cheveux noirs, qui discutait
avec le vendeur de boissons.
— Je vois. Cela vous arrange donc bien que je danse avec vous, n’est-ce
pas ?
Elle répondit par un sourire.
— J’avoue, je prends toutes les excuses pour l’éviter. Et comme je doute
qu’il cherche à faire concurrence à votre carrure... dit-elle sur un ton amusé.
Mais je ne vais pas vous retenir...
— Je peux rester à danser un peu, finalement, l’ambiance est sympathique,
répondit-il en souriant.
Après tout la compagnie de Lysielle était agréable, la bière plutôt bonne, et
il était peu probable qu’il rentre à temps s’il se passait quelque chose, alors
autant en profiter.
Ils s’arrêtèrent après la danse suivante, pour terminer leur verre.
— Cette danse-là était plus difficile, j’ai eu un peu de mal à suivre !
— J’avoue. D’où venez-vous, pour ne pas connaître la région et ses
traditions ?
— De la capitale, avoua-t-il.
Après tout, que risquait-il à lui dire ?
— Ha ! Je l’aurais juré, répondit Lysielle en riant. J’étais presque sûre
d’avoir reconnu votre accent. Vous y faites quoi ?
— Je suis soldat de la garde.
— Comme Luros ? Ça ne m’étonne pas vu votre stature.
— Hé oui. Et je connais bien les problèmes liés à son travail...
— Et vous n’avez pas une fiancée que ça énerve parfois ?
— Euh... Nous faisons avec, répondit Uhr évasivement.
La paysanne termina son verre d’un trait.
— J’espère d’ailleurs qu’elle ne m’en veut pas trop de vous retenir. Vous
devriez peut-être rentrer...
— C’est vrai. Mais je vous remercie pour cette soirée, je me suis bien
amusé.
— C’est moi qui vous remercie. Dites quand même à cet andouille de
Luros... que je l’attends à notre point de rendez-vous habituel demain soir
pour qu’il s’excuse en personne. Et cette fois, il n’a pas intérêt à se
défiler !
— Je n’y manquerai pas, dit-il en s’inclinant.
Il se dirigea vers sa monture, qui somnolait tranquillement en attendant
son retour. La jeune paysanne l’avait suivi tout en discutant.
— Vous avez l’air de regarder autour de vous, chercheriez-vous quelque
chose ou quelqu’un ? lui demanda Uhr.
— Non... Enfin oui... Je me demandais où était passé Firor.
Il eut un petit sourire tout en détachant son cheval.
— Oh, je crois que je l’ai vu rentrer chez lui, avec un sérieux mal de
crâne.
— Sérieusement ?
— Oui, je me demande bien ce qui a pu lui arriver sur la piste de danse...
avec tout ce monde qui bouge, un coup de coude malheureux est si vite
arrivé.
Elle éclata de rire.
— Haha... Bien vu. Vous êtes vraiment un homme plein de ressources...
Il monta en selle et se mit en route en lui lançant un geste du bras et un clin d’œil.
Sélène
Elle fit quelques pas dans la ruelle quasi déserte. Personne n’avait prêté attention à elle dans les cuisines et les couloirs du château. Une tenue de servante, c’était une tenue de femme invisible, c’était la tenue faite par essence pour se faire oublier, ou plutôt la tenue que tout le monde avait appris à oublier.
Elle prit quelques grandes inspirations dans la fraîcheur du début de la nuit. Maintenant, plus grand chose ne la séparait de Zach... Elle regarda quelques instants autour d’elle afin de se repérer, et s’engagea dans une direction. Elle avait un peu étudié le plan avec Irdann, mais de nuit, c’était plus compliqué.
Soudain, un choc mou la projeta à terre.
— Oh, je suis vraiment confus, je ne vous avais pas vue...
Assise par terre, sur les pavés déjà humides par la rosée nocturne, elle
reprenait ses esprits. Face à elle, au sol également, un homme se releva et lui
tendit la main.
— Vraiment, je vous prie de m’excuser... J’espère que vous n’êtes pas
blessée !
— Ça va, merci, dit-elle en acceptant la main tendue.
Elle se releva, et rajusta son châle sur la tête, et vérifia que rien dans sa
sacoche n’était abîmé par le choc. Heureusement, elle avait connu pire...
L’homme était toujours là. Elle le distinguait mal dans l’obscurité, mais il
avait l’air vraiment gêné et désolé.
— Puisque vous êtes là, vous pourriez peut-être m’aider ? Je cherche la rue
des Sabots Fendus.
— Oui, je sais où elle est. Il faut prendre cette rue, puis aller à gauche...
commença-t-il en montrant les directions. Mais attendez, s’interrompit-il. Je
me rends moi-même sur la rue du Petit Homme, qui est juste à côté, je
peux donc vous montrer directement. Acceptez-vous ?
Il avait vraiment l’air anxieux de se faire pardonner, et puis, si ça pouvait
lui éviter de chercher son chemin...
— D’accord.
Elle se mit à marcher à ses côtés, non sans une certaine méfiance.
En marchant dans les ruelles, la lumière venant de diverses maisons et enseignes éclairait son étrange compagnon. Il était plutôt jeune, vêtu d’une tunique gris foncé, à manches longues, et d’un pantalon noir par dessus des bottes de cuir. Il lui adressait de temps en temps un léger sourire, qui ne la mettait pas très à l’aise. Elle se contentait de vérifier autour d’elle, le chemin semblait le bon, mais pouvait-elle en être sûre ? Pouvait-il être en train de l’égarer dans les rues de la ville ? Était-elle stupide de se méfier autant ?
— Pardonnez-moi encore une fois, mais que faites-vous seule à cette heure
dans les rues de la ville ?
— Je rends visite à un oncle de passage, improvisa-t-elle.
— Il loge à l’auberge du Taureau à une corne ?
Elle sursauta presque.
— Euh oui, pourquoi ?
Il sourit.
— C’est la seule de cette rue, alors j’avais de bonnes chances de deviner...
— Certes.
— Vous n’êtes pas d’ici ?
— Je ne connais pas bien cette partie de la ville, répondit-elle
précipitamment.
Ses questions commençaient à la mettre mal à l’aise, pourvu qu’ils arrivent
vite à destination et qu’elle soit tranquille...
— Ne craignez-vous pas de faire de mauvaises rencontres en vous déplaçant
seule à cette heure ?
Elle fronça les sourcils et se retourna vers lui. Il y avait un sourire
inquiétant sur ses lèvres, et elle regretta soudain de l’avoir accompagné.
— Mais ne vous inquiétez pas, reprit-il en se rapprochant d’elle et en
baissant légèrement le ton, vous ne craignez rien en ma compagnie, dame
Sélène.
Elle se figea de stupeur, comme si on lui avait asséné un coup de poing
dans le ventre.
— De quoi parlez-vous ? répondit-elle d’une voix faible.
Il sourit.
— Quoi, cela ne vous rassure pas ?
Son hésitation l’avait de toutes façons déjà trahie. Autant l’affronter
franchement... elle se planta face à lui.
— À quoi jouez-vous ?
— Disons que je voulais être sûr, répondit-il avec un clin d’œil. Mais
rassurez-vous, votre identité restera entre nous.
Il fit quelques pas, l’incitant à le suivre, mais elle ne bougea pas. Constatant
qu’elle restait sur place, il s’arrêta à son tour.
Sélène tremblait, à la fois de rage et de peur, et quelques gouttes de
sueur froide perlaient sur son front.
— Qui êtes-vous ? Comment savez-vous qui je suis ?
— Je suis un ami d’Irdann.
— Hmm... Et d’Uhr ?
— Tout à fait. J’en déduis donc que vous avez lu son message.
Elle hocha la tête. Ainsi, c’était l’un des fameux « compagnons » décrits
dans le mot.
— Cela ne répond pas à ma seconde question, reprit-elle après un court
silence.
— À vrai dire, j’attendais de voir arriver Irdann. J’ai été un peu
surpris de ne pas le voir, et lorsque je t’ai vue passer, je me suis
demandé...
— Je suis si reconnaissable ?
— Pas tant que ça, pour quelqu’un qui n’y prête pas attention. Mais on
voit peu de femmes seules dans les rues, tu avais une allure un peu
inhabituelle, et tu semblais chercher ton chemin... Je ne m’y suis pas
trompé.
Elle fit une moue. Elle se remettait tout juste de sa surprise, mais n’était
toujours pas très rassurée par son interlocuteur.
— Pourquoi avoir joué tout ce jeu ?
— Je n’étais pas tout à fait sûr... Pardon pour cette frayeur.
Elle fronça les sourcils.
— Mon nom est Farl. Par ailleurs, ce que j’ai dit est sincère, et je ne pense
pas que ce soit une bonne idée de s’éterniser ici. Prenons un air naturel et
reprenons notre marche.
Il lui tendit son bras, et après une hésitation, elle le prit et ils se remirent en
route. Elle n’était pas très à l’aise, mais la proximité leur permettait au
moins de parler très bas.
— Comment se fait-il que « tu » me connaisses si bien ?
— Zach m’a parlé de toi.
Farl
À l’évocation de ce nom, l’attitude de Sélène changea brusquement. Il
aurait peut-être pu prononcer ce mot magique plus tôt...
— Comment va-t-il ? Que lui est-il arrivé ?
— Euh, par où je commence, c’est un peu compliqué... il a une vilaine
brûlure causée par un mage.
Il sentit sa surprise et sa peur dans le contact de son bras. Elle regardait
droit devant elle, hésitant à répondre.
— Sais-tu que tu vis dans un pays où rien que cette phrase peut te valoir un
autre type de brûlure ? murmura-t-elle après un silence.
— Je suis très bien au courant. C’est pourquoi nous n’avons pas crié sur les
toits les détails de sa blessure.
— Comment va-t-il ?
Il soupira.
— Nous sommes rentrés hier matin, et cela fait deux jours qu’il s’est
pris ce... coup. Même s’il ne se plaint pas beaucoup, il souffre et
n’arrive à dormir qu’avec des drogues... Depuis ce matin, il a de la
fièvre. Par moments, il est conscient, des fois je crois qu’il délire un
peu...
Il sentit une réaction dans le bras qu’il tenait. Il continua.
— ... Je crois qu’en cet endroit, tu es la seule qui puisses l’aider.
Elle se raidit soudainement.
— Qu’est-ce que tu sais sur moi, au juste ? demanda-t-elle en fronçant les
sourcils.
— Hm... Trop de choses ?
Il ne savait pas précisément comment lui dire, mais en la sentant se mettre
à trembler de rage, il en conclut qu’elle avait compris.
— Comment le savez-vous ? C’est Zach qui m’a trahie ? Qu’il aille
crever !
— Non, non. Calme-toi. Nous le savions avant de venir.
— Quoi ? Et... c’est censé me rassurer ?
— Je n’ai pas vraiment le temps de tout t’expliquer...
C’était vraiment le moment de surveiller sa réaction. Et de choisir ses mots.
Il allait devoir lui révéler des choses, mais pas tout...
— Uhr est —en secret bien sûr— sur une affaire un peu louche, qui implique
des mages de la capitale et la présence de créatures dangereuses dans la
forêt de Sossirant...
Elle ouvrit des yeux ronds.
— Mais... nous avons effectivement rencontré des créatures cauchemardesques
durant notre traversée...
— Précisément. Autant te dire que le concours de Zach nous a été
précieux... Même si ce concours a été difficile à obtenir. Ce gars-là ne lâche
pas facilement le morceau, tu peux me croire.
Elle hocha la tête, et fit une petite moue.
— Quelle est cette histoire de mages, alors ?
— Tu connais un mage du nom de Mortag ?
Elle haussa les épaules.
— De réputation. Des professeurs de l’université m’ont déjà parlé de lui.
Sur quoi travaille-t-il déjà ? Les plantes, ou quelque chose comme
ça ?
— Il étudiait les animaux magiques.
— Pourquoi étudiait ? Il a changé de discipline ?
— Il est mort. Dans un accident tragique.
— Quoi ? Mais... j’en aurais entendu parler... ça fait longtemps ?
Sa réaction semblait sincère. Ou alors elle était très bonne comédienne.
Mais si les visages savent mentir, les corps ont souvent plus de mal...
— C’était le lendemain de ton départ. Et d’après celui qui nous envoie, ce
n’est pas un accident.
Elle fronça les sourcils et sembla plongée dans la réflexion quelques instants.
Puis elle s’arrêta net, l’obligeant à stopper à son tour.
— Vous n’imaginez quand même pas que je pourrais avoir quelque chose à
voir là-dedans ?
— À mon avis, que tu le veuilles ou non, tu es liée d’une façon ou
d’une autre à cette histoire. Rappelle-toi ce qui t’est arrivé dans
la forêt. Crois-tu que ce soit sans autre conséquence qu’un affreux
souvenir ? Soit tu es complice, soit tu risques tôt ou tard de devenir une
cible.
Elle frissonna. Puis se remit en route, et tourna son visage vers lui.
— Donc tu m’accompagnes pour me surveiller de près...
— Ou assurer ta sécurité, compléta-t-il à sa place.
Elle le regarda de haut en bas, comme si elle estimait sa capacité à la
protéger.
— Quel genre de danger peut me menacer ? Des araknes ?
— Ou le genre de sort qui a mis Zach dans l’état où il est actuellement... Et
crois-moi, ce n’est pas beau à voir.
Ils marchèrent en silence pendant quelque temps, puis elle reprit.
— Si ça te va, on s’occupe de lui et on réfléchit après ?
— Ça me va, répondit-il.
Ils arrivaient en vue de l’auberge. Finalement, la discussion qu’il avait eue avec Sélène était plutôt instructive. Sa réaction semblait sincère, il est possible qu’elle n’ait pas été au courant de l’assassinat de Mortag. Et... elle semblait réellement tenir à Zach, ce qui était plutôt bon signe pour la santé de ce dernier. Il s’interrogeait toujours sur ce qu’il y avait entre ces deux-là, mais après tout, tant que ça permettait de sauver Zach...
Sélène
Ils arrivèrent enfin à l’auberge du Taureau à une corne. En voyant l’enseigne se découper dans la faible lumière de la rue, elle ne put s’empêcher de laisser échapper un soupir de soulagement. Il ne s’était pas amusée à la perdre dans la ville. Étrange personnage que ce Farl... Elle ne savait pas trop quoi penser de lui, et de cette histoire avec Mortag qu’il lui avait racontée. Était-elle vraie ou totalement inventée ? Et pourquoi dans ce cas ? La faire réagir ? C’était bizarre quand même.
Elle fut presque soulagée de pénétrer dans l’animation et le bruit de la
taverne. Malgré l’heure tardive, de nombreuses personnes étaient présentes,
terminant leur repas ou buvant un verre joyeusement. Farl ne perdit pas de
temps, et lui fit traverser la salle rapidement.
— Le fameux Uhr n’est pas là ce soir, il avait une course urgente. Je
t’amène directement auprès de Zach, il est dans une des chambres
là-haut...
L’escalier, en bois grinçant et raide, menait sur un couloir étroit au premier étage, sur lequel on pouvait voir cinq ou six portes en bois massif. Farl, la précédant, se dirigea vers la troisième et ouvrit la porte.
La chambre était une petite pièce rectangulaire, munie d’une armoire miteuse, d’une petite vasque et d’un miroir dont le tain était rouillé, le tout posé sur une commode, et de deux petits lits parallèles au couloir, la tête au niveau du mur de droite. En face, une minuscule fenêtre qui ne devait pas donner beaucoup de lumière même en plein jour. Sur l’une des tables de chevet était posée une lampe, qui éclairait assez la pièce pour qu’elle puisse voir une silhouette familière étendue sur le lit.
— Zach !
La silhouette se redressa péniblement sur son coude, et tenta de tourner la
tête vers elle avec difficultés. Elle aperçut l’horrible blessure laissée à l’air
libre, et se précipita vers lui.
— Qu’est-ce que... Sélène ? murmura-t-il faiblement.
Elle toucha son visage, qui était brûlant. Elle s’assit sur le lit, et
se tourna vers Farl, qui entretemps avait fermé la porte derrière
lui.
— Explique-moi.
— Un sort qui ressemble à un fouet brûlant, très long. D’ailleurs,
Uhr a paré un de ses coups avec sa lame, et regarde ce que ça a
donné.
Il dégaina l’épée du soldat, posée contre l’armoire, à côté de celle
de Zach. À mi-hauteur, la lame portait des encoches profondes et
arrondies, comme si le métal avait purement et simplement fondu.
— Je ne savais pas qu’on pouvait faire une chose pareille, murmura-t-elle.
— De faire des marques pareilles sur une épée ?
Elle secoua la tête.
— Non. Enfin si, mais surtout d’être capable de manier une épée aussi
grande et lourde.
— Ne sous-estime pas Uhr, répondit-il en souriant.
— Quant au sort, pour répondre à ton autre question, je n’en connais pas
un qui soit tel que tu le décris, mais je ne suis pas spécialiste... Dans
tous les cas, il en existe qui auraient fait se vaporiser la lame en
une seconde, alors il a quand même eu de la chance... Il avait son
armure ?
— Oui, et regarde dans quel état elle se trouve.
Farl sortit alors ce qui restait de l’armure de Zach. Le cuir avait totalement
brûlé en forme de courbe, exactement la même qu’il y avait sur son dos. Elle
frissonna, puis posa sa main sur celle du blessé, qui s’était rallongé mais qui
avait néanmoins réussi à tourner la tête vers elle, et ne la quittait pas des
yeux. Elle le regarda pendant quelques secondes, puis se leva et accompagna
Farl jusqu’à la porte.
— Pour l’aider, je vais devoir utiliser... les grands moyens, lui
murmura-t-elle.
— Tu peux le soigner ?
Il y avait de l’anxiété, de l’inquiétude dans son regard. Il semblait plus
naturel, plus sincère que durant tout le trajet jusqu’ici. Peut-être qu’il
tenait à Zach, après tout... Elle hocha la tête.
— Oui. Est-ce que tu peux... me laisser seule avec lui pendant un petit
moment ?
Elle ne put s’empêcher de rougir légèrement, et se demanda s’il l’avait
remarqué. Farl hésita, puis regarda alternativement Zach, elle, la porte et le
couloir, puis la fenêtre exigue.
— D’accord. Mais promets-moi de prendre soin de lui...
— Je te le promets, lui répondit-elle avec un sourire.
Il recula, et sortit de la pièce. Juste avant qu’elle ne ferme la porte et le
verrou, il sembla se raviser et, bloquant la porte de son pied, il se pencha
vers elle.
— Je ne suis pas parfaitement sûr de tes intentions, Sélène. Alors je préfère
te prévenir d’une chose. S’il lui arrivait quoi que ce soit de mal...
Elle entendit distinctement un léger bruit métallique venant de la main du
jeune homme. Cette main, qui était vide il y a quelques instants, tenait
désormais une lame, aussi noire qu’acérée, pointée dans sa direction. Mais
cette même main tremblait. Passé la seconde de peur, elle trouva ce geste
presque touchant. Il tenait donc réellement à son ami... Elle posa doucement
la main sur le poing, évitant soigneusement le fil de la dague, écartant
lentement la lame tranchante de sa direction.
— Fais-moi au moins confiance là-dessus, Farl. Je lui veux tout sauf du
mal.
Il recula, en tremblant toujours légèrement, et la laissa fermer et verrouiller la porte.
Sam
Il se faisait tard. Elle avait passé un long moment, dans sa petite chambre, à faire le point sur les derniers événements. Uhr s’apprêtait à envoyer son rapport détaillé au capitaine, mais évidemment le message mettrait quatre ou cinq jours à lui parvenir... Autant le préparer correctement. De toutes façons, ils allaient commencer à manquer de liquidités s’ils voulaient continuer leurs investigations dans la région.
Elle soupira. Toujours pas de nouvelles d’Uhr, ni d’Irdann, ni de Farl. Elle s’étira et se leva, un petit verre et quelque chose à manger lui feraient du bien. En sortant de la chambre, elle aperçut le jeune ménestrel, assis par terre, la tête posée sur ses genoux pliés, immobile. Il était adossé à la chambre de Zach...
— Farl ? Tu dors ? Qu’est-ce qui se passe ?
Il se réveilla en sursaut.
— Hein ? C’est toi Sam ? Ah oui... J’étais un peu fatigué...
— Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu attendais Irdann... Tu ne l’as
pas trouvé ? insista-t-elle.
Il se leva en bâillant.
— J’ai trouvé mieux, dit-il en pointant la porte derrière lui, Sélène.
— Hm... Je veux bien des explications, demanda Sam en croisant les
bras.
Il lui raconta alors sa rencontre avec la jeune femme.
— Attends, tu es en train de me dire que tu l’as laissée seule avec
Zach ?
Il haussa les épaules.
— Oui.
— Mais tu pouvais rester avec elle, histoire d’être sûr... pourquoi ?
— Parce qu’elle me l’a demandé ?
Furieuse, elle se précipita vers la porte, qui était fermée à clé. Avec le bruit
venant du rez-de-chaussée, on ne pouvait rien entendre de ce qui se passait
dans la chambre.
— Et tu as accepté ? Mais tu es fou ? On ne sait toujours pas ce qu’elle
veut ! Et si elle le tuait ?
— Et qu’est-ce qu’elle ferait ensuite ? Cette porte est l’unique issue, la
fenêtre est bien trop étroite pour qu’elle passe par là, même mince comme
elle est.
— Tu serais prêt à sacrifier Zach pour vérifier qu’elle est coupable ?
Il soupira, et continua, aussi calmement qu’elle s’énervait.
— J’ai un peu discuté avec elle jusqu’ici. Elle a eu une réaction plutôt
sincère. Je ne suis pas tout à fait sûr de son innocence, mais je pense qu’elle
ne veut pas de mal à Zach.
— Et si elle joue juste très très bien le jeu ?
— Dans ce cas-là, elle jouera le jeu pour le soigner aussi, non ?
Elle se mit à faire les cent pas dans le couloir, retenant difficilement sa
fureur. Les arguments de Farl étaient plutôt logiques et rationnels, ce qui
était d’autant plus énervant... Mais...
— Pfff... ou alors elle t’a fait tourner la tête à toi aussi !
Il éclata de rire, ce qui n’aida pas la calmer.
C’est à cet instant que le bruit d’un verrou se fit entendre et que la porte
s’ouvrit sur une jeune femme vêtue d’une robe modeste, tenant un châle à
la main.
— Alors ? demanda Farl avant même qu’elle n’ait le temps de dire quoi que
ce soit.
Elle hocha la tête en souriant.
— Il va bien.
Elle s’effaça pour les laisser entrer tous les deux, et fronça les sourcils
lorsque son regard croisa celui de Sam.
— Ah, j’oubliais, intervint Farl. Sam, voici Sélène. Sélène, Sam, la
femme d’Uhr. Je ne sais pas si je t’avais précisé qu’il n’était pas là ce
soir...
Sélène hocha la tête et les laissa contourner le premier lit pour aller au
chevet de Zach.
Il semblait dormir profondément, allongé sur le dos, le visage détendu.
Son souffle était profond et régulier. Elle passa la main sur son front, qui
semblait normal. Et s’il dormait sur le dos, c’est qu’il n’avait plus trop mal...
Mais pouvait-elle en être sûre ?
— Zach ? demanda-t-elle.
Il ne répondit pas.
— Il est épuisé, c’est tout. Il faut le laisser dormir, expliqua Sélène.
Sam ne répondit pas et poussa le jeune homme sur le côté, non sans
quelques efforts. Zach grogna légèrement, puis se retourna, sans même se
réveiller. La couverture laissait entrevoir son dos, intact. Elle laissa
échapper un soupir de soulagement, tandis que Sélène lui jetait un
regard qui semblait dire « je te l’avais dit », mais ne fit aucun
commentaire.
— Je devrais peut-être rentrer, dit Sélène après un silence. Irdann doit se
faire un sang d’encre et il ne faudrait pas qu’on s’aperçoive de mon
absence... Vous avez encore besoin de moi ?
Elle échangea un regard avec Farl et secoua la tête.
Farl
Il descendit avec Sélène le petit escalier, puis traversa la salle à manger
de l’auberge rapidement. Ils allaient atteindre la porte d’entrée, lorsqu’une
voix familière retentit dans son dos.
— Oh mais c’est Farl ! Où tu vas comme ça ?
Il se retourna, en essayant d’avoir l’air le plus naturel possible. C’était
la haute stature de Ragan, qui s’avançait vers lui avec un grand
sourire.
— Bonsoir, Ragan. Je resterais bien prendre un verre, mais je dois
ramener cette jeune femme chez elle... commença-t-il en désignant
Sélène.
Le guide s’approcha d’eux, et en baissant légèrement le ton et un peu plus
sérieusement, insista en le retenant par le bras.
— Avant que tu ne partes... Tu sais, j’ai entendu les rumeurs... C’est vrai
que Zach est blessé ? Le serveur me dit qu’il vous a vus revenir avec lui et
qu’il n’avait pas l’air bien...
Il regarda Sélène, qui semblait prendre pitié du pauvre guide inquiet,
même si celui-ci faisait au moins deux fois sa taille et deux fois sa
largeur.
— Ça va, dit-elle doucement en posant sa main sur son bras, et en prenant
un ton rassurant. Il va s’en remettre, ce n’est pas grave.
L’homme dévisagea un moment la jeune femme, puis sembla arriver à une
conclusion. Il jeta un regard complice à Farl et reprit en souriant.
— Ah ah, je vois ! Avec un « médecin » pareil, Zach sera vite sur pied,
c’est sûr !
Il leur fit un gros clin d’œil et gratifia Farl d’un coup de coude tel qu’il lui
coupa le souffle quelques secondes.
Sélène regardait ailleurs en rougissant légèrement, mais comme elle le
faisait en se tournant vers lui, il put constater qu’elle se mordait les
lèvres pour ne pas rire. Ragan était à la fois si proche et si loin de la
vérité...
— D’ailleurs, reprit Farl à voix basse, ce serait justement une bonne idée
si tu pouvais ne pas parler de la présence de la petite dame ici...
Surtout de sa présence auprès de Zach. Si tu vois ce que je veux
dire...
Après tout, rebondir sur l’idée même de Ragan n’était pas une si mauvaise
piste... Il sembla comprendre ce qu’on attendait de lui, et reprit, sans quitter
son sourire, mais à voix basse comme lui.
— Pas de problème. Les secrets de mes amis sont les miens. Raccompagne-la
bien, et avec discrétion.
Il sortit rapidement, en tenant par le bras Sélène, qui retenait son fou rire, non sans difficultés.
Irdann
Il faisait les cent pas dans sa petite chambre, de plus en plus inquiet. Cela faisait un bon moment que Sélène était partie. Il n’avait pas d’horloge et pouvait difficilement estimer combien de temps exactement, mais à voir comment la bougie descendait, cela faisait plus d’une heure...
Au début, il avait enfilé une chemise de nuit ample et s’était apprêté à se coucher. Autant prendre un peu de repos en l’attendant. Mais il avait été bien sûr incapable de dormir. Elle avait probablement réussi à sortir, car si on l’avait reconnue avant qu’elle ne soit dehors, il en aurait entendu des échos. Mais trouverait-elle l’auberge ? Trouverait-elle Uhr ? D’accord, les rues étaient plutôt sûres, mais il pouvait quand même lui arriver quelque chose en chemin... Et si elle tombait dans un piège qui lui était destiné ? Et même si tout ça se passait bien, pour rentrer, que ferait-elle si le garde ne la laissait pas passer ? Ou pire, s’il la reconnaissait ?
Son regard se porta sur son épée et sa ceinture. C’est décidé, s’il n’avait pas de nouvelles d’ici pas trop longtemps, il se rhabillait et sortait à sa rencontre, tant pis pour la discrétion. Sa sécurité importait plus...
Il sursauta lorsqu’il entendit à la porte de la chambre trois coups
timides, suivies d’une seconde de silence et de deux autres coups. Le signal
qu’ils avaient convenu... Il se précipita pour lui ouvrir, et eut l’impression de
respirer pour la première fois depuis des heures lorsqu’elle se glissa à
l’intérieur.
— La déesse soit louée, tu vas bien ! murmura-t-il en prenant ses mains
glacées dans les siennes.
Elle lui sourit.
— Oui, je suis là, et je vais bien. Et je suis contente d’être rentrée sans
soucis...
— Alors ?
— Zach va bien aussi. Plus précisément, il va mieux.
Il laissa échapper un second soupir de soulagement.
Alors qu’elle se changeait et remettait sa robe de châtelaine, elle lui
raconta son expédition, sa rencontre avec Farl, puis la blessure de Zach, que
seule sa magie avait pu soigner, et enfin les quelques éléments étranges que
lui avaient donnés Farl.
— Et pour rentrer, tu n’as pas eu d’ennuis ? demanda-t-il le dos
tourné.
— Le trajet n’a pas posé de problèmes, mais je me suis retrouvée très
embêtée devant la porte verrouillée... Je n’avais pas pensé que, passé une
certaine heure, ils la fermaient.
— Aïe... Comment as-tu fait ? Tu as trouvé un autre accès ?
— Apparemment, une serrure n’est pas un obstacle suffisant pour ton ami
Farl. En quelques minutes il l’avait ouverte... et a refermé derrière
moi.
— J’aurais dû m’en douter.
Elle lui tapa légèrement sur l’épaule pour lui signaler qu’elle était
prête.
— Je vais aller dormir, tout ça m’a épuisée. On pourra toujours discuter
demain des autres choses étranges que m’a racontées Farl... Sérieusement, il
fait quoi dans la vie, ce gars ?
— Oh ? Il est jongleur, répondit-il en souriant.
Il ne put s’empêcher de rire en voyant son air stupéfait et incrédule.
— Allez, je t’expliquerai demain, moi aussi je suis épuisé.
— Tu peux parler, tu es resté tout ce temps bien au chaud dans ta
chambre ! répliqua-t-elle.
— Oui, à me mordre les doigts jusqu’au sang de ne rien pouvoir faire...
j’aurais préféré un million de fois y aller avec toi, qu’est-ce que tu
crois !
— Tu marques un point, admit-elle avec un sourire. Allez, bonne
nuit Irdann. Et merci pour tout, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la
porte.
Farl
Il était près de midi lorsqu’il poussa du pied la porte de la petite chambre d’auberge qu’il partageait avec Zach. Lorsqu’il s’était levé ce matin, le jeune homme dormait encore profondément...
Zach était réveillé, vraisemblablement depuis peu. Il avait enfilé un
pantalon, et faisait quelques torsions pour tenter d’observer son dos dans le
vieux miroir terni de la petite pièce.
— Te voilà sur pied ! Ça fait plaisir, lui dit-il en souriant.
— Farl ! Il faudra que tu me racontes tout ce qui s’est passé, je crois que
j’ai raté un ou deux épisodes.
Il hocha la tête et lui tendit l’assiette et le petit pichet de vin qu’il avaient
montés.
— Pas de souci. Mais d’abord, à table !
Les yeux du jeune homme s’allumèrent en voyant l’assiette, contenant un
mélange de légumes dans lequel flottait un morceau de lard fumé, ainsi
qu’une grosse tranche de pain. Zach s’assit sur le lit et dévora son repas
comme s’il n’avait rien mangé depuis plusieurs jours, ce qui n’était pas loin
d’être le cas.
Après avoir fini jusqu’à la dernière miette et bu la dernière goutte du
vin, il posa le tout sur le lit d’à côté avec un air satisfait.
— Ça fait du bien de revivre.
— Comment tu te sens ? lui demanda-t-il.
— L’impression d’avoir fait un cauchemar... et de m’être réveillé dans les
bras d’un beau rêve.
Farl lui sourit.
— En tous cas ton dos a l’air comme neuf... quoique ? On dirait
qu’il te reste une petite cicatrice, là, reprit-il en montrant du doigt
une fine ligne un peu pâle qui dessinait une courbe dans le dos de
Zach.
— Peut-être. Mais je n’ai plus rien à part ça, c’est vraiment miraculeux,
dit-il en se levant en en effectuant quelques mouvements. Alors, cette
histoire ?
Farl lui raconta alors la fin de leur périple, le mot envoyé à Irdann et la
venue de Sélène.
— Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? lui demanda Farl après un
silence.
Zach s’interrompit en plein étirement, comme s’il n’attendait pas du tout
cette question.
— Je ne sais pas, j’avoue... Ça me fait un drôle d’effet de reprendre
le boulot habituel après une telle aventure. Mais il faudra bien...
Pourquoi ?
— Hé bien, d’abord parce que tu es arrivé ici en sale état, et que certaines
personnes te connaissent. Ils vont trouver ça étrange que tu sautes
comme un cabri dès aujourd’hui, même si nous avons minimisé ta
blessure.
— Je n’avais pas pensé à ça en effet, répondit-il. Je peux faire semblant
d’être un peu mal en point, et de toutes façons quelques jours de repos me
feraient du bien. J’ai encore un peu de mal à réaliser tout ce qui nous est
arrivé.
— Ensuite, continua Farl, parce qu’il est probable que ceux qui ont causé ta
blessure en veuillent encore à ta peau.
Il vit le jeune homme frissonner malgré la température douce de la
pièce.
— Aucun d’entre nous ne s’attendait à cela, reprit-il en voyant que
Zach restait silencieux, et toute cette affaire nous dépasse. Nous
n’étions pas préparés à cela, même si j’ai bien du mal à voir qui
aurait pu l’être... Toujours est-il que ces gens ont vu ton visage et
celui d’Uhr, peut-être même les nôtres, et que je doute qu’ils nous
laissent en paix. Je ne sais pas combien de temps il leur faudra pour
nous retrouver, mais si tu connais un endroit où disparaître pour un
moment...
Il hocha la tête.
— Je peux peut-être aller voir de la famille... J’ai des cousins dans la
seigneurie voisine, qui s’occupent d’une ferme, perdue au milieu de la
campagne. Je pense qu’ils m’accueilleraient sans soucis, et je pourrais
m’occuper en plus...
— Par exemple.
— Et vous, demanda-t-il, qu’allez vous faire ? Quoique ça ne me regarde
peut-être pas mais...
Il lui sourit.
— Nous avons pas mal discuté avec Uhr et Sam. Nous pensions à la base
revenir à la capitale, mais finalement, nous allons nous rendre au duché De
Vane.
— Ah ? s’étonna-t-il. Tu veux aller voir une certaine elfe là-bas ? reprit-il
avec un sourire.
— Qui ça, moi ? demanda-il avec un air qu’il espérait en partie innocent.
Plus sérieusement, nous sommes toujours en contact avec le capitaine qui
emploie Uhr. Sam lui a raconté via un enchantement notre aventure,
c’est un peu compliqué à détailler, et sa réponse n’est pas encore
claire, mais il préfèrerait qu’on reste dans la région au cas où. Il nous
enverra éventuellement des instructions et de l’or s’il a besoin de
nous, mais en attendant, nous sommes en congé. Alors tant qu’à
faire...
— Je vois. Mais vous ne seriez pas en danger vous aussi ?
— Bien sûr, mais pas autant que si nous décidions de retraverser la
forêt... Je ne suis pas à la place de nos poursuivants, mais le chemin
qui mène à la capitale me paraît peu sûr pour nous. Alors qu’il y
en a de nombreux qui mènent au duché De Vane, et pas mal de
détournés.
— Vous n’avez plus d’argent ? Pourtant vous m’avez bien payé...
— Ne t’inquiète pas. Nous avons de quoi nous débrouiller pendant quelque
temps, et puis il fallait bien te payer une nouvelle chemise, c’était un
minimum...
Il sortit alors en souriant une tunique de lin neuve, de couleur vert
foncé.
— D’après Sam, c’est un coup de chance. Le tailleur d’habit avait une
commande annulée, alors il lui a fait un prix, et en plus on a pu l’avoir
suffisamment tôt.
— D’après Sam ? demanda-t-il en haussant un sourcil tout en enfilant le
vêtement.
Il haussa les épaules en souriant toujours.
— Je ne sais pas ce qu’elle a magouillé avec lui, mais quand elle
veut quelque chose, elle est d’une efficacité presque inquiétante.
Disons juste que je pense que je n’aurais pas voulu être à la place du
tailleur.
La chemise lui allait à merveille. Il se leva pour prendre ses affaires, et
son regard tomba sur ce qui restait de son armure de cuir.
— Par contre nous n’avons pas eu le temps, ni l’argent, de faire réparer
cette armure... J’en suis désolé.
Il passa sa main sur le dos, carbonisé en forme de courbe presque
artistique, et frissonna. Puis il se remit à sourire en regroupant ses
affaires.
— Bah, après tout ce qui m’est arrivé, je suis en vie, en bonne santé et vous
m’avez assez largement payé. Je ne vais pas me plaindre. Et puis je connais
des bourreliers sympas et discrets...
— Tant que tu es prudent.
— Vous allez vous mettre en route alors ? demanda Zach en attachant sa
ceinture à sa taille.
— D’ici la fin de l’après-midi, oui. Si jamais tu veux venir avec nous, c’est
encore possible...
Le jeune homme sembla hésiter, puis haussa les épaules.
— Bah, autant que j’aille de mon côté. Mais si je vous cherche, je saurai où
vous trouver, et si jamais vous avez besoin de moi, demandez la ferme des
Sept béliers, dans la seigneurie de Tournelle.
— J’y penserai, si je dois affronter des rats géants morts-vivants à
tentacules. C’est toujours plus sympa à deux, répondit Farl en souriant. Ah,
un dernier détail, avant que tu ne descendes... ton ami Ragan s’inquiétait
pour toi hier.
— Ah ?
— Disons qu’il m’a vu avec Sélène...
— Aïe, murmura-t-il en se mordant les lèvres. Il l’a reconnue ?
— Non, non pas du tout. Mais disons que je lui ai fait croire... ou plutôt je
l’ai laissé se convaincre tout seul que la jeune femme qui m’accompagnait
était ta maîtresse.
Il haussa les sourcils.
— Ne t’inquiète pas, il ne connaît même pas son nom. Mais le laisser croire
qu’elle trompait un mari imaginaire était le meilleur moyen pour qu’il se
taise à son sujet, si tu vois ce que je veux dire...
— Je vois, dit-il en revérifiant attentivement le contenu de sa sacoche.
Farl aurait juré qu’il était en train de sourire.
— Autant que tu sois au courant s’il te pose la question.
Zach hocha la tête et quitta la pièce en lui adressant un signe amical de
la main.
— Ah, et je te rappelle que tu me dois un pot, pour notre escalade de
l’autre jour ! lui lança-t-il alors qu’il passait la porte.
Il lui fit un clin d’œil avant de disparaître.
— Je n’oublie pas. Et je prendrais bien ma revanche à l’occasion, ajouta-t-il
avec un air malicieux.
![]()
Sélène
La route était belle, il faisait un temps magnifique, et le carosse avançait bien. Si tout se passait bien, lui avait dit le garde qui tenait les rênes, ils seraient au château du duc De Vane avant le lendemain soir. Jusqu’à il n’y a pas longtemps, elle aurait peut-être refusé d’aller à ce fameux tournoi. Elle n’appréciait pas plus que cela les fêtes un peu trop formelles qui lui rappelaient trop son adolescence, où ses parents —et tout son entourage— attendaient d’elle qu’elle noue des amitiés, et plus, avec les jeunes seigneurs voisins.
La situation était quelque peu différente maintenant. Il faudrait toujours qu’elle joue un peu la comédie, mais étant officiellement mariée à la capitale, elle n’était plus un enjeu important dans l’échiquier complexe des petites alliances de la noblesse. Et puis elle y verrait des amis. Il y avait Aldariel et Silwë, même si officiellement elle connaissait pas encore les deux elfes. Et il y avait Irdann, qui l’accompagnait sur le trajet, avec qui elle pouvait discuter librement... Enfin presque.
Leur escorte était composée de cinq gardes dont trois à cheval autour de son carosse, et deux perchés sur le toit. Il y avait aussi Irdann, évidemment. Elle avait souhaité partir avec le moins de serviteurs possibles, et une seule femme de chambre l’accompagnait, assise sur le siège en face d’elle. Celle-ci passait une partie du trajet à discuter poliment avec sa maîtresse, l’autre à effectuer divers travaux de couture, et ce, malgré les cahots de la route.
Elle souleva le fin rideau qui fermait la fenêtre du carosse, et appela
Irdann, qui accourut aussitôt à la hauteur du carosse.
— Que puis-je pour le service de dame Sélène ?
Elle pouffa de rire.
— Tu crois que tu peux m’apprendre à monter à cheval ? demanda-t-elle
après avoir repris son sérieux.
Il prit un air surpris.
— Tu n’as pas appris ?
— Quand j’étais jeune, très peu, et à la capitale je n’ai pas tellement eu
l’occasion... Et là, je m’ennuie sérieusement et j’ai envie de bouger un
peu.
— Pourquoi pas alors.
Irdann fit signe au cocher de s’arrêter quelques instants.
Irdann
Il mit pied à terre, et fit monter Sélène à sa place sur la selle. Après avoir réglé les étriers pour qu’elle puisse au moins caler sa jambe gauche –il était impensable qu’elle ne monte pas en amazone–, il lui mit les rênes dans les mains, et guidant sa fidèle jument, l’emmena d’abord au pas. Le reste du convoi se remit en route à son allure ; après tout, ils n’étaient pas si pressés que cela.
— Essaie d’être moins crispée sur les rênes, Kahrafe est douce mais
n’apprécie pas qu’on lui tire sur la bouche... pose tes mains sur l’encolure,
comme ça.
Appliquant avec soin ses conseils, elle prenait rapidement de l’assurance. À
un moment où son escorte était suffisamment loin d’eux, elle se pencha vers
lui.
— Je voulais en profiter pour te parler... de tout ce que j’ai entendu hier
soir.
Il hocha la tête.
— Ça me trottait dans la tête à moi aussi, avoua-t-il. Je ne pense pas que
Farl ait eu un quelconque intérêt à te mentir là-dessus...
— Farl ? Lorsqu’on marchait dans la ville, il était en train de jouer à me
tester, il aurait pu me raconter n’importe quoi juste pour me faire
réagir !
— Oui, mais après, je pense qu’il aurait démenti en partie. Donc
cette histoire de mage, décédé dans un accident qui n’en est pas
un...
— Mortag, précisa Sélène. Il étudiait les animaux magiques. Et il y a
quelque chose que je ne t’ai pas dit sur notre séjour en forêt, qui pourrait
avoir un lien avec cette histoire...
Elle lui raconta alors l’épisode des araknes, qui avait mené à leur
rencontre avec les elfes.
— Hé mais c’est évident, s’exclama-t-il. Ou presque. Ce type était d’une
façon ou d’une autre au courant pour ces créatures, et on a voulu le faire
taire.
— Ou encore, proposa Sélène, il y est pour quelque chose dans leur
réapparition. Normalement, elles ne sont plus censées exister... Mais on en
revient au fait qu’on a voulu le faire taire. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il y
a d’autres mages derrière tout ça, notamment ceux qui ont blessé Zach.
Combien sont-ils ?
— Difficile à dire... Il ne t’a pas donné plus de détails ?
Elle secoua la tête.
— Je n’ai pas pensé à lui en demander, j’étais plutôt concentrée sur la
santé de Zach...
— Je comprends, dit-il en souriant. Enfin, je suppose que nous ne sommes
pas trop directement visés par tout cela. Je m’inquiète juste pour nos
amis...
Ils marchèrent quelque instants en silence.
— On peut trotter, en amazone ? demanda Sélène.
— Il suffit d’essayer, répondit-il, ravi de ce changement de sujet.
Il claqua de la langue, et se mit à courir à côté de Kahrafe.
Soudain, Sélène se raidit et tira brusquement sur les rênes. La jument
hennit s’arrêta net.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda-t-il, un peu essoufflé par sa
course.
— Irdann, je... je suis très inquiète...
— Il n’y a vraiment pas de quoi. Notre escorte n’est pas loin, dit-il sur un
ton rassurant en montrant les cavaliers et le carosse non loin derrière, et
Kahrafe ne te jettera pas à terre, qu’est-ce qui...
— Irdann, l’interrompit-elle en se penchant vers lui. Son visage était
pâle et elle tremblait. Il y a des mages tout près de nous... Je le
sens.
— Quoi ?
Il regarda autour de lui. Les gardes étaient quelques dizaines de mètres derrière eux, et les rejoignaient sans se presser. La route sur laquelle ils avançaient était moyennement large, taillée quasiment à flanc de montagne. Sur la gauche, une pente raide qui aurait presque mérité le nom de précipice si elle n’était pas couverte d’arbres et de fougères, et sur la droite, un pan de falaise qui débouchait quelques mètres plus haut sur une forêt touffue. Tout était calme mais... Tendre une embuscade en cet endroit était un jeu d’enfant pour quelqu’un d’un peu malin. Et pour des mages ?
— Il y a un sort de lancé, autour de nous. J’ai du mal à préciser comment...
Mais ce n’est vraiment pas bon signe. Je dirais que la source est par là,
dit-elle d’une voix faible, en désignant le fossé à gauche de la route,
légèrement devant.
— Tu veux apprendre le galop ? murmura-t-il.
Elle hocha la tête, les yeux à demi-fermés, la panique écrite sur son visage.
Il dégaina une des épées qui étaient à sa ceinture.
— Version courte : accroche-toi à la crinière comme tu peux.
Il lança une claque sur la croupe de Kahrafe, qui se cabra légèrement et
partit à toute vitesse. Sans la regarder, il courut, l’épée en avant, dans la
direction qu’elle lui avait indiquée.
Lorsqu’il s’appprocha du bord du chemin, il entendit soudainement un cri bref, puis une multitude de sifflements suivis de bruits sourds. Il reconnut immédiatement les sifflements caractéristiques de flèches... Il tourna la tête vers le carosse, et son sang se glaça. Les soldats gisaient au sol, ou sur le toit du carosse, la poitrine transpercée. D’autres projectiles —des carreaux d’arbalète— volaient et achevaient avec une efficacité effrayante toute l’escorte de Sélène –y compris sa pauvre servante. Et ces carreaux semblaient apparaître spontanément dans l’air...
— Pas un mot, pas un geste, messire Irdann, et lâchez immédiatement votre
arme.
Devant lui, sur le bord du fossé, à l’endroit où il y a une seconde il n’y avait
que du vide, se trouvaient trois arbalétriers, leur arme pointée sur lui. Il
n’était pas assez stupide pour se croire protégé des carreaux avec sa cotte
de mailles, et il laissa tomber son épée à ses pieds, encore abasourdi par
l’apparition.
Derrière les trois hommes se trouvait celui qui avait prononcé ces paroles. Jeune, de taille moyenne, brun aux yeux noirs, il n’était pas armé si ce n’était d’un grand bâton surmonté d’une pierre de couleur vert-marron. Au même instant, il vit apparaître une dizaine d’autres hommes armés, dont certains à cheval, aux alentours du carosse, comme si un brouillard s’était subitement levé sur les environs. Comment avaient-ils pu ne pas les voir ? Était-ce l’effet d’un sort, justement ?
— Rattrappez la, vite ! ordonna l’homme en désignant deux cavaliers, et la
direction qu’avait prise Sélène.
Il fit un geste vers lui, et les trois arbalétriers l’obligèrent à avancer jusqu’au
carosse. Là, parmi les « soldats », se trouvaient trois personnages, qui
n’avaient pas l’air armés. L’un était une grande femme d’âge moyen, aux
cheveux roux et mi-longs, habillée d’une robe étroite fendue sur un
pantalon. À ses côtés marchait un homme plutôt petit et large d’épaules aux
cheveux châtains, habillé comme un serviteur. Tous deux tenaient à la
main un bâton de mage, ou ce qui y ressemblait. Un autre homme,
les mains vides et visiblement plus jeune, se tenait derrière eux.
Irdann laissa échapper une exclamation de surprise lorsqu’il vit son
visage.
Sans la différence de vêtements, il aurait pu être face à un miroir. Le visage, les cheveux, la silhouette, cet homme était son sosie parfait. Muet de stupeur, il ne remarqua même pas les deux autres cavaliers revenir à vive allure.
Sélène
Poussée dans le dos, tirée par le bras, elle avait grand peine à se remettre de sa chute. Deux hommes l’avaient rattrappée dans sa course et l’un d’eux avait saisi violemment les rênes de sa monture, qui en stoppant net l’avait projetée au sol. Qui étaient-ils ? Que lui voulaient-ils ? Et Irdann ? Que lui était-il arrivé ?
Ils la traînèrent jusqu’aux abords de son carosse, où elle découvrit avec horreur les corps des membres de son escorte. Elle poussa un cri, craignant de découvrir celui de son ami parmi ceux qui gisaient au sol... Elle entendit, avec un léger soulagement sa voix, non loin d’elle. Levant les yeux, entourés d’autres hommes dépassait la tête d’Irdann. Ou avait-elle mal vu ? Elle avait eu l’impression de l’apercevoir deux fois... Elle cligna des yeux, et tordit son cou pour regarder dans sa direction, malgré les deux hommes qui la poussaient à avancer.
Il y avait deux Irdann. L’un se débattait, et était maintenu fermement
par trois hommes qui lui ôtaient de force son tabar et sa cotte de mailles ;
l’autre, libre, semblait attendre avec un air satisfait qu’on lui tende ces
effets. Elle eut à peine le temps de comprendre ce qui se passait qu’elle fut
plaquée le dos contre le flanc du carosse.
— La voilà. Qu’est-ce qu’on fait d’elle ? demanda un des hommes.
Un homme, armé simplement d’un bâton de magie s’approcha d’elle et son
visage marqua la stupeur lorsqu’il la vit.
— Sélène ?
Il fit un geste à ses deux sbires, tout en s’approchant d’elle.
— Lâchez-la, mais restez à côté.
Profitant de cette « liberté » toute relative, elle jeta des regards
désespérés aux alentours, cherchant un moyen de s’enfuir. Mais outre le
mage et les deux cavaliers autour d’elle, il y avait un certain nombre
— une dizaine — d’autres hommes, tous armés, affairés à dégager
les corps de ses ex-compagnons, probablement prêts à l’atteindre
d’un tir d’arbalète avant qu’elle n’ait le temps de faire quelques
mètres.
— Sélène, pourquoi a-t-il fallu que tu te mêles de tout ça ? lui demanda le
mage.
Elle fronça les sourcils. Où avait-elle déjà vu cette tête ? Il y en avait tant à
l’université de magie, elle avait probablement croisé celle-ci, mais
quand ?
— C’est dommage, reprit-il en soupirant. Je ne peux pas te laisser en travers
de notre chemin...
Un frisson la parcourut. Qu’allait-il faire d’elle et d’Irdann ? S’ils étaient
tombés entre les mains de brigands « normaux », au moins, elle aurait su à
peu près à quoi s’en tenir. Mais là...
L’homme, qu’elle essayait toujours désespérément d’identifier,
s’approcha d’elle avec un regard presque compatissant, ce qui l’effraya
encore plus. Elle recula d’un pas, et se retrouva dos au carosse. Sa main
sentit les impacts dans le bois, faits par les carreaux d’arbalète. Avec un sort
pour se rendre invisible, les assaillants n’avaient même pas eu besoin de bien
viser...
— Qu’est-ce que tu veux de moi ? demanda-t-elle faiblement.
La question était un peu stupide. Mais peut-être que... si elle arrivait à lui
parler, peut-être qu’elle arriverait à savoir ce qu’il comptait faire
d’elle ? Quoique, peut-être qu’il valait mieux ne pas savoir... mais si
elle arrivait à le faire changer d’avis ? Hum, il ne fallait pas trop y
compter...
Alors qu’elle réfléchissait en tremblant, le souffle court, le dos toujours
contre le véhicule, sa main rencontra un carreau, qui était resté planté dans
le bois.
— Rassure-toi, il ne t’arrivera rien de fâcheux. Tu vas juste rester avec nous
bien sagement jusqu’à...
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Dans un sursaut, Sélène
arracha le carreau et se jeta sur lui. Par réflexe, il interposa son
bâton, mais il ne fut pas assez rapide pour parer la flèche, brandie
comme un poignard avec l’énergie du désespoir. Il poussa un grand
cri.
Irdann
Il y eut un cri terrible, et tous tournèrent la tête dans sa direction. Il ne distinguait pas très bien ce qui se passait, mais des silhouettes s’affairaient vers le carosse, où il avait cru apercevoir Sélène... Mais si ce n’était pas elle qui avait crié, alors qui ?
Même son sosie, qui avait déjà revêtu ses effets et était en train de nouer sa ceinture à sa taille se retourna, et les trois hommes qui le maintenaient relâchèrent leur pression quelques instants. Il en profita pour reprendre ses appuis et lancer son coude gauche dans l’un des hommes, derrière lui, puis il dégagea son bras pour frapper le second. Sous l’effet de la suprise, il n’eut aucun mal à se défaire de l’emprise du troisième. Mais n’étant pas armé et n’ayant plus que sa tunique pour le protéger des coups, il savait qu’il ne pouvait pas grand chose contre l’armée qu’il affrontait. Il se jeta sur le premier arbalétrier qui se ressaisissait en donnant l’alerte. Le carreau partit vers les airs tandis qu’il roulait avec lui au sol.
Lorsqu’il se redressa, deux hommes avançaient vers lui, ainsi que son sosie, qui avait dégainé une de ses épées... Derrière lui, le bord de la route, et le précipice... La pente était très raide, mais praticable pour qui faisait bien attention où il mettait les pieds. Ce n’était pas comme s’il pouvait se permettre d’en avoir le temps... Il tourna les talons, et alors qu’il entendait le bruit des arbalètes se détendre, il se jeta dans le vide.
Sélène
Il y avait un goût acre de poussière et de sang dans sa bouche, et sa tête
lui faisait mal. Un des hommes l’avait frappée violemment et projetée face
contre le sol. Elle ne pouvait plus bouger, tous ses membres étaient
maintenus par elle ne savait combien de personnes. Elle essayait
péniblement de reprendre ses esprits. Il y avait des cris, du mouvement
autour d’elle, mais elle ne pouvait pas voir ce qui se passait. Si elle avait
encore une chance de s’en sortir vivante avant ça, il était clair que c’était
maintenant compromis...
— Relevez-la, tout de suite, ordonna une voix féminine.
Des bras la soulevèrent sans ménagement, et elle se retrouva debout
face à une femme rousse, l’air sévère, tenant un bâton de mage à la
main.
— Tu es une soigneuse. Guéris-le si tu veux la vie sauve. Et fais
vite.
Il y avait presque un peu de panique dans sa voix. Elle s’écarta et désigna le
mage blessé. Il était tombé à genoux, et couvrait son visage ensanglanté de
ses mains.
Sur un geste de la magicienne, les hommes la lâchèrent et elle se retrouva au centre d’un cerle très serré, avec le mage à ses pieds. Elle ne prit pas le temps de compter toutes les armes qui étaient pointées sur elle, et s’agenouilla en frissonnant auprès du blessé. Elle fit apparaître d’une pensée son bâton de soin. Cela provoqua quelques remous parmi la barrière humaine autour d’elle, mais un autre geste de la magicienne les fit taire immédiatement.
Il fallait se concentrer pour soigner cette blessure, d’autant plus qu’elle était grave. Oublier que c’était elle qui l’avait provoquée quelques secondes plus tôt. Oublier la terreur qu’avait provoqué cet homme chez elle. Oublier la magicienne, et la crainte que celle-ci ne tienne pas sa promesse sitôt son compagnon sauvé. Oublier la demi-douzaine d’armes pointées sur son dos. Oublier son escorte et sa pauvre femme de chambre, assassinés par ces mêmes hommes dans son dos. Et oublier Irdann, qu’elle avait entendu crier et dont elle ignorait totalement le sort... Elle ferma les yeux et fit le vide dans sa tête.
Lorsqu’elle les rouvrit, le mage avait ouvert les siens, et se relevait en reprenant son souffle. Elle l’avait frappé à l’œil droit, et la pointe avait enssuite déchiré son visage en diagonale. Mais l’œil qu’elle avait soigné n’était pas noir comme avant, il était bleu. Toute une partie de son visage, celle qui avait pris le coup de carreau était d’un teint nettement plus clair que le reste de sa peau.
Tremblant légèrement, il essuya ses mains sur sa tunique, déjà maculée
de sang et de terre, et les passa sur son visage intact.
— C’est... toi qui m’a soigné ? dit-il en la regardant.
Et soudainement, elle le reconnut.
— Septim ? Comment est-ce possible...
La silhouette était la bonne. Mais le visage... Normalement, il était plus
âgé, avec les cheveux bruns-gris, le teint pâle et les yeux bleus... bleus
exactement comme celui qu’elle venait de soigner. Comment avait-il changé
ainsi son apparence ? À sa connaissance, la magie ne permettait pas
cela...
— Oui, c’est elle qui t’a soigné, murmura la magicienne en revenant à ses
côtés. C’était ça ou...
Elle jeta un regard assassin à Sélène, qui en était encore à réaliser que ce
mage était un de ses professeurs de l’université, avec qui elle avait même
déjà travaillé...
— Mais ton visage... reprit la magicienne, il faudra tout refaire.
À cet instant, d’autres cris lui parvinrent, de l’autre côté de la
route. Irdann arrivait en courant vers eux. Ou plus probablement sa
copie.
— Le paladin... « il » a sauté dans le vide, l’insensé !
— Quoi ? reprit Septim en se tournant brusquement.
— Pour nous échapper, ou se tuer... je suppose qu’il n’avait rien à
perdre.
— Rattrappez-le, vous avez des montures non ? interrompit la magicienne.
— Désolé, Éole, répliqua le pseudo-paladin en secouant la tête. Les chevaux
ne peuvent pas descendre cette pente. On peut y aller à pied, mais si on ne
veut pas se rompre les os, il faut y aller doucement. Est-ce qu’on essaie de
l’achever à distance ?
— Non, répondit la femme, qui semblait effectivement répondre au nom
d’Éole. Envoie deux hommes à cheval faire le tour, et trois autres à
descendre avec prudence. Prenez-le vivant si c’est possible, mais le plus
important est de l’empêcher d’aller au château du duc.
Le pseudo-Irdann donna quelques ordres, et les cinq hommes désignés
obéirent aussitôt. Il restait autour d’elle les deux mages, bientôt rejoints par
un troisième, plus petit et trapu. Mais combien étaient-ils ? Et qui
était-ils... s’ils avaient pu changer leur visage ? Le nom d’Éole lui disait bien
quelque chose aussi...
Ils semblaient faire un peu moins attention à elle... Peut-être était-ce le
moment de s’éclipser ? Mais par où ? Alors qu’elle regardait autour d’elle,
une main se posa sur son épaule. Trop tard.
— On fait quoi d’elle ? demanda un des hommes, lui prenant son bâton des
mains.
— Elle vient avec nous, répondit Septim. Montons dans son carosse.
— Elle a essayé de te tuer, méfie-toi ! répondit la magicienne, non sans
énervement.
— De toutes façons, reprit le troisième, nous avons besoin d’elle, puisque
nous n’avons pas encore Irdann. Il nous faut des informations fraîches à son
sujet, et elle va nous les donner, n’est-ce pas ?
Sélène ne répondit pas, et se laissa guider dans le carosse. Quelques minutes
plus tard, ils quittaient l’endroit, parfaitement nettoyé.
Elle était encore sous le choc de tout ce qui s’était passé, mais savait hélas que ses ennuis ne faisaient que commencer. Elle était assise, coincée entre la magicienne et le sosie d’Irdann, et en face d’elle, Septim et son visage étrange et son acolyte. Elle ravala un sanglot, et se concentra sur les quatre personnages, essayant de les comprendre un peu mieux. Le sosie n’était pas si parfait que ça, en fait. Pour qui le connaissait, on pouvait assez facilement se rendre compte que ce n’était pas Irdann : les expressions de corps et de visage ne correspondaient pas. Mais sa famille et tout l’entourage du duc, qui ne l’avait pas vu depuis plus de dix ans ? C’était comme ça qu’elle avait eu l’impression de reconnaître Septim sans réussir à l’identifier. Elle dévisagea le troisième mage, essayant de trouver son nom à son tour, mais peut-être qu’elle ne le connaissait pas du tout ? Pour Septim, c’était facile, elle avait passé beaucoup de temps à travailler les sorts de soin avec lui...
— Que les choses soient claires, Sélène, commença Septim en s’adressant à
elle. Notre but n’est pas de te faire du mal, mais...
— ... mais tu vas répondre bien sagement à toutes nos questions, coupa
Éole.
— Et si je refuse ? hasarda-t-elle. Vous allez me torturer ?
— Tu oublies qu’elle peut se soigner, même sans son bâton, lui répondit le
voisin de Septim.
La magicienne haussa les épaules.
— Jusqu’à un certain point, nous l’avons bien vérifié aujourd’hui, dit-elle en
regardant les tâches de sang de la tunique du mage. Je serais curieuse de
savoir jusqu’où elle peut aller, reprit-elle en jetant un regard assassin à
Sélène.
— ... Mais nous n’aurons pas besoin d’aller jusque là, n’est-ce pas ? ajouta
Septim en s’adressant à elle. De plus, si tu te montres coopérative, tu seras
très bien traitée durant tout ton séjour auprès de nous.
Elle se mit à trembler de découragement. Qu’allait-elle devenir ? Et
Irdann ? Elle espérait presque qu’ils le récupèrent en vie, s’il était
prisonnier avec elle, elle serait moins seule... Mais avant ça, il fallait qu’il
survive à sa chute...
Irdann
Il se releva péniblement. Il n’aurait pas su dire combien de temps avait duré sa chute, mais il avait l’impression d’avoir passé des heures à tomber, rouler, heurter un arbre –était-ce possible qu’une forêt en contienne autant ?–, et tomber encore. Il n’était même pas capable de dire s’il avait été atteint ou non par des carreaux d’arbalète, ou s’il s’était cassé quelque chose. Il n’était même pas sûr d’être en vie, en fait. Ou peut-être était-il inconscient et rêvait-il ? Il se sentait infiniment lourd. Il distinguait à peine des troncs autour de lui, et se força, dans un effort surhumain, à se déplacer. Pour où ? Il ne savait même pas.
Il y avait un visage devant lui. Elle avait des longs cheveux noirs
bouclés, les yeux bleus, des oreilles pointues, et lui souriait.
— Aldariel ?
Il ne sut même pas s’il avait vraiment prononcé ces paroles ou juste espéré
les dire.
Le visage se brouilla et se déforma. Était-ce un rêve, finalement,
ou... ? Les cheveux étaient maintenant lisses, les yeux plutôt gris, les
traits étaient plus arrondis, et le sourire s’était mué en expression de
panique.
Il entendit un cri et cligna des yeux. Une silhouette de petite taille
s’éloignait à grande vitesse, traînant derrière elle un cortège de cheveux
noirs, qui semblaient grandir, pousser, prendre de plus en plus de
place dans son champ de vision. Puis tout son horizon entier fut
noir.
![]()
Silwë
Ouf. Elle s’adossa au mur, de l’autre côté de la grande porte, et souffla un moment, pas fâchée d’en être sortie. Pourvu que personne ne l’ait vue s’enfuir... Qui eut cru qu’un château comme celui du duc De Vane recelait tant de dangers ? Le roi des elfes ne lui avait pas parlé de ça. Elle s’était préparée mentalement à toutes sortes d’agressions, combats au corps-à-corps, dans diverses circonstances, mais... elle ne s’était pas du tout attendue à devoir jouer les grandes dames au sein de la haute société, et cela la mettait presque en panique.
Elle n’avait pas pu se plaindre de l’accueil du duc, lorsqu’elles avaient débarqué dans la ville avant-hier au petit matin. Elle et Aldariel avaient été reçues avec égards, installées dans des appartements d’un luxe qu’elle n’avait même pas imaginé, les repas étaient aussi copieux que raffinés et délicieux, et elles pouvaient enfin se reposer après tout le trajet parcouru. Le tournoi allait débuter dans quelques jours, et de nombreux nobles ou autres étaient arrivés dans la journée. En l’honneur de ses deux invitées elfes, le duc avait organisé un premier banquet, avec tous les grands seigneurs et dames qui étaient déjà là.
Silwë n’avait pas l’habitude d’être ainsi au centre de l’attention. Elle avait droit à presque autant d’honneurs qu’Aldariel, qui était au sens propre la reine de la soirée. Tout le monde venait lui parler, la complimenter. Elle était habituée à ce genre de jeu, à la cour du roi des elfes, et elle s’était adaptée très vite, et en jouait avec aisance et grâce. Elle avait compris très vite les règles en vigueur, et avait déjà une bonne idée des petites alliances et rivalités internes, avec lesquelles elle savait jongler avec talent. Tout aurait été parfait, si certains ne s’étaient pas mis en tête de lui adresser la parole, à elle, sa « dame de compagnie », la pensant plus accessible.
Oh c’était amusant pendant cinq minutes, mais elle avait régulièrement l’impression de dire une bêtise, peur de se tromper en appelant quelqu’un par le mauvais titre —entre les seigneurs, les comtes, les barons, elle était perdue—, ou l’impression de donner une image pataude et ridicule des elfes sylvains. Et certains de ces sourires avaient l’air tellement artificiels qu’ils lui faisaient peur. Non, décidément, elle n’avait pas été préparée à ce combat, et c’était Aldariel qui aurait eu besoin de la protéger, à son tour.
Et puis il y avait cette robe. Aldariel avait emmené dans ses bagages une splendide robe elfique, qu’elle portait avec une élégance à couper le souffle de toute la cour, alors que Silwë n’avait absolument pas pensé à tout ça. Puisque sa tenue de soldat —même parfaitement nettoyée, ce qui n’avait pas été un luxe après leur voyage à pied— n’était pas adaptée à un tel banquet, le duc lui en avait fait faire une, qui avait été prête rapidement. Elle était très jolie, vert pâle et argent, lacée devant. Mais au bout d’une heure ou deux dedans, elle regrettait sa tunique et ses bottes, si confortables, et dans lesquelles on ne se prenait pas les pieds...
— Cherchez-vous quelque chose ?
Elle sursauta. Une serveuse, qui sortait avec des plats sous le bras, semblait
surprise de la voir ici, en dehors de la grande salle de réception. Que lui
avait dit Aldariel déjà ? Ah oui, toujours agir comme si on était
parfaitement sûr d’avoir le droit de faire ce qu’on fait, et ça marchait
extraordinairement bien.
— Je vous remercie, je me sens un peu lasse. Je vais me reposer dans ma
chambre.
La jeune femme s’inclina —sans faire tomber sa pile d’assiettes, ce qui était
plutôt impressionnant—, et s’éloigna en direction des cuisines. Bon, ce
n’était pas si mal.
Elle commença par emprunter le grand escalier menant à l’aile est, où elles avaient leurs appartements, puis se ravisa, et se mit à se promener au hasard des couloirs. On lui avait fait visiter les plus belles parties du château, mais il était bien plus grand qu’elle ne l’avait imaginé, en réalité. Il faisait nuit, déjà, mais les couloirs étaient éclairés. À mesure qu’elle quittait les parties richement décorées, les jolis chandeliers étaient remplacés par d’autres plus sommaires, et moins nombreux. L’endroit était désert, tout le monde était probablement occupé par le banquet.
Dans un de ces corridors, particulièrement sombre, elle s’arrêta à une
étroite fenêtre, fine et verticale, pour regarder la ville. De jour, le paysage
était magnifique. Le château se tenait sur un plateau, avec dans son dos les
montagnes, et devant la grande vallée de l’Irande. De nuit, elle pouvait
admirer les lumières de la ville.
— Qui va là ?
Elle se retourna brusquement, si vite qu’elle manqua de se prendre les pieds
dans sa robe. Au bout du couloir, à moins d’une dizaine de mètres, un garde
était posté, son épée dégainée. Après une seconde d’hésitation, l’homme
baissa sa garde et se confondit en excuses.
— Oh, je vous prie de m’excuser, noble dame, je n’avais pas vu...
Il s’approcha en s’inclinant, visiblement très gêné. Il était jeune, de
petite taille et large d’épaules. Il portait ses cheveux châtains longs
attachés dans le dos. Il était vêtu de l’uniforme des soldats du duc :
pantalon noir et tunique à manches courtes bordeaux, sur laquelle
on pouvait voir l’écusson de la famille De Vane. Sous la tunique,
une cotte de mailles par dessus une chemise blanche. Il termina de
remettre son épée à sa ceinture, semblant un peu à court de choses à
dire.
— Ne vous excusez pas, lui répondit-elle avec un sourire. Vous faisiez votre
travail.
Il sembla un peu soulagé.
— Vous devez être incommodée par ce couloir sombre et sale...
— Je vais bien rassurez-vous, coupa-t-elle. Je me suis juste un peu
égarée.
Ce n’était pas totalement faux, elle n’était pas tout à fait sûre de pouvoir
revenir à ses appartements seule...
— Laissez-moi vous raccompagner, reprit le garde, visiblement anxieux de se
rendre utile.
Peut-être qu’elle pouvait en profiter pour satisfaire sa curiosité ?
— Je me demandais juste ce qu’il y avait au bout de ce couloir,
reprit-elle.
Le garde secoua la tête.
— Il s’agit simplement des quartiers de la garde, cet endroit n’a aucun
intérêt pour une noble elfe telle que vous.
Elle ne put s’empêcher de pouffer de rire, ce qui le mit mal à l’aise.
— Pardon de cette question bête mais... Savez-vous qui je suis au
moins ?
Le garde fronça les sourcils.
— N’êtes-vous pas la dame de compagnie de l’archère et princesse des elfes
sylvains ? Votre nom est... dame Silwë ?
— Le nom est bon, mais sinon... ce n’est pas tout à fait ça, dit-elle en
secouant la tête et en souriant. Réfléchissez un peu.
Le garde fit un pas en arrière et l’observa pendant un long moment, d’un regard calculateur, si longtemps qu’elle en fut presque mal à l’aise.
— Je vais peut-être vous vexer... commença-t-il hésitant.
— Allez-y, l’encouragea-t-elle.
— Si vous étiez un homme, j’aurais dit que vous étiez un garde, ou quelque
chose comme ça.
— Ah ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Lorsque je vous ai... interpellée, vous vous êtes retournée en position de
garde, en mettant votre main droite à votre côté gauche, comme si vous y
cherchiez une épée par réflexe.
Elle ouvrir des yeux ronds, surprise, presque vexée d’avoir laissé ce geste se
voir qu’elle ne s’en rende compte.
— Vous n’avez pas la posture habituelle des nobles, et ce n’est pas non plus
celle des servantes. Et ensuite, continua-t-il, j’ai réfléchi à cela :
vous avez voyagé seule avec la princesse Aldariel. Si j’étais un roi et
décidais d’envoyer ma fille avec une escorte réduite, ce ne serait
pas une dame de compagnie que je mettrais mais un soldat aguerri.
Peut-être même un soldat qui ne ressemble pas trop à un soldat serait
mieux...
Il s’interrompit en voyant son expression.
— ... Je suis impressionnée, répondit-elle après quelques secondes.
— Sérieusement ? J’ai raison ? demanda le garde, incrédule.
Elle hocha la tête en souriant.
— Vous êtes bien le premier à le deviner, bravo.
— Je ne savais juste pas que, chez les elfes, les femmes pouvaient être
gardes...
Elle haussa les épaules.
— Pour revenir au sujet de départ, reprit-elle, des quartiers de la garde, j’en
ai déjà vu, croyez-moi. Ça ne m’intéresse pas moins que les salles de
réception ennuyeuses.
— Demain, si vous le souhaitez, je vous montrerai. Mais là, je dois terminer
ma ronde, et je me ferai sérieusement réprimander par mon chef si je ne la
finis pas dans les temps.
— Je comprends surtout, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux en croisant
les bras, qu’il y a dans la salle de garde quelques restes de festin et des jeux
de cartes que vous préférez éviter de montrer avant d’avoir nettoyé... ou
quelque chose comme ça. Je me trompe ?
Il marqua une seconde d’arrêt, puis sourit à son tour.
— ... Si j’avais encore un doute sur vous, au moins c’est clair.
— Pour rentrer, c’est bien par ici ? J’ai un doute.
— Vous suivez ce couloir, et après avoir monté l’escalier la grande porte que
vous verrez vous mène au grand hall du château... vous saurez retrouver
votre chemin ?
— Ça ira, merci. Votre nom si je vous cherche demain ?
— Jan, repondit le jeune homme, avec un sourire flatté.
Elle laissa le garde sur place, encore un peu abasourdi par la rencontre.
Aldariel
Elle ferma la porte de la chambre derrière elle et s’étira. La soirée avait
été longue, même si elle s’était bien amusée. Le soir était tombé depuis
bien longtemps, et elle n’avait pas vu Silwë depuis un moment... Un
grattement sur la petite porte qui séparait sa chambre de la sienne répondit
à son interrogation.
— Entre.
Silwë était déjà en chemise de nuit. Encore un élément de vêtement qu’on
lui avait prêté, puisqu’elle n’avait pris avec elle que l’essentiel.
— La soirée est enfin terminée ? lui demanda-t-elle d’un air endormi.
— Oui, tu aurais dû rester jusqu’au bout, il y avait des jongleurs très doués
en plus.
Elle haussa les épaules.
— Bah, j’en avais assez de ne rien comprendre à ces histoires politiques...
Comment tu fais pour t’y retrouver ?
Elle sourit.
— C’est pourtant simple. Avant, tous les différents seigneurs se faisaient
régulièrement la guerre pour des bouts de terre par-ci, par-là... À la suite
d’un affrontement un peu plus conséquent, les protagonistes ont décidé de
chercher la paix, et la situation s’est stabilisée ainsi : trois ducs, de
puissances équivalentes, dominent la province. Ils ont chacun une bonne
dizaine de vassaux d’importances variables. L’un d’eux est le duc De
Vane.
— Et donc, ils vont tous venir ici ? Il y en a un qui est déjà là non ?...
comment il s’appelle déjà... De Manire ?
Elle hocha la tête.
— Tout à fait. Et la duchesse De Boranne qui arrive dans deux jours.
Silwë fronça les sourcils.
— La duchesse ? Il me semblait que dans ces contrées, ils ne laissaient pas
les femmes gouverner...
— Ah, c’est une histoire compliquée. En fait, il est de notoriété publique
que le duc De Boranne est un incapable complet, et c’est sa femme qui tient
réellement les rênes du duché. Alors au bout d’un moment, on parle de la
duchesse directement...
— Je vois. Et donc ils sont en paix maintenant ?
— Oui, il n’y a pas eu de guerre depuis une cinquantaine d’années, et le
commerce entre ces trois duchés est florissant, chacun ayant sa spécificité :
ici les terres sont fertiles, le duché De Manire profite de sa proximité avec la
mer et le duché De Boranne peut, grâce à son climat chaud, cultiver des
épices et autres produits exotiques... Dont certains qu’on a mangés au repas
de ce soir.
Silwë hocha la tête.
— Et je suppose que l’équilibre est précaire...
— Tu as compris. C’est pour ça que ce tournoi, organisé ici, est très
important de ce point de vue...
— C’est bien compliqué tout ça. On t’a fait un exposé spécial ?
— Non, je l’ai appris simplement en discutant çà et là. Mais c’est très
grossier comme portrait, il me manque encore beaucoup d’éléments,
notamment...
Silwë leva les yeux au ciel.
— Et toi, alors ? demanda Aldariel en s’interrompant dans sa réflexion. Tu
es partie te coucher directement ?
— Ah non. Je suis partie visiter le château tranquillement. J’ai croisé un
garde et discuté un peu... J’irais bien visiter la salle de garde avec lui
demain, ça sera moins ennuyeux.
Aldariel marqua une pause et lui sourit.
— Hem. Je vois.
— Quoi ? s’exclama sa compagne. Qu’est-ce que tu vas imaginer ?
Puis elles éclatèrent de dire.
— Plus sérieusement, reprit Aldariel, si tu arrives à le convaincre de nous
faire visiter la ville, j’aimerais bien sortir un peu du château.
— Il nous faut un garde pour ça ?
— J’ai cru comprendre que personne n’oserait nous laisser sortir
seules.
Silwë prit un air exaspéré.
— Sérieusement ?
Aldariel haussa les épaules.
— Bah, si ça leur fait plaisir de nous escorter, tu ne vas pas le leur enlever
non ?
— Moui...
— Allez, retourne te coucher, on voit ça demain.
Elle avait oublié à quel point Silwë pouvait se vexer sur ce point. Pas étonnant qu’elle n’aime pas passer du temps avec les nobles, qui n’arrêtaient pas de parler d’elle comme sa « dame de compagnie »... D’ailleurs il y avait quelques questions...
— Oh, attends, Silwë.
La jeune elfe s’arrêta alors qu’elle allait fermer la porte.
— Il y a un détail dont je voulais te parler... Irdann est arrivé ce soir, juste
avant le repas. Je sais qu’officiellement il nous connaît pas, mais je n’ai pas
réussi à lui parler, et toi ?
— Non... J’aurais bien aimé, pourtant. Je lui aurais bien demandé de me
faire visiter...
Elle ne put s’empêcher de la taquiner.
— Tu aurais préféré avec lui plutôt qu’avec ton cher garde ?
— Hé !
Elle esquiva en souriant une claque peu énergique.
— Mais franchement, tu crois encore qu’il y a quelque chose entre moi et
Irdann ?
Elle n’aurait jamais osé avouer que oui. Maintenant, au moins, c’était
clair.
— Non. Mais j’aime bien te taquiner. Tu n’aimes pas les humains ?
— Mais quand même, j’ai eu presque l’impression qu’il m’évitait, ce soir,
reprit Silwë, ignorant sa question.
— Peut-être est-il fatigué par son trajet...
— Ou peut-être agit-il différemment maintenant qu’il est en présence de
son père et de tout le gratin ? Je ne sais pas... Et je vais aller me coucher je
pense.
— Bonne nuit.
— Toi aussi.
La porte se referma sur Silwë. Bon, quelques réponses d’obtenues, ce n’était finalement pas si mal. Elle se demandait aussi —mais il était trop tard pour rappeler Silwë, et de toutes façons comment saurait-elle ?— pourquoi Sélène n’était pas venue, finalement.
Silwë
Le lendemain, c’est vers la fin de la matinée qu’elle se dirigea vers la salle de garde, accompagnée d’Aldariel. Celle-ci l’avait convaincue de profiter du beau temps qui s’annonçait pour aller faire un tour en ville au plus tôt. Elles avaient revêtu leurs tenues de voyage, plus commodes pour marcher. Aldariel avait cependant gardé son diadème, afin de rappeler son rang, et Silwë avait laissé son armure, parce qu’elle ne présentait que peu d’intérêt, mais principalement parce qu’elle avait vraiment besoin d’être réparée.
Elle était surtout plus à l’aise avec son épée et sa dague à sa ceinture. À la base, leurs hôtes leur avaient recommandé de ne pas les porter dans l’enceinte de la ville et a fortiori dans le château, par politesse. Ils avaient même proposé de les stocker sous clé dans la salle de garde. Mais Aldariel avait imposé tout de suite sa volonté sur ce sujet, et ils n’avaient pas trop insisté.
Elle savait qu’elle ne craignait pas grand chose dans ces couloirs, ni même dans la rue. Mais elle se sentait juste un peu nue sans ce poids rassurant à son côté, et puis, avec, on ne la prenait pas —enfin pas trop— pour une « damoiselle de compagnie »... Non mais sérieusement...
Elles arrivèrent devant la porte de la salle de garde, qui était ouverte.
L’un des gardes du duc était adossé dans l’embrasure, et se redressa
brusquement au garde-à-vous lorsqu’il les vit arriver. Derrière lui, elle
pouvait distinguer une grande pièce, avec ce qui ressemblait à une table au
centre, un large foyer sur un côté et d’autres couloirs partant de là. Il y
avait bien sûr une demi-douzaine hommes, vraisemblablement en pause, qui
lui jetèrent un regard curieux lorsqu’elle adressa la parole à celui qui gardait
la porte.
— Est-ce que Jan est là ?
Le garde, appela rapidement derrière son épaule.
— Rand ! Va chercher Jan, je crois qu’il est à la salle d’entraînement.
Dis-lui que... ces dames elfes veulent le voir.
Une des silhouettes en uniforme posa une tasse et partit rapidement dans un
des couloirs.
Tout en patientant, elle ne pouvaient s’empêcher d’entendre en partie
leurs discussions.
— Oh ce petit veinard de Jan !
— Et dire qu’hier soir, j’ai juste pensé qu’il avait trop bu, et je n’ai pas cru
à son histoire.
— J’avoue.
— Hem, les interrompit une voix plus forte que les autres, Jan est peut-être
un sacré petit veinard, mais il est probablement le moins stupide d’entre
vous. Vous seriez bien incapables de faire la différence entre une dame de
compagnie et un soldat.
C’est cet instant que choisit le garde Rand pour revenir avec Jan. Les
discussions se turent brusquement, pour reprendre peu après, sur des sujets
plus variés.
— Ah, bien le bonjour. Vous souhaitez toujours visiter les lieux ?
Il jeta un œil interrogateur à Aldariel, qu’il ne s’attendait visiblement pas à
voir.
— Bien sûr ! Mais avant cela, nous souhaiterions visiter la ville. Est-ce
possible ?
— Euh je suppose oui...
Il jeta un regard à un des hommes qui était resté en retrait, qui lui répondit
avant même qu’il ne l’interroge.
— Vas-y, accompagne donc ces demoiselles. Mais tu as intérêt à être rentré
pour midi, tu as ton créneau de garde à effectuer !
— Compris, chef, dit-il respectueusement.
Et ils s’éloignèrent rapidement en direction de l’entrée principale.
— Il n’a pas l’air très commode, le chef... commença Silwë.
— Il n’est pas si mal, répondit le garde prudemment. Il est un peu sur les
nerfs en ce moment, avec le tournoi qui arrive... Tout le monde est un peu
sur le qui-vive, à la garde.
Elle hocha la tête.
— Tant qu’il me laisse me promener à mon gré...
Il haussa les épaules.
— La rumeur court qu’il n’aime pas les elfes, mais je ne sais pas si c’est
fondé, il n’en parle pas... En tous cas je ne pense pas qu’il vous interdise de
sortir, au moins si je vous accompagne.
— J’ai cru comprendre qu’il y avait une salle d’entraînement ? intervint
Aldariel.
— Il y en a une au sous-sol, en effet. Mais dès demain, la cour sera
transformée en grand espace d’archerie, pour tous nos invités... J’imagine
que vous voudrez vous exercer. La salle d’armes est bien trop petite pour
cela, elle est plus adaptée pour travailler l’escrime.
— Peut-on s’y exercer librement à l’épée ? demanda Silwë en désignant la
sienne.
— Le duc, ses fils et ses beaux-fils ont l’habitude de venir s’y entraîner, en
tous cas. Et même leur troisième fils, Irdann, revenu de la capitale après
toutes ces années, veut renouer avec la vieille tradition familiale.
— Ah ?
— Il a prévu de venir avec son écuyer cet après-midi, m’a-t-on dit.
— Son écuyer ? s’exclama Silwë, incrédule.
À cet instant, le pied d’Aldariel écrasa le sien, et elle prit la parole, d’un ton
très naturel et détendu.
— Tiens, j’ai dû être mal informée sur la question. J’avais ouï-dire que les
paladins étaient plutôt solitaires...
— Je ne suis pas très renseigné non plus, répondit Jan, qui n’avait pas
remarqué —ou feignait de n’avoir pas remarqué— la surprise de Silwë et le
coup de pied intentionnel de sa compagne. Il s’agit d’un jeune homme du
nom de Slade.
Aldariel lui adressa, dans le dos du garde, un regard interrogateur, et elle
secoua la tête. Non, ce nom ne lui disait rien du tout... Elle était
décidément de plus en plus curieuse de parler à Irdann. Qu’avait-il fait
depuis qu’il avait ramené Sélène chez elle ? Qui était ce nouveau
compagnon ? Venait-il de chez elle ?
Aldariel
La ville était très animée, et les passants les regardaient avec un air curieux. Certains semblaient avoir un peu peur, même si elle faisait tout son possible pour avoir l’air rassurante. Le marché regorgeait de belles couleurs et odeurs, dans les larges rues pavées se croisaient cavaliers, piétons et charettes dans une joyeuse cacophonie. Elle se doutait bien que Jan ne leur montrait que les parties belles et propres de la ville. Elle imaginait bien que dans certains quartiers devaient s’accumuler la misère et la saleté... Elle profitait néanmoins de la promenade.
Sur une petite place près d’une fontaine, ils s’arrêtèrent pour
regarder un groupe de trois ménestrels. L’un jouait de la flûte et le
second du luth, tandis que le troisième maniait un petit tambourin en
chantant. Lorsqu’ils les virent, les trois musiciens s’interrompirent, et
le chanteur s’avança vers elle en s’inclinant presque plus bas que
terre.
— Ô, princesse des elfes, venue d’un pays lointain et mystérieux !
Princesse de lumière, dont la beauté et la grâce n’a d’égale que la
cruauté...
Elle se figea un instant en fronçant les sourcils, mais l’homme continua sans
sembler le remarquer.
— ...Cruauté de venir se comparer auprès de nous, simples humains, si
grossiers et stupides ! Le simple trouvère que je suis se sent impur et sale, à
vous adresser ces vers...
La musique démarra, et l’homme entama son chant. Aldariel se demandait si elle devait le prendre au sérieux, ou si elle pouvait se permettre d’éclater de rire. En gardant l’air le plus sérieux possible, elle jeta un œil à sa droite. Jan écoutait la musique, sans marquer d’émotion sur son visage. Autour, de nombreux badauds s’étaient rassemblés, autant pour assister au spectacle des ménestrels que celui donné par la présences des elfes. À sa gauche, Silwë semblait écouter distraitement, le regard dans le vague.
Elle suivit le regard de son amie, pour constater qu’il n’était pas du tout dans le vague, mais focalisé sur un jeune homme, un quatrième ménestrel —il était, tout comme eux, vêtu de couleurs vives—, qu’elle n’avait jusque là pas remarqué. Il était accroupi derrière les trois musiciens, et semblait chercher quelque chose dans un large sac de cuir. Enfin, semblait... il s’était interrompu pour regarder Silwë. Elle n’eut pas le temps de se demander pourquoi, que la chanson tirait déjà à sa fin.
La foule applaudit, alors que le chanteur saluait avec ses musiciens, puis,
sur un geste de sa part, la musique reprit. Cette fois, elle était plus
rythmée, plus joyeuse que la précédente, et le quatrième ménestrel se leva
alors, brandissant trois couteaux acérés avec lesquels il commença à jongler
avec virtuosité. La foule, et la jeune princesse avec eux, se mit à battre
la mesure avec enthousiasme tandis que le jongleur exécutait des
figures à trois, puis quatre, puis cinq de ces couteaux avec une adresse
impressionnante.
— Je dois reconnaître qu’il est meilleur que les jongleurs d’hier soir,
souffla-t-elle à son amie.
— Oui...
Lorsque les artistes saluèrent à la fin de ce numéro, tous étaient tournés
vers elle —leur princesse, leur muse, bref. Il sembla à Aldariel que personne
parmi la foule de spectateurs ne remarqua que seul, le jongleur l’avait à
peine regardée. Il n’avait d’yeux que pour Silwë.
Les ménestrels enchaînèrent alors d’autres numéros, de musique ou de chant, parfois agrémentés de figures de jonglerie et d’acrobaties du fameux jeune homme ; et la foule de spectateurs ne faisait que croître. Aldariel ne connaissait pas les habitudes des humains, encore moins dans cette région, et surtout leurs goûts en termes de spectacle. Elle se fiait aux bribes de commentaires dans son dos pour s’en faire une idée. Leur musique était plutôt standard pour le coin, mais malgré tout très appréciée et de qualité, et le chanteur était même un poète connu dans la région. Quand au jongleur, personne ne semblait le connaître, mais son adresse était très applaudie.
À la fin de leur représentation, elle fut la première à aller déposer
quelques pièces dans le chapeau au pied des artistes, et fut bientôt
imitée par tous les passants, à tel point que la foule lui cacha vite
ses deux compagnons. Elle les retrouva heureusement un peu plus
loin.
— Il n’est pas mal, ce jeune jongleur, non ? demanda-t-elle à Silwë.
— J’avais oublié que tu n’avais pas l’habitude d’en voir, ce n’est pas
vraiment une tradition elfique... commença celle-ci.
— Ce n’est pas de cela que je parle, l’interrompit-elle, en se penchant plus
bas, espérant que le jeune garde ne l’entende pas.
La jeune elfe marqua une seconde de pause, et détourna le regard, en
rosissant.
— Hé, occupe-toi de tes affaires !
— Mes affaires ? Depuis quand ce sont les tiennes ? riposta-t-elle en
souriant. Depuis vingt minutes que vous vous fixez avec des yeux de poisson
mort ?
— Non, répliqua Silwë, sans cesser de rougir. Depuis plusieurs années.
Ce fut au tour d’Aldariel de marquer une seconde de surprise, seconde
durant laquelle son amie sembla reprendre contrôle d’elle-même.
— Depuis plusieurs années ? Tu veux dire...
— Que je l’ai connu à la capitale, oui.
Elle sourit.
— Ah, je me disais aussi que tu allais très vite. Tu as failli m’impressionner,
ajouta-t-elle.
— Certes, je n’ai pas tes compétences pour faire tomber dans mes bras tous
les jeunes soldats de ton père d’un claquement de doigt... répliqua Silwë en
souriant à son tour.
— Je ne te permets pas, non mais ! pouffa Aldariel. Et ma réputation ici,
hein ?
Elles ne purent se retenir d’éclater de rire. De l’autre côté, Jan semblait ne
pas avoir entendu leurs paroles. Mais il avait une expression beaucoup trop
naturelle pour être crédible... Après tout, lorsqu’on est habitué à
escorter des seigneurs, on doit vite prendre l’habitude de faire mine de
n’avoir rien entendu des confidences qui ne sont pas destinées à leurs
soldats.
Silwë
La fin de la matinée avait été plutôt agréable. La ville semblait très animée à la perspective de ce nouveau tournoi. La plupart des participants et spectateurs du tournoi, ceux qui n’étaient pas invités directement par le duc, logeaient dans la ville, dans diverses auberges ou habitation louées pour l’occasion. Et même certains invités d’honneur, venus avec une ribambelle de serviteurs, ne pouvaient loger toute leur suite au château, et ceux-ci devaient bien dormir quelque part. D’après Jan, de nombreux foyers modestes en profitaient pour louer une petite pièce par-ci, un lit par-là, pour arrondir leurs fins de mois et héberger tous ces étrangers.
Aldariel avait ensuite été voir un des meilleurs tailleurs de la ville pour se faire faire une robe. Le duc souhaitait leur faire des cadeaux, en guise de leur amitié, et elle trouvait qu’une robe était un cadeau agréable à rapporter. Le tailleur, très honoré de son choix, avait demande à Silwë si elle souhaitait, elle aussi, une robe « digne de son rang », et elle avait poliment balbutié qu’elle allait réfléchir. Elle n’avait pas osé lui expliquer qu’en cadeau du duc, elle préférait plutôt une nouvelle armure...
C’est seulement vers la fin de l’après-midi qu’elle put se libérer
d’Aldariel—partie discuter avec le duc de l’organisation du tournoi, ou
quelque chose comme ça— pour voir la salle d’escrime. C’était une large
pièce, légèrement au sous-sol et éclairée par de nombreux soupiraux. Elle
était vide dans l’ensemble, à l’exception du coin près de l’entrée où
s’entassaient, dans des bacs, des armes d’entraînement, des mannequins et
autres éléments d’exercice.
— Voilà, ce n’est pas forcément très joli mais... commença Jan.
— ... mais c’est fonctionnel. C’est très bien, interrompit-elle.
Elle s’avança vers les bacs, et se mit à examiner de près les différentes
armes. Il y avait des épées, courtes ou longues, des lances, des haches, des
couteaux, des boucliers, pour la plupart en bois et renforcés de métal ; à la
fois pour durer longtemps et pour avoir un poids se rapprochant de celui
d’une arme en métal. Elle choisit deux épées, et en lança une à Jan, un peu
surpris.
— En garde !
Le jeune garde sembla hésiter quelques instants, puis se mit en position de
combat.
Jan perdit assez rapidement les quelques premières passes, et Silwë reconnut l’hésitation d’un homme qui n’a pas l’habitude de se battre contre une femme. Elle n’eut pas besoin de le lui faire remarquer, et il se reprit rapidement. C’était un rude combattant, qui portait des coups rapides et précis. Très vite, elle eut des difficultés à percer sa garde, et fut elle-même mise en défaut une ou deux fois.
— Jan ? Tu sais qu’on t’attend sur le chemin de ronde dans cinq
minutes ?
Ils rompirent le combat brusquement, et se tournèrent vers la voix qui
venait d’interpeller le garde. Dans l’embrasure de la porte se tenait un autre
garde, qui au vu des quelques broderies sur son tabar était probablement
plus haut gradé que Jan. Il était grand et blond, et avait le regard
sévère.
— J’arrive, Vathann. Excuse-moi.
Il lança un regard un peu gêné à Silwë.
— Je suis désolé...
— C’est bon, l’interrompit-elle en souriant, je me débrouillerai bien pour
survivre sans vous.
Jan partit au pas de course, la laissant seule avec celui qui semblait être le
chef des gardes, qui lui donna pendant quelques instants l’impression de la
transpercer de ses yeux bleus. Puis il se radoucit légèrement.
— Avez-vous besoin de quelque chose, damoiselle Silwë ?
— Non, merci, répondit-elle, plus pour se débarrasser de lui qu’autre
chose.
Le jeune homme haussa les épaules, tourna les talons et quitta la pièce sans
dire un mot.
Restée seule cette fois-ci, elle s’assit sur un banc contre un des murs, pour achever de reprendre son souffle. Elle n’était pas pressée de retrouver la foule de courtisans et visiteurs du duc, et aurait préféré aller boire un verre avec les gardes sans se prendre la tête. Mais, quand bien même ceux-ci auraient un peu de temps libre, elle voyait bien qu’ils n’étaient pas très à l’aise avec elle.
Cela lui rappelait ses premiers jours à la garde. Un des premiers entraînements de maître Ernest...
Elle n’avait pas l’habitude d’un tel entraînement, et rien que l’échauffement avait été rude pour elle. Penchée sur ses genoux, le souffle court et le visage rouge, elle essayait péniblement de masquer son épuisement. Elle se demandait si ce qu’« on » disait était vrai, si les elfes avaient vraiment une constitution plus faible que les humains, ou si c’était juste un manque d’habitude... Elle était vraiment la plus petite et la plus frêle des recrues, en tous cas. Un jeune homme, nouveau également, aux cheveux et yeux noirs, la regardait avec curiosité. Elle avait craint qu’il ne fasse une remarque sur son état, mais non, il lui avait juste adressé un sourire d’encouragement. À l’ordre de maître Ernest, ils avaient pris chacun une épée d’entraînement et avaient commencé à s’exercer à deux. C’était leur premier échange, un peu maladroit même si tous deux avaient déjà tenu une épée. « J’avoue que c’est la première fois que je me bats contre une femme, je n’ai pas l’habitude », lui avait-il avoué un peu après. « J’avoue que je n’étais pas bien mieux, je n’avais jamais vu d’épéiste gaucher avant », lui avait-elle répondu en souriant. Cela avait été le début d’une longue et solide amitié...
Elle sursauta soudain en entendant le bruit d’une porte qui se refermait. Deux hommes venaient d’entrer dans la salle, deux hommes dont Irdann. Elle ne reconnaissait absolument pas celui qui l’accompagnait, mais il lui semblait l’avoir déjà croisé. Peut-être était-ce lui ce fameux « écuyer » dont on parlait ?
— Bonjour, Irdann. Tu viens t’exercer ?
— Comme tu peux le voir, répondit-il en souriant légèrement, et en prenant
deux armes dans les bacs.
— Comment s’est passé ton retour au château du seigneur d’Assem ?
Il s’éloigna un peu d’elle, se plaça en garde face à son compagnon, et lui
répondit sans la regarder.
— Sans problème. Ses parents m’ont accueilli si chaleureusement que j’ai eu
du mal à partir ensuite...
Il se tut et commença à échanger quelques coups d’épée avec l’autre homme. Il n’avait pas l’air d’aller très bien, et sa façon d’éviter son regard était inhabituelle. Peut-être était-il très concentré sur son entraînement et fatigué des responsabilités qui allaient avec son retour dans son duché natal ?
Elle passa quelques minutes à observer les deux combattants s’entraîner.
L’autre homme —qui semblait porter le nom de Slade— était de taille
moyenne et plutôt large d’épaules, et s’il savait esquiver les coups avec une
grande agilité, il n’était clairement pas aussi bon escrimeur qu’Irdann. De ce
fait, il fut vite épuisé. Profitant de l’occasion, Silwë saisit une épée et
s’avança à sa place.
— Je peux ? demanda-t-elle en souriant.
Irdann hocha la tête, un peu pris au dépourvu. Ils se mirent en garde.
Après tout, quand on est de mauvaise humeur, rien ne valait quelques bons
coups d’épée pour se défouler.
Mais ce sentiment étrange qu’elle avait vis-à-vis de lui ne fit
qu’augmenter lorsqu’ils se mirent à combattre. Elle avait l’impression que,
bien que toujours efficace, son style de combat était différent, sans qu’elle
puisse dire en quoi précisément. Un moment vint où, croisant le fer —ou
plutôt le bois— jusqu’à la lame, ils se retrouvèrent très près l’un de l’autre.
Elle lutta une demi-seconde avant d’incliner sa lame et de passer sous sa
garde, gratifiant son adversaire d’un coup de coude dans les côtes. Il se
recula, surpris et le souffle coupé, mais pas autant qu’elle. C’était une de ses
passes d’armes favorites, qu’elle utilisait régulièrement pour rompre une
épreuve de force avec un adversaire plus puissant. Irdann, depuis le
temps, savait mieux que personne l’esquiver et la retourner contre
elle...
— Qu’est-ce qui t’arrive, Irdann ? lui demanda-t-elle.
Il haussa les épaules sans répondre, et évitant son regard, se remit en
garde.
Il n’y avait pas eu d’autre gaucher, à la garde à l’époque où elle y était. Elle s’était si bien habituée à combattre avec lui que le jour où elle s’était retrouvée face à un « vrai » adversaire gaucher, elle avait tenu l’assaut sans problème. Elle avait un peu cette sensation en ce moment, celle de combattre un autre adversaire, gaucher aussi, mais pas Irdann.
Et soudain, elle réalisa l’évidence. Comment avait-elle pu ne pas s’en
rendre compte plus tôt ? Son adversaire en profita pour dégager son épée,
qui vola à travers la pièce et arrêter son arme à quelques centimètres de sa
poitrine avec un léger air de triomphe. Elle ne bougea pas et continua de le
fixer.
— Irdann...
— Ça ne va pas Silwë ? demanda son adversaire. Tu as l’air pâle...
— Où est Irdann ? demanda-t-elle d’une voix faible.
— Euh, de quoi parles-tu ? répondit-il.
Mais son visage avait trahi quelque chose. Son corps avait trahi quelque
chose. Sa façon de parler, de se déplacer n’était pas celle de son ami, elle
aurait pu, elle aurait dû le voir plus vite... Mais comment pouvait-elle se
douter...
Elle fit quelques pas en arrière, effrayée par ce visage qui ressemblait
jusqu’au détail près à celui d’Irdann. Puis la colère prit le pas sur la peur,
et elle se campa sur ses pieds.
— Je répète ma question. Où est Irdann, paladin de Melna, fils du duc De
Vane et frère d’armes pendant nos années à la garde ?
Le pseudo-Irdann recula, un peu paniqué, et ouvrit la bouche pour
répondre, mais une voix derrière elle l’interrompit.
— Laisse tomber. Je t’avais dit que ça ne marcherait pas. Même « elle »
nous l’avait dit.
— Et qu’allez-vous faire, maintenant que je connais la vérité ? Qu’est-ce
qui m’empêche d’aller prévenir le duc, et tout le château ? répondit-elle
aussitôt.
Tout en prononçant ses paroles, elle recula pour ne pas avoir Slade dans le
dos, et être raisonnablement face aux deux hommes, qui semblaient se
concerter du regard.
— Tu ne diras rien. Et pour une raison très simple, commença Slade.
La seule issue à cette pièce était maintenant située derrière les deux
hommes, inaccessible. Elle regarda les soupiraux. Pouvait-elle se glisser par
là et atteindre la cour du château ? Ils étaient assez larges pour la laisser
passer, à condition qu’elle puisse les atteindre... Ou pouvait-elle essayer
de les combattre plutôt ? Mais avec quoi ? Elle avait laissé son
épée et sa dague dans la salle de garde, comme faisaient tous les
soldats...
— Oh, tu n’as pas grand chose à craindre pour toi-même, reprit-il comme
s’il avait suivi ses pensées. Tu es la protégée du duc, n’est-ce pas ? La vraie
raison pour te taire, c’est que tu tiens à la vie et à la bonne santé de tes
amis, Irdann et Sélène.
Irdann et Sélène... Elle se mit à trembler plus fort encore. Elle était
parfaitement libre de ses mouvements, et ils allaient probablement la laisser
repartir saine et sauve dans quelques instants, mais il aurait été moins
difficile, moins humiliant peut-être d’avoir été enchaînée ou immobilisée.
Elle ne pouvait même pas essayer de lutter, même désespérément, ou se
battre sans espoir jusqu’à s’effondrer d’épuisement...
— Attendez un instant, reprit-elle soudainement. Qu’est-ce qui me dit que
vous ne les avez pas déjà tués ?
Sa voix s’étrangla à la fin de sa phrase. D’un point de vue logique, cette
hypothèse horrible s’envisageait. Mais... Le sosie secoua la tête et regarda
son compagnon avant de répondre.
— Es-tu prête à risquer leur vie ?
Elle n’osa pas répondre.
— J’ai une meilleure idée, reprit Slade. Puisque tu sembles y tenir, je vais
t’emmener voir l’un de tes amis. Ainsi tu seras convaincue, et d’autant plus
obéissante. Viens.
Elle les suivit, sans cesser de trembler, avec l’impression que ses jambes
étaient lestées de plomb.
Aldariel
Aldariel venait de terminer l’audience avec le duc, qui avait duré un bon moment. Le tournoi allait être inauguré par une première journée de parades, de démonstrations et de spectacles divers, et les épreuves ne commenceraient que le lendemain. Il avait commencé par lui expliquer qu’en tant qu’invitée elfe, elle ne participerait pas au classement des archers. La crainte et le rejet qu’avait la population pour les elfes risquait de causer des incidents : si elle gagnait, les archers humains risqueraient d’invoquer une injustice, et si elle ne gagnait pas, elle risquait d’être moquée par tous les archers d’élite. Mais en revanche, elle présiderait à de nombreuses épreuves, effectuerait des démonstrations pour chacune d’entre elles, et remettrait les prix aux vainqueurs. En somme, elle serait l’égérie du tournoi, tout en étant un peu plus qu’un joli visage.
Cette décision l’avait un peu déçue, mais à bien y songer, c’était peut-être mieux comme cela. D’autant qu’elle n’était pas si sûre d’être si excellente archère, surtout pour certaines épreuves spécifiques, comme l’archerie à cheval. Son père lui avait expliqué que cela se passait ainsi à son époque, et qu’il espérait fortement qu’un jour des elfes puissent participer comme les autres, mais ce n’était pas encore pour aujourd’hui.
Il avait terminé l’audience en lui rappelant qu’il y attendait encore des invités d’élite, un seigneur elfe noir et sa suite. Elle avait difficilement masqué sa surprise. Mais après tout, le royaume des elfes noirs jouxtait les territoires vassaux du duc De Boranne, et d’après la duchesse, il commençait, doucement mais sûrement, à y avoir quelques relations non-hostiles entre les peuples...
Le duc était peut-être âgé et avait des difficultés à marcher, mais il n’avait pas perdu la tête. Il savait que la nouvelle allait la faire sursauter. Des elfes noirs ! Leurs ennemis légendaires... Heureusement, depuis des siècles, les peuples étaient séparés géographiquement, et se contentaient de se bouder cordialement, mais faire venir un seigneur elfe noir et une princesse elfe sylvaine en un même lieu, sous les yeux inquisiteurs de tout un peuple humain, c’était très habile de sa part. Ils n’avaient pas le choix, il faudrait bien qu’ils se supportent pendant ces semaines de tournoi.
Elle se demandait comment allait réagir Silwë en apprenant la nouvelle. Elle avait plus de mal à se contenir qu’elle, mais en même temps... elle lui avait dit qu’on croisait toutes sortes d’êtres à la capitale. Peut-être avait-elle déjà croisé des elfes noirs ? De réputation, ils étaient experts en magie sombre... Étaient-ils tous comme ça, ou était-ce quelque chose appartenant aux temps anciens ?
Lorsqu’elle passa la porte de sa chambre, elle eut la surprise de voir qu’il y avait quelqu’un dedans. Assise sur une chaise, Silwë l’attendait, avec Irdann debout à côté d’elle, la main posée sur le dossier. Son amie avait ramené ses genoux sur sa poitrine, et lorsqu’elle releva la tête, elle vit sur son visage un mélange de peur et de colère si fort qu’elle s’arrêta net. Dans son dos, elle entendit distinctement le bruit d’une porte se refermant, et elle aperçut un autre homme —qu’il lui semblait avoir déjà vu accompagner Irdann— verrouiller l’accès et y rester, interdisant toute sortie par là. Il restait la porte reliant sa chambre à celle de Silwë, mais elle était probablement déjà fermée elle aussi.
— Qu’est-ce que tout cela signifie ? demanda-t-elle en s’adressant à
Irdann.
Le paladin regarda tout d’abord Silwë, toujours immobile sur son fauteuil,
qui lui lança un regard assassin. Puis il se tourna vers elle.
— Il se trouve que notre chère amie ici présente me reproche quelque chose
de grave.
— Quoi ?
— Elle semble croire que je ne suis pas Irdann.
Il marqua une pause, laissant voir l’effet de cette annonce sur elle. Silwë connaissait Irdann depuis des années... Aldariel, en revanche, ne le connaissait pas depuis si longtemps. Mais c’est vrai qu’il y avait quelque chose de changé chez lui, assez difficile à définir, dans la posture, les gestes, ou peut-être les expressions ? Cela expliquerait pourquoi il cherchait à les éviter depuis leur arrivée au château... Mais alors, où était le vrai Irdann ?
— Personne ne prendrait sérieusement ce genre d’accusation, mais une
rumeur à ce sujet serait probablement malvenue, reprit le soi-disant
Irdann.
— Vous ne pensez quand même pas réussir à tromper le duc ou la duchesse,
ses propres parents ? demanda-t-elle.
Il haussa les épaules.
— C’est la première fois qu’ils voient leur troisième fils depuis qu’il les a
quittés à l’âge de douze ans. En tout ce temps, on évolue beaucoup... Mais
je reconnais que, si un doute s’insinuait dans leur esprit, cela pourrait
causer quelques difficultés. C’est pourquoi aucune rumeur ne doit
circuler.
Elle se redressa.
— Que veulent dire ces menaces ?
Il sourit légèrement. Son sourire, qui ressemblait un peu à celui d’Irdann
tout en étant plus sombre, était effrayant.
— Rassurez-vous, rien ne peut arriver à la princesse et à sa dame, les
protégées du duc. Mais imaginez ce qui pourrait arriver à une certaine
dame Sélène, ou à ce jeune homme que vous reconnaissez comme
Irdann...
Elle fit un pas en arrière, épouvantée. Sélène, Irdann... Entre leurs
mains... Mais pourquoi ?
— Aussi, la situation est très simple. Vous allez continuer à faire comme si
de rien n’était, et rien de fâcheux n’arrivera à vos amis. Et pour être sûr de
votre obéissance...
Il désigna Silwë, qui lui lançait des regards noirs.
— Nous allons l’emmener voir Sélène.
Devant son air incrédule, l’autre homme s’avança et expliqua.
— Toi et ta compagne demanderez à prendre le repas dans votre chambre ce
soir. Invente un prétexte quelconque, peu importe. Tu resteras ici, et ta
chambre sera gardée tandis que j’emmènerai Silwë avec moi, jusqu’à
l’endroit où est retenue votre amie Sélène. Elle reviendra à tes côtés avant
l’aube, et je suppose que tu la croiras si elle te raconte ce qu’elle a
vu.
Aldariel hocha la tête, la gorge nouée.
— Puisque tu sembles un peu sceptique, sache que je laisserai ton amie
quelque temps avec Sélène, afin qu’elle soit bien assurée qu’il s’agisse bien
d’elle, et que celle-ci lui confirme qu’elle est traitée convenablement. Du
moins pour le moment.
Elle voulut demander « Et pour Irdann ? », mais n’en eut pas la
force.
— Il est temps d’y aller, Silwë, fit l’homme en s’approchant de son
fauteuil.
Celle-ci se leva brusquement, et comme il amenait la main vers les armes de
la jeune elfe, elle fit un pas en arrière, et défit elle-même sa ceinture et jeta
ses armes sur le lit. Puis, sans dire un mot, elle suivit l’homme qui sortait de
la pièce.
Silwë
Elle avançait depuis un bon moment déjà, guidée par Slade. Il lui avait bandé les yeux et la faisait marcher près de lui, en lui interdisant le moindre son. Pourquoi ? Elle entendait des bruits autour d’elle. Des pas, des gens qui passaient à côté d’eux sans leur prêter attention. À la sensation qu’elle avait de ses pieds sur le sol, et à la température autour d’elle, il semblait qu’ils avaient quitté le château, et qu’ils marchaient dans la ville. Il lui avait faire faire suffisamment de tours pour la perdre, d’autant qu’elle ne connaissait déjà pas bien l’endroit, et elle n’avait la moindre idée de l’endroit précis où elle se trouvait.
Avait-elle eu raison de lui obéir ? Allait-elle vraiment voir Sélène et Irdann ? Ou était-il juste en train de l’emmener on ne sait où ? Elle essaya de se rassurer. Puisqu’« ils » semblaient accorder une importance à ne pas créer de scandale, « ils » n’avaient pas intérêt à ne pas la ramener... Il fallait s’accrocher à cet espoir. Et sinon ? Arracher son bandeau, échapper à Slade, s’enfuir tout de suite ? Mais s’ils avaient vraiment ses amis à leur merci, que risquait-il de leur arriver...
Les bruits qu’elle entendait aux alentours se firent plus ténus, comme s’ils avançaient dans des parties moins peuplées de la ville. Ou plus silencieuses ? Il y avait toujours des pavés sous ses pieds, en tous cas. Soudain, il la fit s’arrêter, et la lâcha quelques instants pour ouvrir une porte ; du moins, c’était ce que ses oreilles croyaient deviner. Il la fit entrer. Leurs amis seraient donc retenus en ville, si près ? Ils n’avaient pas marché une heure... Ce serait si simple que cela ? Il l’avait lâchée depuis quelques instants déjà. Devait-elle enlever son bandeau ? Elle sentit soudainement une main se poser sur son épaule, une vague glacée l’envahit et elle perdit connaissance.
Aldariel
Cela faisait plus de deux heures qu’Aldariel était seule dans sa chambre. Elle avait essayé de manger un peu le repas qui lui avait été servi, mais n’avait pas eu vraiment d’appétit. Elle avait essayé de se coucher —si Silwë ne devait revenir qu’à l’aube, autant prendre un peu de repos—, mais sans succès évidemment. Pourquoi son corps n’écoutait pas ses arguments logiques et raisonnables ?
Elle avait allumé quelques bougies, après quelques essais infructueux avec les allumettes. Elle se faisait petit à petit à toutes ces sources de lumière qu’utilisaient les humains pour s’éclairer la nuit, n’ayant pas de vision nocturne, et elle admettait que toutes ces lampes, torches, chandelles et autres lumignons avaient un certain charme. Il y en avait si peu, chez les elfes...
Elle détacha son regard de la flamme dansante, et fit, pour la centième fois, quelques pas dans la chambre. Et si Silwë ne revenait pas ? Non, il ne fallait pas penser à cela, se dit-elle en tremblant, tant de froid que de crainte. Que faire, plutôt ? Qui prévenir, et comment ? La moindre information qui filtrerait risquait de causer du tort à Irdann et Sélène... pour peu que ce pseudo-Irdann ou son acolyte le sache. Et quels autres complices avaient-ils ?
Ah, elles étaient loin, les inquiétudes à propos du tournoi et des elfes noirs... Elle aurait bien aimé avoir une oreille amie avec qui discuter de tout cela, mais elle préférait encore être seule qu’avec le sosie. Son visage ressemblait tellement à celui qu’elle avait rencontré au milieu de la forêt que c’était vraiment gênant de le voir parler, bouger, sourire un peu comme lui mais... Son sourire était si différent ! Celui d’Irdann, le vrai, était si plein de naturel, de simplicité qu’il était juste magnifique. Celui de l’autre... sinistre, sombre. Elle en frissonna. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé de —trop— fâcheux à ce paladin...
Soudain, elle sursauta, en entendant un bruit venir de la pièce d’à côté. Les murs du château étaient très épais, mais ce bruit filtrait très légèrement à travers la porte menant sa chambre à celle de Silwë. Avait-elle rêvé ? Dans le silence des murs de pierre, un nouveau bruit, qu’il était difficile d’identifier. Était-ce simplement un rat ? Rongée par la curiosité, et parce que tout valait mieux que de se morfondre, elle s’approcha de la porte. Le pseudo-Irdann l’avait déverrouillée en partant, et avait posté deux gardes devant leurs deux portes de chambres, annonçant en public qu’elles voulaient n’être dérangées sous aucun prétexte ce soir. D’ailleurs, les gardes postés étaient-ils des complices, ou de simples soldats obéissants ?
Elle allait poser sa main sur la poignée de la porte lorsqu’elle s’arrêta. Et si ce qu’il y avait derrière était dangereux ? Un autre complice, ou... ? Elle fit un pas en arrière. Qu’aurait fait Silwë à sa place ? Elle jeta un œil au pied du lit, où étaient posées les armes de son amie. Silwë aurait dégainé son épée et aurait fait face au danger. Elle prit une grande inspiration, puis en retenant ses tremblements de toutes ses forces, elle arma une flèche sur son arc, et maintint l’ensemble d’une main tout en faisant jouer précautionneusement la poignée.
La lumière de sa propre chambre illumina en grande partie celle de
Silwë. Une silhouette sembla s’y soustraire à l’instant pour se réfugier plus
loin dans l’ombre. Elle tendit la corde de son arc, regrettant de n’avoir pas
sa dague à sa ceinture. Le contraste de lumière l’empêchait de voir son
adversaire. D’un coup de pied, elle referma la porte, et retrouvant sa
capacité à distinguer les ombres dans l’obscurité, elle dirigea son arme vers
l’intrus, qui s’était aplati contre le mur de l’autre côté du lit, et avait cessé
de bouger.
— Tu as intérêt à avoir une très très bonne raison d’être là, menaça-t-elle.
Farl
Oh, comment avait-il pu être aussi stupide ? Elle, c’était l’autre elfe, sa
compagne, la princesse qu’il avait vue sur la place de la fontaine. Et bien
sûr, elle voyait dans le noir comme Silwë...
— Je t’en prie, ne tire pas. Je ne te veux pas de mal, dit-il en s’avançant
avec précautions.
— Réponds à ma question d’abord, répondit la voix sèchement.
— Je cherche juste... Silwë.
— Qu’est-ce que tu lui veux ?
Il y avait des tremblements dans sa voix. Mais du peu de lumière qui filtrait
par le bas de la porte et qui nimbait doucement la silhouette de l’elfe, il
pouvait voir que son arc tendu avait toujours une flèche pointée dans sa
direction. Alors qu’il s’avançait, essayant d’avoir l’air le moins menaçant
possible, elle abaissa brusquement son arme.
— Mais... tu es le jeune jongleur de ce matin... s’exclama-t-elle, sur le ton de
la surprise absolue.
Il hocha la tête, ne sachant que répondre.
— Comment es-tu entré ici ? reprit-elle méfiante.
Son arc était baissé, mais il suffirait d’une demi-seconde pour qu’elle
le retende dans sa direction. Les explications allaient être un peu
compliquées...
— Par la fenêtre. C’est une longue histoire... commença-t-il gêné.
Elle marqua une seconde de silence durant laquelle elle regarda la fenêtre,
refermée et intacte.
— J’écoute tes explications, alors, reprit-elle sur un ton ferme.
— Euh, par où commencer... Est-ce que Silwë t’a déjà parlé de moi ?
À sa grande surprise, l’elfe —dont il distingait à peine la silhouette— se
mit à trembler. Son arc et sa fèche lui glissa des doigts et tomba au sol. Il ne
sut pas trop comment réagir, jusqu’à ce qu’il entende quelque chose qui
ressemble à un sanglot.
— J’ai dit quelque chose de mal ?
Elle était désarmée, du moins à première vue. Il osa faire un pas vers elle,
doucement. Elle ne bougea pas.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Elle releva son visage vers lui et lui prit le bras.
— Je... viens.
Elle ouvrit la porte, et l’amena dans la pièce à côté.
Dans l’autre chambre, éclairée par un chandelier, il put distinguer un peu mieux son visage et ses traits. C’était bien la princesse elfe qui accompagnait Silwë ce matin, mais ses traits était tendus, et ses yeux étaient rouges. Elle le dévisagea quelques instants, puis s’assit sur son lit, et, visiblement à bout, se mit à trembler et enfouit son visage dans ses mains. Était-ce son apparition qui la mettait dans cet état ? Ou autre chose ?
Un peu pris au dépourvu, il s’assit à côté d’elle, et posa doucement sa main sur son bras.
Aldariel
Elle se mit à tout lui raconter. Était-ce une bonne idée ou un énorme risque ? Que pouvait-elle penser de cet étrange jeune homme, qui était entré dans cette pièce elle ne savait trop comment ? Il l’écouta sans lâcher son bras, et sans l’interrompre sauf pour demander une ou deux précisions.
Un silence suivit la fin de son récit.
— Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? reprit-elle faiblement.
Il serra un peu plus son bras.
— Fais-moi confiance, nous allons trouver quelque chose. Déjà, le sosie et
leurs complices ignorent totalement que je suis ici.
— Mais que peux-tu faire ?
Il se leva et sourit.
— Pour le moment, je ne sais pas. Mais je ne suis pas seul, et pas sans
ressources. Je m’appelle Farl, au fait, ajouta-t-il en s’inclinant. Je suis
jongleur, la plupart du temps.
L’espace d’un instant, elle eut l’impression d’être de nouveau dans la rue,
face au jeune artiste qui saluerait après une figure particulièrement
impressionante. Elle sourit faiblement.
— Mon nom est Aldariel, fille du roi des elfes... la plupart du temps
également.
— Dans combien de temps ont-ils dit qu’ils ramèneraient Silwë ?
— Aucune idée, mais avant l’aube... Tu ne devrais pas rester. S’ils te
voyaient...
Elle avait dit ces mots en essayant d’être convaincante, mais son visage
ne pouvait cacher qu’elle craignait de se retrouver seule à nouveau. Il hocha
la tête.
— Je resterais bien, mais... c’est risqué. Je vais faire tout de mon côté, pour
vous aider, toi, Silwë, Sélène, Irdann...
— Comment faire pour prendre contact avec toi au besoin ? Si j’ai du
nouveau, quand elle reviendra... Si je peux t’aider d’une manière ou d’une
autre...
— Le mieux, pour vous, c’est de rester à jouer le jeu auprès du sosie, et
d’essayer d’identifier les complices. Mais si jamais tu dois me donner une
information, tu peux essayer de transmettre un message au gérant du Rat
qui pisse. C’est une taverne un peu pourrie dans les bas-fonds de la
ville, mais tu peux faire confiance au gérant pour nous faire passer
le mot de façon sûre. Dans tous les cas, ne prends pas de risque
inutile...
Elle le raccompagna jusqu’à la chambre d’à côté.
— Tu es vraiment arrivé par la fenêtre ?
Il sourit.
— Oui.
Elle l’ouvrit et pencha prudemment la tête, vers les dizaines de mètres de
vide dans la nuit.
— Tu as grimpé tout ça ?
— J’ai escaladé le mur de l’enceinte intérieure, mais après je me suis
débrouillé pour entrer dans le château par une porte dérobée. Je voulais
entrer dans la chambre par la porte, mais...
— Mais tu as vu qu’elle était gardée ?
— Oui. Je n’ai pas compris pourquoi, mais un étage au dessus passe
un petit couloir, et il y a une autre fenêtre... J’ai contourné par
là.
Elle le regarda avec étonnement.
— Et tu n’as croisé aucun garde, aucun serviteur ?
Il sourit.
— Ceux de l’enceinte sont peu nombreux et faciles à esquiver. Et il y a peu
de serviteurs à cette heure-ci...
Il enjamba le rebord de la fenêtre, et elle ne put retenir un frisson.
— Ne t’en fais pas pour moi, reprit-il en souriant gentiment. Courage à toi...
à vous deux. Je ferai ma part de mon côté.
Il se mit debout sur le rebord, et se mit à escalader le mur. Elle le suivit des
yeux pendant quelques instants, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans une fenêtre
quelques mètres plus haut.
Elle referma la fenêtre, et revint vers sa chambre, toujours illuminée par les lueurs des chandelles. Étrange jeune homme... De son expérience des humains —qui commençait à être un peu moins ridicule qu’il y a quelques semaines—, Farl n’en était pas un exemplaire des plus standard. Ce n’était peut-être pas si étonnant qu’il ait plu à Silwë, après tout...
Elle s’allongea sur son lit en soupirant, avec un léger sourire sur les lèvres. Comment pouvait-elle penser à ça dans les circonstances actuelles ? Peut-être parce qu’elle ne pouvait pas s’en empêcher. Peut-être parce que c’était plus facile de penser à ces légèretés plutôt que de se replonger dans sa situation... Quoiqu’il en soit, elle s’accrochait désespérément à ce petit espoir.
Farl
Il n’eut aucun mal à effectuer le trajet en sens inverse. Une fois éloigné du mur d’enceinte du château, et en marchant dans la ville, il put se remettre à réfléchir plus amplement à la situation. Il avait eu beau avoir l’air le plus rassurant possible auprès de la pauvre Aldariel—qui semblait vraiment à bout de forces—, il n’avait pas la moindre idée de comment s’en sortir. Il pouvait compter sur Uhr et Sam, mais... mais après ? Ils ne savaient pas où étaient les prisonniers, ni si Silwë avait bien été emmenée là-bas. Qu’allaient-ils faire à eux trois ?
Il repensa à une phrase qu’il avait dite à Sélène, lorsqu’il l’avait « escortée » à travers la ville. Si elle n’était pas complice, elle risquait tôt ou tard d’être victime... Il n’en avait pas parlé à la jeune elfe, pour ne pas en rajouter. Mais la coïncidence était vraiment trop étrange pour qu’il ne la considère pas.
Il rejoignit le petit relais où il avait laissé son cheval pour la nuit, et quitta la ville rapidement. Lorsqu’ils étaient arrivés il y a quelques jours de cela, impossible de trouver le moindre endroit où loger à plusieurs kilomètres à la ronde. Ils avaient fini par tomber chez celle que ses voisins appelaient « la veuve Manier », une vieille dame qui s’occupait de sa ferme à peu près toute seule. Elle embauchait ponctuellement des ouvriers pour les récoltes ou certains travaux d’envergure, et elle avait accepté de leur laisser la grange en échange de petits coups de mains. Ce n’était pas le plus confortable des hôtels, mais au moins ils étaient tranquilles, et réparer des clôtures ou nourrir des poules avait l’avantage de changer de leur ordinaire.
Sam
— Uhr ? Sam ? Réveillez-vous !
Elle ouvrit un œil vitreux en reconnaissant la voix de Farl, et secoua Uhr,
contre lequel elle dormait.
— Farl ? Tu es rentré ?
Elle jeta un regard à la fenêtre, et constant qu’il faisait encore bien nuit,
fronça les sourcils.
— Déjà ?
Le jeune homme avait allumé une lampe, qu’il posa sur une caisse en bois
qui faisait office de table. La lumière fit apparaître l’aménagement spartiate
de la grange : des tas de pailles recouverts de couvertures en guise de lit
dans un coin, leur matériel et la voiture dans un autre, et au centre la
fameuse caisse. Le visage de Farl était pâle.
— Qu’est-ce qui se passe, demanda Uhr, qui s’était levé. Une mauvaise
nouvelle ?
— Pas une, répondit-il. Plusieurs.
— Qui vaille la peine de nous réveiller à cette heure, bâilla-t-elle ?
Il hocha la tête, l’air grave. Inquiète, elle se leva à son tour et, se frottant
les yeux, le rejoignit.
Lorsqu’il eut terminé son récit, elle était parfaitement réveillée, et Uhr
aussi.
— Que peut-on faire ? demanda Farl.
— Ne paniquons pas, reprit Uhr calmement. Partons du principe que Silwë
et Aldariel ne craignent rien, là où elles sont.
— Comment en es-tu si sûr ? demanda Sam, qui se demandait comment il
faisait pour toujours avoir la tête froide dans ce genre de situation.
— Elles sont des invités officielles. Je ne dis pas que les jours qui
viennent vont être faciles pour elles, mais au moins on n’attentera pas à
leurs vies. La preuve : si elles parlent, ce n’était pas elles qui étaient
menacées, mais Irdann et Sélène. C’est de ceux-là qu’il faut nous
préoccuper.
— L’autre question que je me pose, reprit Farl, c’est le lien éventuel avec
l’histoire qui nous a amenés là... les créatures dans la forêt, l’assassinat de
Mortag...
— Ça n’a a priori pas de rapport à première vue... sauf cette histoire
de sosie. Trouver un sosie quasi parfait me paraît beaucoup plus
facile une fois qu’un métamorphe est capable de s’en charger, reprit
Uhr.
— Pourquoi Irdann et Sélène, alors ? Pourquoi ce seraient eux la cible de
ces hommes ? répliqua Sam.
— Première possibilité, c’est qu’ils avaient effectivement un sosie d’Irdann
sous la main. Ils l’auraient donc enlevé ou tué pour prendre sa place.
L’autre, c’est qu’Irdann —tout comme Sélène d’ailleurs— fait partie de ces
gens qui ne sont pas allés dans leur royaume d’origine depuis des années, et
y sont donc moins connus. Il est moins difficile pour une « réplique » de se
faire passer pour eux. La preuve, personne à part Silwë ne semblait se
douter de la supercherie... Et j’imagine qu’ils n’avaient pas prévu la
présence de quelqu’un le connaissant trop bien. Cela ne me dit pas encore ce
qu’ils compte faire avec un sosie dans la place, mais les possibilités sont très
larges... Ne serait-ce que de l’influence politique, mais bien d’autres choses
encore.
— Même si je ne vois aucun rapport avec les créatures de la forêt de
Sossirant ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête.
— Pour le moment, je le soupçonne juste. Hors la coïncidence, et la
métamorphose, nous n’avons pas de lien solide.
Elle hocha la tête.
— D’accord, ton raisonnement se tient. Cela ne nous dit pas comment nous
allons démonter ce complot, alors qu’on ne sait même pas contre qui...
commença Sam.
— Voilà ce que nous allons faire, pour commencer, coupa-t-il.
Il se tourna vers elle.
— Sam, tu vas essayer de contacter l’un des deux par la voie des
enchantements divins. As-tu besoin d’objets leur appartenant pour cela ?
— Pour Irdann, que je connais suffisamment, je n’en ai pas besoin. Mais je
n’ai croisé qu’une fois Sélène par contre...
— Si tu arrives à avoir le maximum d’informations sur sa captivité, ce sera
déjà bien. Car il peut te répondre non ?
— Oui. En fait, la plupart des gens ont des rêves flous, et leurs retours par
rêves sont assez vagues. Mais heureusement, Irdann, avec son entraînement
de paladin, s’en sort pas trop mal. Je devrais avoir une idée... pour peu qu’il
sache lui-même.
Il se tourna ensuite vers Farl.
— Farl, si tu es en état de repartir, repars en ville, et essaie d’observer les
alentours du château. Peut-être que tu pourras repérer Silwë qui
revient avec l’un de ces hommes. Tu connais déjà un peu l’endroit...
Et surtout, essaie de remarquer tout ce qui pourrait être étrange.
Il hocha la tête avant de répondre.
— J’ai déjà repéré quelques entrées possibles, dont celle que j’ai utilisée
moi. Je vérifierais bien qu’elle est rentrée au moins...
Il prit un morceau de papier, une plume et un encrier d’une sacoche.
— Et dès l’aube, compléta-t-il, l’un de vous ira porter le message que je suis
en train d’écrire au père Bratal, à la petite taverne du Rat qui pisse. Il
transmettra au capitaine Mazrok, et même si ça n’a aucun rapport avec
notre histoire, je pense qu’il pourrait être inquiet de ce genre de
situation.
— Et toi ? interrogea Sam.
Il leva les yeux vers elle.
— Dès que j’ai écrit ce message, je selle l’autre cheval, et je pars chercher
Zach. Je pense qu’on peut compter sur lui, on ne sera pas trop de quatre
dans cette histoire.
Silwë
— Silwë !
Un visage était penché sur le sien. Après quelques secondes, ses yeux
réussirent à focaliser sur ce visage familier.
— Sélène ?
Celle-ci lui sourit et l’aida à se redresser. Elle commençait à distinguer la
pièce, large et haute de plafond. Au niveau de la porte, à l’opposé de où elle
était assise, une voix lui parvint.
— Bon, tu es réveillée, très bien. Je vous laisse une heure.
Et des bruits de pas s’éloignant accompagnèrent cette réplique.
— Cette voix, murmura-t-elle en essayant de remettre un peu d’ordre dans
ses pensées, cette voix...
— C’est celle de Slade, celui qui t’a amenée ici, apparemment sous
un sort de sommeil magique, compléta Sélène en la soutenant. Ça
va ?
Elle secoua la tête. Les troubles de la vue avaient heureusement vite
disparu.
— Oui. Mais ce n’est pas moi qui devrais dire ça, dit-elle en dévisageant la
magicienne. Est-ce que ça va ? demanda-t-elle inquiète.
— Je vais bien, rassure-toi.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Sélène lui fit signe de ne pas bouger, se leva, puis fit quelques pas dans la
pièce dans laquelle elles étaient enfermées. Cela ressemblait plus à une
chambre sobrement meublée qu’à une prison, si on exceptait la porte
verrouillée, et les barreaux aux petites fenêtres hautes. Il y avait le lit sur
lequel elle était assise, une table et une chaise dans un coin, et un
rideau qui semblait cacher un petit coin de la pièce, peut-être des
sanitaires. Une large malle était posée au pied du lit en question, sur
laquelle elle reconnut le manteau et la grosse sacoche en cuir de la
magicienne.
Celle-ci semblait observer les murs de la pièce, fermant parfois les yeux à
demi.
— Je ne suis pas sûre qu’on puisse parler parfaitement librement... J’ai peur
que nous ne soyons écoutées.
— Tu crois ?
— Peu importe, dit-elle en revenant vers elle, et se rasseyant sur le lit, elle
serra soudainement la jeune elfe dans ses bras.
Sélène
Après une seconde de surprise, Silwë lui rendit son étreinte.
— Sélène...
— Ça va. Je vais bien, murmura-t-elle. Je n’avais juste pas vu de visage ami
depuis plusieurs jours... depuis que...
— Raconte-moi tout. Même si on nous écoute, « ils » savent déjà cela
non ?
Elle hocha la tête, et lui raconta son histoire. L’embuscade magique, le
sosie, la blessure de Septim et sa métamorphose, la fuite suicidaire
d’Irdann.
— Et donc, reprit Silwë avec de l’inquiétude dans la voix, qu’est-il arrivé à
Irdann ?
Elle baissa les yeux.
— Je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu depuis, et bien sûr on ne m’a
donné aucune information à son sujet... Je ne sais même pas s’il a
survécu.
Elle sentit la main de l’elfe se poser sur la sienne.
— Il y a de bonnes chances que oui.
— Qu’est-ce qui te fait espérer ?
— Est-ce que Slade t’a dit pourquoi il m’avait amenée ici ?
Elle haussa les épaules.
— Il m’a dit, en passant, que tu devais vérifier que c’était bien moi et que
j’étais en bonne santé...
— Oui. Parce que j’ai découvert que le sosie n’était pas Irdann. Il a
explicitement menacé qu’il pourrait arriver quelque chose à toi ou à Irdann
si jamais nous parlions...
— Charmant, répondit-elle avec une moue. Mais justement, Irdann...
— Je ne l’ai pas plus vu que toi. Mais on ne menace pas de faire du mal à
quelqu’un qui est mort, donc...
Elle resta quelques instants songeuse. Elle n’était qu’à demi-convaincue par le raisonnement de Silwë. C’était crédible, mais... si elle-même n’avait pas vu le paladin non plus, on pouvait bien lui raconter n’importe quoi. Mais peut-être que le fait de n’avoir pour horizon que les quatre murs d’une chambre rendait pessimiste... Peut-être que Silwë essayait juste de se persuader elle-même qu’il était en vie.
— Et toi, Sélène ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ensuite ?
— Ils m’ont emmenée ici, avec les fenêtres du carosse bien fermées, je ne
sais donc pas du tout où je suis... Et ils m’ont interrogée. Sur tout ce que je
savais d’Irdann, sur mon trajet jusqu’ici, dont ils semblaient tout ignorer...
Ils m’ont donc entre autres posé des questions sur toi et Aldariel, et sur
Zach évidemment.
— Tu leur as dit tout ce que tu savais ?
Elle baissa les yeux à nouveau, et se mit à trembler.
— Oui. Que voulais-tu que je fasse ? murmura-t-elle. Me laisser
torturer ?
Elle sentit la pression sur sa main s’intensifier.
— Ne t’en fais pas. Tu as bien fait. Ils auraient fini par l’apprendre... Et
puis je connais bien Irdann, tu le sais. Il aurait peut-être résisté un
moment... Mais s’« ils » avaient menacé de s’en prendre à toi, il aurait cédé.
Et puis de toutes façons... Même avec les meilleurs informations du monde,
je ne suis pas sûre que le sosie ait réussi à passer pour Irdann auprès de moi
beaucoup plus longtemps. Le résultat aurait été le même, avec plus de
souffrance...
Sélène soupira, et se leva.
— Mais ça va, sinon. Je n’ai pas été maltraitée... Ils m’ont même laissé mes
affaires, qui étaient dans le carosse.
Elle désigna la malle.
— À part mon bâton de mage j’ai tout... y compris mon petit chaudron et
mes potions de soin. En même temps, tout ça est bien inutile, sauf si je me
blessais toute seule ici...
Elle eut un sourire amer et reprit, en désignant sa sacoche.
— Je peux bien préparer quelques potions, mais je ne vois pas ce qui
pourrait m’aider à m’échapper d’ici...
Silwë
Sélène se mit à fouiller machinalement sa sacoche, comme si elle pouvait
y trouver quelque chose qui l’aide. Puis elle revint vers elle et se rassit sur le
lit.
— Je ne sais pas ce que je peux faire pour t’aider, commença-t-elle. Mais je
vais tout faire pour te sortir de là...
C’était un peu maladroit, elle devait l’admettre. Mais la sincérité de sa
promesse sembla faire sourire la jeune magicienne, qui soudainement, se jeta
dans ses bras.
— Silwë, cache ça quelque part sur toi, murmura-t-elle.
Elle ne répondit pas, surprise. Sélène lui avait glissé un objet dans la main.
Au contact, cela semblait être une petite bourse de cuir.
— Si tu arrives à échapper à « leur » attention... ceci peut te mener vers
moi, chuchota-t-elle.
Elle craignait qu’elles soient écoutées ou épiées... Risquait-on de surprendre
cet échange ? Elle serra la main sur l’objet, et, tout en essayant de
reprendre la conversation le plus naturellement possible, elle ramena sa
jambe et y glissa le mystérieux cadeau de Sélène. Il la gênerait sûrement
pour marcher, mais qu’importe.
— As-tu déjà observé les environs ? demanda-t-elle en désignant la haute
fenêtre.
— Oui. J’ai escaladé comme j’ai pu... Je crois qu’on est dans une
grande bâtisse quelque part dans une forêt. Cela ne nous aide pas
beaucoup.
— Certes...
— Au fait, puisque j’y pense. L’homme qui t’a amenée là, Slade... Tu sais
qu’il est mage ?
— Je m’en doutais un peu...
— Je crois qu’il sait manipuler des sorts d’invisibilité, précisa Sélène. C’est
comme ça qu’ils ont préparé l’embuscade.
— C’est lui qui m’a... endormie, ou quelque chose comme ça ?
— Je suppose, puisqu’il a levé le sort sous mes yeux, quand il t’a amenée
ici.
Elle eut un léger frisson.
— On ne doit pas être très loin de la ville, reprit Sélène. Il a déjà fait
plusieurs allers et retours pour obtenir des informations auprès de
moi.
— Y a-t-il un sort qui lui permettrait d’aller vite ?
Elle haussa les épaules.
— Je ne suis pas une encyclopédie de magie non plus... peut-être.
— Il y avait une autre magicienne, tu m’as dit... Sais-tu ce qu’elle fait, et où
elle est ?
— Éole. Je crois qu’elle gère les vents et l’air, mais ce n’est peut-être pas sa
seule spécialité... Et c’est principalement à elle que j’ai affaire. Tu ne l’as
pas vue ?
La jeune elfe secoua la tête.
— Non.
— Et à part ça, je n’ai pas vu d’autre magicien, il ne me semble pas que le
sosie en soit un, mais je n’ai rien qui puisse aller dans ce sens. Cela ne le
rend pas moins dangereux de toutes façons...
Silwë se leva et fit quelques pas.
— Ah, si j’avais mon épée, si je pouvais faire quelque chose... C’est
tellement rageant...
Elle tourna son regard vers la porte, en chêne épais renforcé de métal.
— Inutile de t’énerver... Quand bien même tu passerais la porte, quand bien
même tu aurais ton arme, il y a une bonne dizaine d’hommes dans ce
bâtiment.
— Une dizaine ?
— Ceux qui m’amènent à manger, ou qui viennent m’apporter diverses
choses... Je vois un peu les mêmes, je dirais donc une dizaine de têtes
différentes que j’ai vu passer. Au moins.
Elle soupira. Au moment où elle allait répondre, la porte s’ouvrit, sur
Slade, un bâton de mage à la main.
— Il est temps. Vous avez pu assez discuter, je suppose.
Silwë fit un pas en arrière, sur ses gardes.
— N’y pense même pas, Silwë, fit-il comme s’il devinait ses pensées.
Il entra dans la pièce, révélant derrière lui deux hommes, armés
d’arbalètes, pointées sur elle et sur Sélène. Elle soupira de découragement,
et lança un dernier regard vers la jeune magicienne.
— Ça va aller, dit-elle d’un air encourageant.
Elle n’eut pas le temps de lui répondre. La main de Slade se posa sur son bras. Elle eut tout juste le temps de voir ses yeux briller d’un éclat insoutenable pendant une seconde, et ce fut le noir.
Sélène
Elle regarda, la gorge nouée, le mage et les hommes emmener son amie inanimée. Ils ne lui avaient même pas laissé le temps de lui dire au revoir... Elle était de nouveau seule, et pour longtemps vraisemblablement. Comment allait-elle se sortir de là ? Allait-elle retrouver la liberté un jour, ou ces hommes n’attendaient-ils que l’occasion de n’avoir plus besoin d’elle pour la tuer ?
Elle repensa à la pierre qu’elle avait donnée à Silwë. Le mage n’avait fait aucun commentaire dessus, et n’avait vraisemblablement pas cherché à fouiller la jeune elfe avant de l’emmener. Cela n’aiderait pas forcément, puisqu’elle était coincée avec le sosie et sous la menace. Mais elle était quand même un peu plus libre, avec un peu de chance...
Elle soupira. Avec un peu de chance, si Silwë trouvait des alliés qui aient les mains libres, si ces alliés pouvaient récupérer la pierre, alors peut-être avait-elle une chance de se tirer de là, si lesdits alliés étaient assez courageux pour venir la chercher. Mais ça faisait beaucoup de si... Mieux valait dans tous les cas que la pierre de l’enchantement soit entre les mains d’inconnus plutôt qu’entre ceux de ses geôliers. Qui sait ce qu’ils pourraient en faire ?
Elle ne lui avait rien dit à propos de la rencontre avec Farl et la blessure de Zach. Par chance, c’était un des points que ses geôliers n’avaient pas abordé, et elle n’avait tout de même pas poussé jusqu’à en parler d’elle-même. Pourtant elle doutait que le sujet les intéresserait, ils avaient écouté attentivement son récit de la rencontre avec les araknes dans la forêt. Ils avaient même demandé une ou deux précisions. Il y avait de bonnes chances qu’ils soient liés à cette histoire aussi...
Zach... Où pouvait-il être à présent ? Guéri, en train de courir dans les bois, ignorant tout de ce qui lui arrivait, probablement. Mais elle ne pouvait pas lui en vouloir...
Elle se coucha, et souffla la flamme de la lampe à huile posée près de son lit. Maintenant qu’elle y pensait, ils lui fournissaient des alumettes pour cette lanterne, et elle n’avait pas parlé de combattre les araknes à coup de boules de feu, et il est bien possible qu’ils ne sachent même pas qu’elle pouvait en lancer. En même temps, ce sort n’était pas très puissant. Causer des brûlures moyennes aux gardes ou mettre le feu à son lit, c’est probablement le mieux qu’elle pourrait en faire...
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Irdann
En ouvrant les yeux, Irdann ne distingua tout d’abord qu’une série de lignes blanches et noires, floues. Cligner des yeux lui demanda un effort énorme, mais il put tout de même identifier ces lignes, qui étaient formées par des poutres noires sur un plafond de chaux. Où était-il ?
Il prit petit à petit conscience de son corps, mais ne pouvait toujours pas bouger, comme si chaque partie de son corps était écrasée, enfoncée dans ce qui semblait être un lit. Il cligna encore une fois des yeux, et put distinguer, aux bords de son champ visuel, une armoire en bois le long d’un mur, et une porte juste à côté.
— Maman ! Il s’est réveillé !
Il fit un effort surhumain pour tourner sa tête vers la gauche, d’où venait la
voix. Sa tête lui faisait mal, son cou lui faisait mal. Près de lui se tenait une
petite fille, aux longs cheveux noirs et aux yeux gris. Elle devait avoir sept
ou huit ans, peut-être un peu plus. Il se redressa et sentit un vive douleur
dans son épaule droite.
— Tu es blessé, n’essaie pas de bouger.
Une femme venait d’entrer dans la pièce. Grande, mince, ses cheveux noirs
parsemés de gris étaient retenus en chignon. Elle était vêtue d’une
longue robe brune et d’un tablier un peu râpé. Elle s’approcha de
lui.
— Tu as eu beaucoup de chance. C’est Alne qui t’a trouvé dans la forêt,
hier. Mon mari et moi t’avons ramené et soigné, tu es resté inconscient
depuis ce temps. Tu es tombé de la route des falaises ?
— Oui, murmura-t-il faiblement.
Elle hocha la tête puis fit un signe à sa fille, qui quitta la pièce
précipitamment.
— Alors tu as de la chance d’être encore en vie, déjà. Dans la forêt, nous
tombons parfois sur des surprises... désagréables.
Elle fit une légère grimace, puis lui sourit. À cet instant, Alne revint,
apportant un bol fumant. Avec leur aide, il parvint à se redresser et à boire
le bouillon qu’il contenait.
— Je m’appelle Delia. Qui es-tu, étranger ? Comment es-tu tombé de la
route ?
Il prit quelques instants pour répondre.
— Mon nom est Irdann. J’escortais une noble dame qui se rendait
au château... du duc De Vane. Nous avons été attaqués par des
brigands...
Devait-il tout expliquer, tout dire ? Même si manger un peu l’avait un peu
réveillé il se sentait épuisé. Il profita de sa position assise pour s’observer. Il
n’avait plus sa chemise, et son épaule était enveloppée d’un bandage serré,
qui lui entourait le bras et la poitrine. La paysanne hocha la tête en suivant
son regard et en récupérant le bol.
— Tu as une blessure sérieuse à l’épaule, et probablement d’autres. Mais
repose-toi pour le moment, nous parlerons plus en détail ce soir, quand mon
mari rentrera de la forge.
Elle se dirigea vers la porte, en faisant signe à sa fille de la suivre.
— Est-ce que... je peux savoir où je suis ? demanda-t-il en se rallongeant,
non sans quelques grimaces.
— À Volnay, un des nombreux petits —et pauvres— villages de la vallée de
l’Irande.
Il soupira. Il éprouvait quelques difficultés à remettre ses idées dans l’ordre, mais il lui semblait qu’il était en sécurité. Pour combien de temps ? Ses agresseurs n’allaient-ils pas partir à sa recherche, ne serait-ce que pour s’assurer qu’il était bien mort ? Et qu’était devenue Sélène ? il grimaça encore une fois. Rien que respirer profondément lui faisait mal. Que pouvait-il faire dans cet état ? Il ferma les yeux et se rendormit, épuisé.
Zach
Zach termina de nouer la corde autour des planches de bois. La clôture devrait tenir, cette fois-ci. La précédente, vieille et moulue, avait laissé s’échapper le troupeau de moutons, qui heureusement n’étaient pas allés bien loin. Il s’essuya le front. La journée, qui s’achevait, avait été chaude ; surtout pour quelqu’un habitué à la fraîcheur de la forêt. Il n’était pas non plus habitué à l’agitation constante de la grande ferme de son oncle. Lui, son épouse, ses trois enfants et leurs conjoints, et déjà cinq petits enfants vivaient là, plus quelques ouvriers engagés occasionnellement.
À son grand soulagement, ils l’avaient accueilli sans trop lui poser de questions. Il avait au début prétexté une maladie nécessitant un peu de repos, mais il s’était vite mis à donner des coups de mains ici et là. L’avantage de cet endroit, c’est qu’il y avait toujours quelque chose à faire, quelque chose qui généralement ne demandait pas beaucoup de réflexion.
— Zach !
Il tourna la tête vers l’adolescent qui approchait —le fils d’une de ses
cousines— avec des seaux vides à la main.
— Tu as fini ?
Il hocha la tête en désignant le morceau de clôture réparé.
— Alors viens vite, le repas ne va pas tarder à être servi !
Il sourit, et réenfila rapidement sa tunique. Il avait beau être guéri, il
n’aimait pas particulièrement parler de son étrange cicatrice, et
pas seulement parce qu’il lui fallait inventer quelque chose pour la
justifier.
Ils revinrent rapidement vers les bâtiments de la ferme, et au moment
d’entrer dans la grande maison —d’où se dégageait une agréable odeur de
ragoût— son oncle l’interpela.
— Hé, Zach, il y a quelqu’un qui vient d’arriver. Il veut te voir.
Zach haussa les sourcils. Les allées et venues étaient fréquentes, mais qu’on
vienne pour lui était surprenant.
— Où ça ?
— À l’intérieur, répondit-il en désignant la porte d’entrée. On lui a proposé
de rester manger.
Il n’eut pas le temps de lui donner des précisions qu’un homme sortit,
vraisemblablement attiré par la conversation.
— Uhr ?
— Ah Zach, répondit le soldat, je suis content de te voir. J’ai eu peur de ne
pas te trouver !
Ses vêtements étaient poussiéreux, et à l’odeur de sueur et de cheval qui se
dégageait de lui, il avait chevauché une bonne partie de la journée. Au
moins.
— Qu’est-ce que tu es venu faire ici ? Je vous croyais de retour vers la
capitale...
Uhr soupira.
— Il faudrait que je te parle en privé. C’est possible ?
Il haussa les épaules et désigna une direction.
— On peut juste s’éloigner des bâtiments, je suppose... Le repas nous
attendra bien quelques instants, enfin j’espère.
— Alors, demanda Zach alors qu’ils s’approchaient d’une palissade en bois,
qu’est-ce qui te fait venir jusqu’ici, et visiblement aussi vite que
possible ?
Le guerrier soupira en s’appuyant sur la barrière. Il avait l’air vraiment
épuisé.
— Je suis venu demander ton secours.
Il haussa un sourcil sans répondre. Pourquoi donc venait-il le chercher lui,
alors qu’il devait avoir plein d’autres alliés plus près et probablement plus
de confiance que lui ?
— Ce n’est pas un boulot bien payé que je te propose cette fois. Je viens
appeler à l’aide. J’ai, ou plutôt nous avons besoin de ton aide. Sélène a
besoin de ton aide.
Uhr
Zach venait de sursauter. Il se doutait que prononcer son nom le ferait
réagir. Mais il semblait toujours méfiant.
— Pourquoi aurait-elle besoin de mon aide ?
— Sélène a été enlevée.
Il pâlit.
— Comment ça ?
— Je ne sais pas par qui, ni comment, ni pourquoi, du moins pour le
moment. Mais je soupçonne qu’il y ait un lien avec son... secret.
Il marqua un instant de pause. Zach ne répondit pas.
— Tu comprends que je ne peux pas me permettre d’appeler n’importe qui
à l’aide.
Il laissa passer à nouveau un moment, et porta son regard sur les vaches
qui paissaient de l’autre côté de la clôture. Du coin de l’œil observait le
jeune guide, qui semblait nerveux.
— Si je me souviens bien, commença celui-ci, tu étais plutôt méfiant à son
encontre, la dernière fois que nous avons parlé d’elle... Que s’est-il passé
pour que tu fasses autant d’efforts pour elle ?
Il hocha la tête.
— Irdann était avec elle. Pour un ami comme lui, je suis prêt à risquer ma
vie. Et le fait que Sélène soit l’ennemie de mes ennemis est suffisant pour
que je veuille bien la sauver au passage.
Il devait reconnaître que ce n’était pas le meilleur des arguments. Mais
il se sentait trop épuisé pour chercher à mentir. Il ne savait pas quelle
affection Zach avait pour elle, était-elle suffisante pour obtenir son
soutien ?
— Pense à ce qu’elle a fait pour toi, ajouta Uhr devant son silence.
Elle est venue te soigner, en risquant sa réputation et peut-être sa
vie.
— Que s’est-il passé exactement ? demanda-t-il sans croiser son
regard.
Il lui raconta tout ce qu’il savait. Le sosie d’Irdann, la menace faite aux
deux elfes au château, la visite de Farl qui lui avait permis de s’informer de
la situation.
— Je compte revenir au plus tôt vers la ville. Farl et Sam ont probablement
obtenu plus d’informations depuis cette nuit.
— Il n’y aurait que... nous ?
Il soupira.
— Hélas. J’aurais bien compté sur Silwë, voire même sur Aldariel
que je ne connais pas, mais elles sont coincées au château. J’ai bien
sûr envoyé un message à la capitale, mais le temps qu’un soutien
arrive...
— Tu penses qu’on a une chance ?
Il haussa les épaules, notant avec un léger espoir que Zach s’incluait —du
moins potentiellement— dans son camp.
— Nous avons quelques atouts de notre côté. Nous sommes au courant de
leur mise en scène, qu’ils devaient garder secrète. Ce n’est pas rien. Et notre
petit nombre n’est pas forcément un inconvénient, puisqu’il nous faut être
le plus discrets possibles.
Zach hocha la tête.
— Autant tout essayer, alors.
Ils se remirent en route vers la grande maison, alors que le soleil était
quasiment couché.
— Comment allons-nous rejoindre le duché au plus vite ? As-tu prévu
quelque chose ? demanda-t-il.
— Je suis venu à cheval. Si je pouvais trouver une deuxième monture à
acheter, nous pourrions être de retour très rapidement...
— Tu as assez d’argent pour ça ? Je croyais que vous étiez à court en
attendant des nouvelles de la capitale...
— J’ai vendu notre coche, ce matin, en partant. Je ne pense pas qu’il nous
servirait de toutes façons...
Zach hocha la tête.
— Mon oncle a quelques chevaux, il y a probablement moyen de négocier.
Mais avant, allons manger.
Uhr sourit et le suivit. Il était toujours épuisé, mais savoir qu’il avait le soutien de Zach était un énorme soulagement. Et après un bon repas, beaucoup de choses seraient de nouveau possibles.
Sam
Sam avançait dans les rues de la capitale, un panier de fleurs à la main comme elle l’avait si souvent fait ces derniers mois. La prochaine enseigne sur son chemin était celle d’une taverne que les jeunes gardes, notamment Irdann, aimaient fréquenter et qu’ils connaissaient quasiment par cœur.
Comme si elle peignait une œuvre d’art, Sam imagina les divers petits détails qui manquaient pour rendre le décor plus naturel. Quelques ordures dans le caniveau par-ci, quelques passants insignifiants par-là... En experte de manipulation des rêves, elle savait que ces petites choses n’étaient pas inutiles. Les odeurs, les couleurs, les sons, le moindre aspect, même anodin, pouvait aider l’esprit de son interlocuteur à se concentrer sur son message. D’où ce décor, qu’elle avait choisi parce qu’il était le plus familier possible pour eux deux.
La porte s’ouvrit, et Irdann apparut, vêtu de l’uniforme de la
garde.
— Irdann ?
Elle lâcha légèrement prise sur l’apparence de son interlocuteur, pour le
laisser contrôler lui-même sa réponse.
— Bonsoir Sam. Si tu cherches Uhr, il n’a pas tout à fait fini sa
bière.
— Irdann. Concentre-toi. Où es-tu ? Je sais que tu as été enlevé. Un sosie a
pris ta place au château. Que peux-tu me dire ?
L’image du jeune garde se figea, incertaine. Il commençait à réaliser qu’il
rêvait.
— Enlevé... Sosie...
L’image changea, les traits du jeune homme devinrent flous, non pas comme
s’il disparaissait, mais plutôt comme s’il devenait un personnage
parfaitement secondaire, avec un visage interchangeable, un élément du
décor. Elle jura intérieurement. Envoyer un message par rêves était un
enchantement que plusieurs prêtres maîtrisaient, mais obtenir une réponse
nécessitait un équilibre extrêmement complexe entre sa volonté et
la sienne. Trop de maintien de sa part, et elle contrôlait trop son
rêve pour que son interlocuteur puisse s’exprimer. Trop peu, et il
risquait de décrocher, son esprit endormi partant rêver à d’autres
choses.
Soudain, la silhouette fit un pas vers elle, et son visage redevint celui de
son ami. Il reprenait prise.
— Nous avons été attaqués... des mages puissants. Sélène est entre leurs
mains. J’ai pu m’enfuir, mais je suis blessé.
— Quoi ?
Le contrôle d’Irdann n’était pas assez fort pour former des phrases précises.
Mais il arrivait à exprimer suffisamment pour qu’elle complète elle-même et
rende le dialogue cohérent. À moins qu’elle ne complète toute seule la
réponse qu’elle espérait ? Elle eut un léger doute, et relâcha encore un peu
sa prise sur le rêve. Le décor, sans disparaître, devint soudainement plus
simpliste, et les détails s’effacèrent. Mais en retour, les traits du jeune
homme se précisèrent.
— Je suis tombé de la route des falaises, compléta-t-il. J’ai été recueilli par
des villageois. Chez Delia, son mari travaille à la forge... À Volnay. C’est
Sélène qu’il faut secourir...
— Courage Irdann, reprit-elle en essayant de ne rien rater de son étrange
récit. Peux-tu m’en dire plus ?
— Je suis blessé, mais ça ira. Je pense que je suis en sécurité ici, au
moins je ne suis pas entre leurs mains. Les gens qui tiennent Sélène
prisonnière sont des mages, ils ont utilisé la magie pour nous tendre
une embuscade, et ils ont une bonne troupe d’hommes armés à leur
service.
L’image vacilla à nouveau. Si il était réellement blessé, se concentrer pour
s’exprimer devait lui demander une énergie considérable.
— Je t’en prie. Fais en sorte de sortir Sélène de là...
Irdann eut un sursaut, puis disparut. Ou plus précisément, un garde aux traits tout à fait neutres se tenait à sa place, sans aucune expression de visage ou de corps. Elle soupira, et se réveilla de sa méditation.
En ouvrant les yeux, Sam constata qu’elle ruisselait. Elle se rua sur une feuille de papier et nota tout ce qu’elle avait obtenu comme réponse d’Irdann. Puis elle s’essuya le front et se rallongea. Ce qu’il lui avait dit était assez invraisemblable, donc il y avait de bonnes chances que ces informations soient vraies. Des mages, ce qu’elle avait bien redouté. Mais surtout, ce qui était plutôt une bonne nouvelle, Irdann n’était pas leur prisonnier... Voilà qui pouvait changer sérieusement la donne.
Elle fit quelques pas pour tenter de calmer son excitation. Elle ne savait pas combien de temps Uhr mettrait à rentrer, et elle avait explicitement demandé à Farl de trouver autre chose à faire cette nuit-là. Il était probablement en train de boire une bière en ville, ou quelque chose comme ça.
Dès qu’il ferait jour —et elle pouvait à peine attendre—, elle ferait de recherches pour tenter de trouver ce fameux village de Volnay. Ce ne serait pas simple, surtout si c’était un patelin perdu, sans compter qu’elle l’avait probablement mal orthographié. Mais ce n’était pas ça qui allait l’arrêter.
Aldariel
— Il y a toujours autant de gens qui s’inscrivent au tournoi ? demanda
Aldariel, accoudée à la fenêtre.
— Le dernier tournoi, il y a cinq ans, accueillait plus de deux cents
participants, lui répondit dame Alora en s’approchant. Mais, admit-elle en
voyant la nuée d’archers agglutinée dans la cour, il y en a encore plus cette
année. Nulle doute que votre présence et celles de messire Lesanar et dame
Fedyrelle attire les foules.
Lesanar et Fedyrelle, les deux elfes noirs. Si on lui avait prononcé ces mots il
y a à peine une semaine, elle n’aurait pas pu s’empêcher de sursauter. Mais
comme elle s’y attendait, elle n’eut pas de mal à garder un visage détendu,
et sourit.
— Je pense que nous pouvons en être flattés.
Elle savait que la jeune épouse du frère aîné d’Irdann—et donc future duchesse— avait fait cette remarque pour tester sa réaction. Étrange comme les gens de cette région ignoraient quasiment tout des elfes sylvains, mais s’il y a une chose qu’ils leur attribuaient sans hésiter, c’était la haine envers les elfes noirs. Cet aspect était même véridique, même si cette répulsion s’était un peu émoussée depuis le temps qu’il n’y avait eu aucun contact entre les deux peuples.
Et puis elle avait fait connaissance rapidement avec ces fameux invités —deux archers, frère et sœur— la veille au soir, et tout s’était bien passé. De toutes façons, à côté de la menace qui pesait sur elle et surtout sur Irdann et Sélène, de la surveillance quasi-constante du sosie d’Irdann ou de son serviteur, accueillir des elfes noirs lui paraissait presque agréable.
En jetant un regard à la pièce dans laquelle elle se trouvait, elle ne fut pas surprise d’apercevoir Slade, adossé à un mur. Elle se demandait parfois si ce qu’avait dit Sélène à Silwë était vrai, comme quoi il savait se rendre invisible par magie. Peut-être était-il juste très bon pour se fondre dans le décor, comme il le faisait là, en parfait valet discret et disponible. Il faut dire qu’il n’était pas le seul serviteur, le château du duc en était rempli. Elle pouvait comprendre que tous les invités de marque soient venus avec une petite escorte armée, mais ils avaient en plus amené chacun plusieurs serviteurs, dont ils avaient besoin pour leur « confort personnel ». Sérieusement... les humains nobles étaient-ils capables d’aller au toilettes sans l’aide d’une femme ou d’un valet de chambre ? Ou alors était-ce encore un moyen de prouver qu’« on » avait plus de moyens que l’autre, en amenant un personnel plus important ?
— Il y a aussi beaucoup de gens modestes.
Aldariel sortit de sa rêverie et reporta son regard sur la cour, où défilaient
les archers pour s’inscrire, et remarqua en effet que peu d’entre eux
semblaient riches.
— Le voyage doit coûter cher à un simple soldat, pourtant. Et les chances
de gagner sont minimes, pourquoi tant d’efforts quasi vains ?
— Ce tournoi ne sert pas qu’à gagner. Beaucoup cherchent à s’y faire
remarquer d’un seigneur ou de leur capitaine, expliqua Alora en se tournant
vers elle. La dernière fois, je me souviens notamment d’un jeune archer fils
de paysans. Il a terminé troisième, et son seigneur, le vicomte de
Maurant, a été grandement impressionné. Il l’a récompensé en faisant de
lui le chef de ses archers, et en lui accordant la main d’une de ses
filles.
— En effet, c’est une belle histoire pour lui, répondit Aldariel, tout en
réprimant une remarque sur le fait que la damoiselle en question n’avait
probablement pas eu voix au chapitre.
— De fait, la plupart des seigneurs encouragent les meilleurs éléments de
leur armée à participer, quitte à les y aider, car une victoire rejaillirait
évidemment sur eux et leur fief. Regardez, ces cinq-là en uniforme
bordeaux sont des archers d’ici. Mais on y voit aussi des parfaits
inconnus...
Les deux femmes laissèrent errer leur regard sur les hommes qui, un à un, venaient payer les droits d’inscription, et repartaient avec un morceau de papier marqué du sceau du duc. On lui avait dit la veille que même les paysans savaient lire et écrire dans la région, mais à voir le regard concentré qu’avaient certains en parcourant leur certificat d’inscription, ils n’étaient pas tous très à l’aise avec la littérature.
Un bruit de pas léger dans son dos la fit se retourner. Une jeune servante
se tenait là, le regard baissé. Elle avait déjà vu son visage, ou la
confondait-elle avec la multitude de jeunes employées du château ? Dire
que chez elle, elle connaissait chaque membre du personnel par son
prénom...
— Dame Aldariel, votre bain est prêt, dit la jeune fille en exécutant une
révérence.
Malgré ses efforts, Aldariel ne put s’empêcher de laisser voir un peu de
surprise sur son visage.
— Un bain ?
— Dame Silwë a demandé de faire préparer un bain pour elle et pour vous,
répondit la jeune servante en s’inclinant de nouveau. Elle a dit qu’après
cette journée fatigante, vous auriez besoin de vous détendre. Mais peut-être
ne désirez-vous pas...
— Non, non, c’est effectivement une excellente idée, interrompit-elle.
Elle prit congé de dame Alora et suivit la femme de chambre. La journée avait été effectivement épuisante pour elle, mais pour Silwë, plus impulsive qu’elle, ce devait être encore pire. D’autant qu’elle n’avait pas de rôle particulier d’ambassadeur à tenir, et donc moins d’occasions de s’occuper l’esprit. Mais de là à demander un bain chaud, ce qui n’était pas vraiment son genre habituellement... elle devait vraiment être à bout.
Silwë
— Sérieusement, je ne sais pas d’où tu as sortie cette idée, mais elle est
merveilleuse, s’exclama Aldariel, tout en se laissant verser de l’eau sur la
tête par une des servantes.
— Merci, répondit Silwë, depuis une autre baignoire juste à côté de la
sienne. Rien ne vaut un bon bain, après une rude journée, et avant le
banquet de ce soir.
— C’est vrai. Mais nous avons le temps, ce n’est que dans trois heures il me
semble ?
— Mieux vaut se préparer tôt. Et puis, cela fait du bien de se retrouver
toutes les deux...
Elle fit une pause, et jeta un regard à Aldariel, qui fronça les sourcils,
puis hocha la tête.
— Désirez-vous quelque chose ? L’eau est-elle à votre convenance, assez
chaude, assez parfumée ? demanda une des jeunes femmes qui s’occupaient
d’elles.
— C’est très bien, merci, répondit Silwë. Pourriez-vous nous laisser
seules quelque temps ? Nous vous appellerons pour sortir et nous
sécher.
— Bien sûr, firent les deux jeunes servantes.
— Oh, et pouvez-vous vous assurer qu’aucun homme ne s’approche à moins
de vingt mètres de cette pièce ? ajouta Aldariel en leur faisant un clin
d’œil.
Les deux femmes eurent un sourire amusé et s’inclinèrent tout en
sortant.
— Nous monterons la garde, soyez-en sûres.
— Enfin seules ! Et surtout, reprit Silwë un peu plus bas en s’appuyant au
bord de la baignoire, hors de portée de ces deux affreux...
Aldariel hocha la tête.
— Je n’avais pas pensé, au début, que c’était le prétexte idéal pour les
éloigner. Et avec classe !
— Oui. À condition qu’il n’y ait bien que le faux Irdann et son écuyer qui
nous surveillent... Mais je n’ai aperçu personne d’autre.
— Il pourrait y avoir d’autres serviteurs, des soldats qui seraient complices,
peut-être ?
— Si c’était le cas, il n’y aurait pas en permanence l’un des deux avec
nous.
Aldariel fit une moue, puis hocha la tête.
— En effet. Slade était près de moi une bonne partie de l’après-midi...
— ... Pendant que moi, j’étais dans la salle d’escrime, à m’entraîner avec le
sosie, compléta-t-elle.
— Comment tu fais pour t’entraîner avec lui ? Ça ne te gène pas ?
Elle haussa les épaules.
— Bah, quitte à ce qu’il me surveille de près... Et puis, même avec une
arme en bois, ça défoule de lui taper dessus.
— Il te les rend ?
Elle sourit.
— Au début, il se contentait de parer et d’esquiver. Au bout d’un moment il
en a eu marre et s’est mis à attaquer aussi...
Elle massa son bras gauche endolori, où elle avait encaissé un coup un peu rude. Elle sourit. Elle aurait probablement un bleu, mais ça en valait la peine. Et puis connaître le style d’escrime de son ennemi, ses attaques, ses faiblesses, pourrait peut-être servir un jour ou l’autre. Elle pouvait déjà affirmer avec une quasi certitude que le sosie n’était pas un vrai gaucher. Il était peut-être juste mauvais épéiste, mais au seul moment de l’après-midi où il avait défendu avec deux armes —comme le faisait Irdann régulièrement—, sa main droite s’était révélée plus précise. De façon générale, il était loin d’être un escrimeur d’élite. Irdann, le vrai, n’aurait aucun mal à le désarmer, même blessé avec une main dans le dos... Irdann... où était-il en ce moment ? Dans quel état ?
— Ça va, Silwë ?
Elle secoua la tête et plongea une seconde dans son bain, pour chasser les
pensées sombres qui lu venaient.
— Euh oui. En fait, j’avais quelque chose d’important à te dire, dit-elle en
se rapprochant au maximum d’Aldariel.
Aldariel
Aldariel s’approcha à son tour du rebord de la baignoire.
— Il faut qu’on s’éclipse ce soir, commença Silwë, et qu’on trouve Farl. Il
n’est pas revenu la nuit dernière... il ne sait donc rien de tous les détails
concernant l’emprisonnement de Sélène et...
— Tu es surtout déçue qu’il ne soit pas venu, n’est-ce pas ? interrompit-elle
en souriant.
Silwë rougit légèrement et haussa les épaules.
— ...et surtout, reprit-elle en faisant mine d’ignorer son commentaire, il faut
que je lui donne la bourse d’Irdann.
— À quoi peut-elle bien servir ? Nous l’avons fouillée et examinée, elle n’a
rien de spécial et il y a juste un petit caillou dedans...
— Je n’en sais rien, mais si Sélène a fait des efforts pour me la donner, c’est
qu’il doit y avoir une raison. Et tant qu’à faire, je préfèrerais qu’elle soit
entre les mains de quelqu’un qui est libre de ses mouvements.
Aldariel hocha la tête.
— Certes. Mais ça ne nous dit pas comment sortir discrètement. Depuis
hier matin, nous sommes quasiment en permanence suivies, sauf la nuit où
un garde est posté devant les portes de nos chambres, soi-disant pour notre
« sécurité »... À moins qu’on puisse en convaincre un de nous laisser filer une
heure ou deux et ne rien dire ?
— C’est peut-être jouable, mais je pensais à autre chose. Ce soir, c’est le
grand banquet avant l’ouverture du tournoi. Ça va être un peu le bazar, les
serviteurs qui courent partout, tous les invités qui se préparent, y compris le
faux Irdann...
— ... Et nous qui avons une excuse pour l’éloigner... compléta Aldariel, qui
commençait à comprendre.
— Exactement. Et même si nous tombons sur Slade, il ne peut pas nous
surveiller toutes les deux en même temps. L’une d’entre nous devrait réussir
à lui fausser compagnie pour un petit moment.
Aldariel sourit.
— Ça peut presque peut-être marcher. Mais il faudra encore passer la
porte, non ? Même sans être surveillées, on ne nous laissera pas
sortir...
— Jan est de garde ce soir sur une porte secondaire. Je l’ai entendu quand
j’étais dans la salle des gardes. Il n’est pas dit qu’il nous laisse passer, mais
on arrivera peut-être à le convaincre de porter un message de notre part...
— Bien vu. Mais ce n’est pas encore gagné.
— Tu auras bien des idées pour les petits détails non ? demanda Silwë en
se penchant vers elle.
Aldariel réfléchit quelques instants.
— Peut-être... il doit bien y avoir moyen. Mais tout cela ne répond pas à
ma question cruciale.
— Quelle question ?
Malgré tous ses efforts pour garder son sérieux, Aldariel ne put retenir un
sourire malicieux.
— Les humains, c’est des bons coups ou pas ?
Une seconde et demi plus tard, elle recevait une gerbe d’eau en pleine figure.
Silwë
Une petite demi-heure plus tard, dans la chambre d’Aldariel, les deux elfes achevaient de se préparer. Elles avaient revêtu leurs robes, comme si elles se rendaient au festin, et Silwë s’affairait à terminer la coiffure d’Aldariel. Elle avait caché ses oreilles dans ses cheveux, de sorte que, si on n’y regardait pas de trop près, son visage aurait pu être celui d’une humaine. Enfin, si elle parvenait à vaincre les dernières mèches bouclées rebelles qui même encore mouillées refusaient obstinément de lui obéir.
— Tu es sûre qu’il faut y aller en robe ? demanda Aldariel.
— Si je n’avais pas une bonne raison, tu sais bien que je serais la
première à vouloir y échapper ! Mais on aurait du mal à ne pas être
remarquées.
— Si tu le dis...
— J’ai testé. À la capitale, il y a quelques elfes, et voir une femme en
pantalon n’est pas complètement exceptionnel. Les rares fois où j’ai mis
une robe et caché mes oreilles, je n’attirais pas du tout l’attention.
Autrement ça reste inhabituel, donc les gens tournent un peu la
tête.
— Oui c’est vrai. Et ici, les elfes en pantalon sont encore plus rares.
Passe-moi ce miroir ?
Aldariel prit quelques instants pour observer ses cheveux.
— Héé c’est pas mal ! On dirait un de ces chignons que portent pas mal de
dames au château... sans le reste de la coiffe, mais ça passe plutôt
bien.
— Merci.
— Tu as besoin d’aide pour ta coiffure ?
— Ça ira, merci. J’ai l’habitude.
Elle commença à enrouler ses cheveux rapidement, sous le regard
curieux d’Aldariel.
— Je ne sais pas comment tu fais pour te coiffer aussi rapidement. Mes
cheveux refusent catégoriquement de se laisser démêler ! fit-elle remarquer
en souriant.
— Tu as des cheveux bouclés de princesse, il faut bien l’assumer...
Silwë s’interrompit en entendant frapper énergiquement à la porte. Elles échangèrent un regard, puis Aldariel attrapa rapidement son diadème et le posa sur sa tête. Elle s’arrêta quelques instants face à la porte et prit une grande inspiration. Une seconde plus tard, la princesse des elfes, au port de tête noble et l’allure royale, ouvrait.
Slade se tenait sur le pas de la porte. Silwë le voyait de loin, à
demi-caché par la silhouette d’Aldariel, mais elle pouvait bien voir que,
malgré l’air de serviteur inoffensif qu’il arborait toujours, il semblait
nerveux.
— Princesse Aldariel, commença-t-il sur un ton très respectueux, tout en
jetant un regard rapide à la pièce, mon maître désire s’entretenir avec
vous.
— Quel est donc la raison qui le pousse à venir me déranger alors
que je suis très occupée à me préparer ? répondit-elle sur un ton
hautain.
— Le sujet est de la plus haute importance, répondit-il.
Disant cela, ses yeux s’arrêtèrent un instant sur Silwë, et le regard qu’il lui
lança lui donna des frissons.
— Si vous voulez bien me suivre, nous n’en auront normalement pas pour
longtemps, ajouta-t-il.
Il avait insisté, juste assez, sur le « normalement ». Elle fit quelques
pas en avant, prête à accompagner Aldariel pour la protéger au
besoin.
— Inutile que tu viennes, Silwë. Termine plutôt de te préparer, tes cheveux
sont dans un état ! Ils ne seront jamais prêts à temps, lui dit-elle en lui
adressant un grand geste acompagné d’un regard lourd de sens. Slade,
ajouta-t-elle en lui tournant le dos, je vous suis.
Et d’un air digne et décidé, elle sortit de la chambre, la laissant seule. Silwë sentit un filet de sueur froide couler le long de son dos. Le souvenir de son « voyage » jusque dans la prison de Sélène lui revenait en tête, et tout ce dont cet homme était capable... Elle ne pouvait pas laisser Aldariel seule avec lui. S’il lui arrivait quelque chose, elle ne se le pardonnerait jamais.
Mais d’un autre côté, elles avaient convenu que s’il le fallait, une seule sur les deux irait rejoindre Farl. Elle devait faire confiance à Aldariel, non pas comme à une princesse à protéger, mais comme à une compagne d’armes, qui connaît le risque qu’elle prend, et qui attend d’elle qu’elle fasse sa part du travail. Sans compter que cette diversion imprévue était probablement parfaite : si Slade l’emmenait voir le sosie, personne n’allait la surveiller pendant un petit moment.
Elle acheva son chignon en une dizaine de secondes, malgré les tremblements de ses doigts, passa son épée à sa ceinture, puis mit sur les épaules la grande cape de laine que le duc lui avait offerte à leur arrivée —les soirées étaient fraîches dans la région. Elle glissa sous ses vêtements le petit sac en cuir et la lettre —expliquant tous les détails, au cas où elle n’ait pas le temps de tout raconter— puis vérifia rapidement qu’ils ne risquaient pas de tomber par accident ou d’être vus. Enfin, elle quitta la chambre d’un pas rapide.
Aldariel
— À quel jeu tu joues, Aldariel ? Commença le sosie d’Irdann, à peine la
porte de ses appartements refermée derrière eux.
— De quoi tu parles ?
Elle avait essayé d’avoir l’air le plus innocent possible, mais ne pouvait
s’empêcher de sentir son cœur se serrer de crainte.
— Tu nous évites autant que possible, et ces rumeurs qui courent...
comme quoi je chercherais à te faire la cour, ou quelque chose comme
ça !
Elle réprima un soupir de soulagement. Ils ne savaient rien à propos de la
visite surprise de Farl ni de la « sortie » qu’elles avaient prévue. Elle reprit
aussitôt le contrôle et lui sourit.
— Je n’ai pas lancé ces rumeurs, elles se sont mises à courir toutes seules.
Je les ai peut-être un peu encouragées... Mais ça n’a pas été bien
difficile, avec ta tendance à nous suivre, moi ou Silwë, partout où nous
allons !
— Tu joues avec le feu, répondit Slade, n’oublie pas que nous tenons tes
amis en otage. Si ne serait-ce que des soupçons se mettaient à peser sur
l’identité d’Irdann, tu sais ce qu’ils risquent...
Le ton agressif des deux hommes masquait mal leur inquiétude.
— ... Et ton rôle est justement de tout faire pour que je ne me fasse pas
remarquer, au lieu d’attirer stupidement l’attention sur moi ! continua le
sosie.
Elle soupira, puis décida de passer à l’attaque à son tour. Plus facile de
masquer ses émotions comme cela.
— C’est vous qui êtes stupides. Ne pas attirer l’attention ? Tu es censé être
le troisième fils du duc, paladin de Melna—et probablement l’unique à ce
jour—, une figure importante de la cour. Tu ne pouvais pas ne pas attirer
l’attention de tous ces seigneurs qui ont entendu parler de toi, et qui
cherchent à t’approcher pour avoir par toi les faveurs de ton père, ou qui
espère pouvoir te faire épouser leur fille...
— Et ce n’est pas le moment d’en rajouter ! continua le sosie.
— Au contraire ! répliqua Aldariel. Maintenant qu’elle était lancée, son
discours lui venait plus naturellement. J’ai très vite compris comment
marchait la cour du duc, et tous ces beaux sires et belles dames se jettent
sur les ragots comme une meute de loups sur un agneau abandonné.
Donne-leur une histoire croustillante, que le sieur Irdann n’aurait
d’yeux que pour la princesse des elfes, et ils ne chercheront pas une
seconde à te poser des questions sur d’autres sujets. C’est bien plus
intéressant, surtout vu que tu n’es pas le seul à vouloir jouer à ce
jeu...
Elle laissa passer quelque secondes, durant lesquelles les deux hommes se
regardèrent, indécis.
— Elle n’a pas tout à fait tort, admit Slade. Des rumeurs de ce type
ne peuvent pas nous nuire, voire même en effet nous couvrir plus
efficacement.
— Cela n’explique pas pourquoi tu as soi-disant « encouragé » ces bruits qui
couraient, intervint le sosie. Je ne crois pas une seconde que tu aies pris
cette initiative pour nous protéger encore plus.
Elle sourit.
— Je suis mal à l’aise en ta compagnie, il y a de quoi, et je cherche en effet
des occasions pour éviter d’y être. Et quand j’y suis, je ne suis pas toujours
très efficace pour cacher ma gène. Pour le moment ça va, mais jusqu’où ?
Jusqu’à quand ? En faisant mine d’être agacée par des avances et en
cherchant à t’éviter pour cela, je donne à tout le monde une bonne raison
d’être mal à l’aise en ta présence. Cela m’aide, et cela ne te dessert
pas.
De nouveau un court silence.
— Tu aurais pu nous informer de cette initiative...
— Je n’ai fait que jouer un peu sur des rumeurs qui couraient déjà, je
pensais que vous étiez déjà au courant quand même !
— Il est vrai que cela te donne une excuse pour passer du temps avec
Aldariel ou Silwë, plus facilement encore, admit Slade à l’intention du sosie.
— Soit. Cela veut dire que je dois me focaliser sur l’une d’entre vous ? Cela
ne me paraît pas...
— Tu peux faire ce que tu veux, coupa Aldariel. Continuer comme tu faisais
déjà, ça n’a pas fait taire les rumeurs. Te focaliser sur l’une d’entre nous,
pour en jouer encore plus. Nier en bloc, ce qui bien sûr encouragera encore
les on-dit à ce sujet. Ou par exemple, faire croire que tu essaies de
sympathiser avec Silwë pour m’atteindre... ce qu’essaient pas mal de jeunes
seigneurs de la cour d’ailleurs. Je ne sais pas qui il faut plus plaindre, d’eux
ou de Silwë, ajouta-t-elle avec un air amusé. Ou tu peux encore
faire semblant de faire le contraire, ce qui serait assez amusant et
original.
— Soit. C’est plutôt pertinent. Mais tu devras aussi jouer le jeu à ton
tour.
— Je continuerai de jouer le rôle de la princesse Aldariel, comme depuis que
je suis arrivée au château, qui de toutes façons ne se donne pas au premier
courtisan venu. Sinon ce ne serait pas naturel.
Surtout parce que les courtisans standard font de piètres amants, compléta
mentalement l’elfe. Tout dans l’apparence... En tous cas c’était comme ça
chez elle, et elle n’avait ni le temps ni l’envie de faire une étude humaine
approfondie.
— Et si ça ne vous dérange pas, messire Irdann, reprit-elle en exécutant une
révérence, je vais retourner dans ma chambre me préparer en attendant le
banquet. Bonne soirée.
Elle partit d’un air décidé, en laissant le sosie et son « serviteur »—qui
semblait être plus le chef ou référent dans l’histoire— derrière elle et ferma
la porte.
Ce n’était pas une vraie victoire, mais avoir le dernier mot face à ces deux hommes était toujours satisfaisant. Elle marcha à pas rapides vers sa chambre. Il ne s’était pas passé beaucoup de temps, Silwë était peut-être encore au château.
Silwë
— Je ne serai sortie que peu de temps. Moins d’une heure ! insista
Silwë.
— Je veux bien vous croire, reprit Jan, dans le couloir qui menait à la porte,
mais les rues sont dangereuses la nuit. Que se passerait-il si vous arrivait
quelque chose ?
Elle dégaina son épée et la pointa sur lui en souriant.
— Tu veux dire que les rues seront dangereuses parce que j’y serai ?
Le garde soupira, et ne put s’empêcher de sourire à son tour durant
quelques instants.
— C’est vrai, mais...
Il ne termina pas sa phrase, et évitait de la regarder droit dans les yeux.
Elle rangea son épée et croisa les bras face à lui.
— Arrête, Jan. Qu’est-ce que tu ne me dis pas ? Quelqu’un t’a donné
l’ordre de ne pas me laisser sortir ?
— ... Oui, répondit-il, à demi-gêné, à demi-soulagé de n’avoir plus à
inventer des excuses.
— Qui ? Insista-t-elle, craignant de connaître la réponse.
— Inutile, je sais très bien de qui il s’agit et pourquoi.
Silwë se retourna pour voir Aldariel arriver en courant au coin du couloir.
Elle avait reposé sa couronne et attrapé son manteau de laine, qu’elle était
en train d’enfiler.
— C’est évident, reprit-elle à leur hauteur, c’est Irdann.
Jan ne sembla pas la contredire, ou alors il le cachait bien.
— Et la vraie raison, celle qu’il n’avouera pas, c’est qu’il est jaloux.
— Quoi ?
L’étonnement dans le visage du garde permit à Silwë de masquer le sien.
Qu’allait raconter Aldariel encore ? Enfin, si ça marchait, elle n’allait pas se
plaindre. Encore plus si elle pouvait l’accompagner.
— Tu te souviens de notre visite de la ville ? Le jeune ménestrel jongleur ?
Je sais bien que tu as fait semblant de ne pas le remarquer, mais tu as bien
vu que lui et Silwë...
Il la regarda alors qu’elle se sentait rougir légèrement, mais ne dit
rien.
— Que crois-tu que Silwë veut faire, à sortir du château le plus
discrètement possible ? ajouta-t-elle avec un sourire triomphant.
Qu’est-ce qu’Aldariel avait fait avec Slade pendant son absence pour revenir
aussi énergique et motivée ?
— Oh... répondit Jan, en regardant Silwë. C’est donc pour ça que tu disais
avoir une lettre personnelle à transmettre...
Elle hocha la tête, soulagée de n’avoir rien dit d’incohérent.
— Irdann semble avoir eu vent de l’existence de l’amant de Silwë, continua
Aldariel.
— Je n’ai rien dit, je vous le promets ! répondit le garde sur la défensive.
— Peut-être. Toujours est-il qu’il le sait, et qu’il veut éviter qu’elle ne le
voit... c’est aussi simple que cela. Et c’est bien pour cela que nous voulons
aller le voir en toute discrétion. Y compris ta discrétion...
Un moment passa, durant lequel le jeune soldat regarda les deux elfes,
en robes longues et avec de longs manteaux, les cheveux coiffés à la mode
humaine. Aldariel avait eu une idée géniale. Inventer une fausse-vraie raison
pour laquelle le sosie ne voulait pas les laisser partir était parfaite. Mais...
elle aurait bien aimé justement que toute cette affaire ne soit qu’une histoire
de cœur.
— Mais si elle veut voir... quelqu’un, pourquoi souhaitez vous également
l’accompagner ?
Elle sourit.
— Là, il n’y a pas de princesse qui tienne. Je l’accompagne, je surveille la
porte, je fais semblant que nous sommes là pour autre chose, bref,
je suis l’amie complice sur qui elle peut compter. Comme elle le
ferait pour moi dans l’autre sens. Tu ferais ça pour des camarades
non ?
Elle ne put s’empêcher de rougir encore. Aldariel jouait la comédie
pour que Jan les laisse partir —et à son air indécis, ça avait l’air de
marcher—, mais elle sentait dans cette phrase des morceaux de sincérité
qui lui allaient droits au cœur. Si elle était réellement en train de
s’enfuir pour voir Farl, Aldariel ferait tout cela pour elle, elle en était
convaincue. Quitte à lui demander les détails après, parce que c’était
Aldariel.
— …bon, si tu crains tant que ça, tu peux nous accompagner, continuait son
amie.
— Je ne peux pas quitter mon poste, évidemment.
— Alors je te propose une solution simple. Je reste avec toi le temps que
Silwë aille « le » voir. Nous voulions y aller toutes les deux, mais si tu as
peur pour moi, je l’attends ici. Tu me tiendras compagnie, ajouta-t-elle en
souriant et en posant la main sur son épaule.
Le jeune garde réfléchit quelques instants, hésitant. Il pouvait bien sûr
choisir une de ces options, mais aucune d’entre elles ne semblait l’enchanter.
Pourvu que...
— Si vous n’êtes pas de retour d’ici une heure, j’alerte quelqu’un. Mais je
vous en prie, soyez prudentes... et discrètes.
— Merci pour tout, Jan.
Aldariel
— Tu es sûre qu’on ne s’est pas trompées ? demanda Aldariel.
— Je crois que cette fois c’est bon...
Elle suivit Silwë dans une autre petite ruelle étroite. Comment faisaient les citadins pour s’y retrouver ? Ce n’était pas tant que la ville était grande, c’est que les rues étaient très étroites, sinueuses, et se ressemblaient toutes. Rien à voir avec les divers villages et petites villes traversées jusque là, où les « bourgs » se composaient essentiellement d’une route principale et de quelques allées transverses. Silwë semblait trouver son chemin, tant bien que mal. L’habitude de la capitale peut-être ?
Plus elles avançaient, plus il faisait sombre, mais ce n’était pas uniquement dû au soir qui tombait. Les bâtisses, très serrées, s’étalaient un peu plus à chaque étages, si bien que les toits se touchaient presque, coupant la lumière venant du ciel. Avec cette obscurité, de nombreuses lampes et bougies s’allumaient ici et là, faisant danser les ombres et en leur donnant une allure inquiétante. La pénombre seule aurait été moins effrayante, songea-t-elle, même si sans vision nocturne les humains devaient être bien handicapés.
Les humains, d’ailleurs, n’avaient pas déserté la rue, du moins pas encore. Difficile à dire si c’était spécifique au tournoi ou pas, mais elles avaient presque du mal à se déplacer sans se heurter à des petits marchands ambulants, conducteurs de charrettes, mendiants, simples passants rentrant chez eux, et même quelques nobles, à pied ou à cheval. Et personne ne semblait leur prêter attention outre mesure.
C’est au fond d’une allée plus sale que les autres —Aldariel préférait ne pas s’imaginer ce qu’il y avait au fond de l’ornière qui servait d’égoût— que Silwë lui montra du doigt une enseigne en bois représentant un rongeur et un tonneau. La taverne du Rat qui pisse.
L’intérieur n’avait pas l’air plus accueillant que l’extérieur. La salle était étroite, illuminée par quelques lampes à huile —une mauvaise huile, vu l’odeur. Au centre, sur la droite, un comptoir en bois brut noirci par le temps rétrécissait encore la pièce, et autour quatre petites tables et une douzaine de tabourets sur lesquels étaient assis quelques hommes devant des verres complétaient le décor.
Elles s’approchèrent du comptoir, où se trouvait un homme aux cheveux
gris, en train de compter son argent.
— Vous désirez quelque chose ? demanda-t-il en levant la tête.
— Servez-nous deux verres, répondit Silwë en posant quelques pièces sur le
meuble en bois. Nous avons aussi un message important à faire passer à
Farl.
Alors qu’il avait posé la main sur la petite monnaie, il s’interrompit et
haussa un sourcil. Aldariel nota que malgré son air vieux et fatigué, le
tenancier de la taverne n’en était pas sénile pour autant et les regardait
avec suspicion.
— C’est de la part de qui ? Demanda-t-il après quelques secondes de
silence, tout en ramassant les pièces.
Son amie se pencha un peu plus sur le grand comptoir.
— Silwë, murmura-t-elle.
L’homme hocha la tête.
— Attendez-moi ici.
Sans leur donner plus d’explications, il leur tourna le dos, contourna le
comptoir et sortit par une petite porte au fond.
Les deux jeunes femmes se regardèrent en fronçant les sourcils. La réaction de l’homme leur montrait bien qu’il savait qui était Farl. Mais s’il s’agissait d’un piège...
— Bonsoir, jolies damoiselles. Vous venez prendre un verre avec
nous ?
Aldariel se retourna en sentant ses cheveux se hérisser. Trois des buveurs
s’étaient levés et s’approchaient d’elles en souriant. Même à plusieurs
mètres, ils sentaient fort l’alcool et la sueur, et étaient face à eux du côté de
la porte. Vu la largeur de la salle et le comptoir, ils gênaient le passage vers
la sortie.
— Non, merci, répondit-elle avec toute la politesse dont elle était
capable.
Elle ne savait pas trop comment réagir. Ce genre d’« altercation » était-il
courant ? Il ne manquait plus que ça...
— Allez, dit l’un des hommes —le plus petit, mais aussi le plus proche—,
vous n’allez pas rester toutes seules ce soir...
— Messieurs, interrompit Silwë sèchement, nous ne sommes pas des filles de
joie et nous sommes pressées. Laissez-nous tranquilles.
Son amie s’était campée face aux hommes avec un air décidé, mais elle
était nettement plus petite et plus frêle que même même le plus gringalet
des ivrognes. Ils répondirent par un rire. Aldariel jeta un regard paniqué
autour d’elle, mais personne ne bougea. Le gérant n’était pas revenu, et il
ne restait de toutes façons qu’un dernier buveur assis, qui semblait
observer la scène d’un regard réprobateur mais sans quitter sa chope de
bière.
Sans rien ajouter, comme si la situation était suffisamment claire comme
ça, l’un d’eux fit un pas en avant pour saisir le bras de Silwë. Celle-ci recula
vivement et d’un geste ample, dégagea la cape de son épaule gauche,
révélant son arme à la ceinture.
— Pour la dernière fois, laissez-nous tranquilles !
Elle compléta sa phrase en posant sa main gauche sur son fourreau et sa
main droite sur la poignée de son épée. Les hommes hésitèrent en voyant
l’arme et son air déterminé —même si Aldariel aurait juré qu’il y avait eu
un léger tremblement dans sa voix. Probablement qu’à la capitale, avec son
uniforme de garde, même la brute la plus stupide aurait préféré laisser
tomber. Mais ici ?
Leur hésitation ne dura pas longtemps. Les trois hommes éclatèrent de rire et s’avancèrent. Aldariel recula de quelques pas, autant pour se protéger que pour laisser plus d’amplitude à Silwë. Elle-même était désarmée, et son amie était sûrement capable de tenir tête à ces trois ivrognes. Sûrement. Elle avait déjà fait bien plus dangereux, n’est-ce pas ?
Ce faisant, elle trébucha sur la table qui était juste derrière elle,
et n’entendit pas l’homme s’approcher dans son dos avant qu’il ne
parle.
— Vous avez entendu. Dégagez, maintenant.
Et sans attendre leur réponse, l’inconnu passa entre elle et Silwë
et asséna un gros coup de poing dans le visage du plus petit des
trois.
Reprenant à peine son équilibre et ses esprits, elle se rapprocha de son amie —qui étrangement n’avait pas bougé, d’habitude elle réagissait au quart de tour—, et s’apprêta à lui prendre le bras. Autant profiter de la diversion, qui ne durerait peut-être pas, pour s’éclipser ou au moins se mettre un peu plus à l’abri.
Mais avant qu’elle n’ait le temps de s’approcher, un autre homme se faufila entre elles et se jeta dans la mêlée, parant de son avant-bras un coup de poing qui était destiné à son compagnon. Juste avant ce geste, il se tourna vers elles et leur envoya un clin d’œil. Zach.
Aldariel ne savait pas trop si elle devait être soulagée de la tournure des événements, surprise —mais qu’est-ce que Zach pouvait bien faire ici ?— ou inquiète —qui était l’homme qui l’accompagnait ?—, et elle se contenta d’observer la mêlée. Le combat ne dura pas longtemps. Les trois brutes étaient bien saoûles, et leurs coups peu précis. Zach était face au plus grand des trois, et il esquivait sans effort les tentatives maladroites de son adversaire, se faufilant comme une anguille sous sa garde pour lui administrer des coups peut-être pas des plus puissants mais très bien placés. L’autre « défenseur », à la carrure nettement plus imposante, semblait ne faire aucun effort pour lutter contre les deux autres ivrognes, envoyant des poings précis et efficaces tout en se dégaeant de leurs prises comme s’ils ne s’agissait que de petits désagréments. Sur un violent coup d’épaule, il envoya à la renverse l’un des hommes, qui entraîna l’autre, derrière lui, dans sa chute. En même temps, Zach venait d’enfoncer son coude juste sous les côtes du troisième, qui recula et tituba, le souffle coupé.
Les trois brutes gromelèrent, se relevèrent péniblement tout en tenant leurs nez en sang ou leurs camarades, et sortirent en leur lançant des insultes à demi incompréhensibles.
Zach
Le silence revint d’un coup dans la petite taverne. Il se tourna vers Aldariel et Silwë. C’était bien elles, malgré leurs cheveux attachés et leurs robes longues, à la mode locale. Sauf l’épée de Silwë, évidemment, qui n’était peut-être pas le bijou féminin le plus discret. Il fit un geste dans sa direction, et voyant qu’elle réagissait à peine, rabattit le pan de cape sur son épaule gauche. Elle tremblait.
— Vous pouvez aller discuter dans l’arrière-salle, si vous voulez, leur indiqua
Bratal, revenu derrière son comptoir, sans montrer la moindre marque
d’émotion sur ce qui venait de se passer.
— Merci, répondit Uhr. Venez, ajouta-t-il à l’intention des deux
elfes.
Il prit la direction de la porte du fond, et elles le suivirent. Zach prit les
deux chopes en bois que le tenancier venait de poser sur le comptoir, et
leur emboîta le pas, fermant d’un coup de pied la porte derrière
lui.
L’arrière salle était juste un cellier-entrepôt sombre, principalement occupé par des étagères remplies de victuailles et de bouteilles, ainsi que quelques chaises et tabourets bancals. L’endroit n’était visiblement pas vraiment fait pour accueillir du monde, mais ferait l’affaire pour discuter tranquillement.
— Je suppose que nous devons vous remercier, monsieur, euh... commença
Aldariel, hésitante.
— Appelez-moi simplement Uhr. Je suis un ami de Silwë. Mais ce sont ces
trois abrutis qui devraient nous remercier.
Il s’assit sur un tabouret, et leur fit signe de l’imiter.
— Je suis désolé pour cette scène, Silwë. Je sais que tu aurais été
parfaitement capable de te défendre face à ces trois imbibés, et c’est bien
pour ça qu’on est intervenus. Tu les aurais tués, ou blessés gravement,
n’est-ce pas ? Je ne dis pas que tu aurais eu tort, bien sûr. Mais ça t’aurait
causé beaucoup d’ennuis.
— Je suppose, vu vos vêtements, que vous êtes là incognito ? ajouta Zach.
C’est moche à dire, mais pour ces soûlards et beaucoup d’autres, il est
normal de se prendre un coup de poing dans une taverne. Au moins
comme ça, personne n’ira raconter des rumeurs bizarres. Même si pour
vous...
Silwë hocha la tête et soupira en s’asseyant sur une caisse qui faisait office
de siège.
— Vous avez raison. Et il y a plus important.
— Est-ce qu’on peut avoir quelques explications quand même ? intervint
Aldariel. Pour commencer, qu’est-ce que tu fais ici, Zach ?
— Uhr est venu me chercher, répondit-il en souriant. Et oui, on
s’est croisés il y a quelque temps, c’est une longue histoire. Mais il
paraît que vous aviez besoin d’un petit coup de main, alors je suis
venu.
— Et où est Farl ? demanda Silwë.
— Aucune idée, répondit Uhr. Nous arrivons tout juste d’un comté voisin,
une journée entière de voyage... Et pas encore de nouvelles de lui. Il est
probablement en vadrouille quelque part.
— Pourquoi avez-vous pris le risque de venir jusqu’ici ? commença Zach en
s’asseyant à son tour sur une caisse. Farl nous avait déjà expliqué toute
l’histoire et...
— Parce qu’il y a quelques détails que vous ne savez pas et que vous devez
savoir, coupa Silwë. Et je prendrais bien une gorgée, dit-elle en tendant le
bras vers la chope de bière qu’il tenait toujours.
Il avait cru remarquer que, jusque là, les deux elfes évitaient de boire de l’alcool, ou en buvaient très peu. Il n’en connaissait pas vraiment la raison, mais si elle en prenait volontiers, c’est qu’elle devait vraiment avoir besoin d’un remontant.
Lorsqu’elle commença son récit, il comprit pourquoi. Et il termina la chope.
— ... Et donc, Sélène t’a donné ça ? dit-il, intrigué, en voyant la pierre
dans la petite bourse d’Irdann.
— Oui. Elle m’a dit que ça pourrait mener vers elle. Mais je n’ai pas
vraiment compris comment, et elle ne m’a rien dit de plus, de peur qu’on
nous entende. Est-ce un objet magique ?
Zach ne répondit pas, laissant ses doigts jouer machinalement avec la pierre.
Il savait le sort de Sélène, depuis que Uhr lui avait raconté, mais le récit
—même plutôt bref— de Silwë l’avait secoué. Savoir qu’elle était
vaguement prisonnière était une chose, entendre les détails de sa captivité
en était une autre... Il avait presque l’impression de l’avoir vue, entendue,
sentie, du fond de sa prison. À présent, il se sentait presque coupable d’avoir
mangé, bu et ri en toute insouciance à la ferme de ses cousins, en ignorant
totalement son sort.
— ... Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je transmette la lettre, Silwë ?
demanda Uhr, tirant Zach de ses pensées.
— Non, je ne crois pas y avoir mis d’éléments personnels, répondit-elle en
haussant les épaules.
Il n’avait pas tout suivi cette histoire de lettre, ni la fin de la conversation,
mais Uhr lui raconterait de toutes façons.
— Alors on vous raccompagne sur une partie du chemin, puis on rentre
raconter tout ça aux autres.
— Les autres ?
— Sam est avec nous aussi. Durant notre absence, elle devait essayer de
contacter Irdann... donc nous en saurons plus à ce moment-là. Tout ce qu’on
savait, avant de partir, c’est qu’il était vivant.
Un peu de soulagement se peignit sur les visages des deux jeunes femmes, et
ils se levèrent.
— Et puis, vous allez pouvoir vous reposer, en sécurité, au château,
ajouta Zach en chemin. On vient de faire une journée entière de
voyage à cheval, et je crois que le sommeil n’est pas pour tout de
suite...
— Se reposer en sécurité, c’est vite dit. Quand on est régulièrement menacé
par quelqu’un qui porte le visage d’un ami, on n’a pas vraiment l’impression
d’être en sécurité. À choisir, je préfèrerais chevaucher toute la journée dans
la poussière. Ou fréquenter les tavernes des bas-fonds, et ses ivrognes
agressifs qui au moins n’exigent pas qu’on sourie comme si tout allait bien,
répondit Silwë.
Il ne sut pas trop quoi répondre. La situation ne devait effectivement pas
être facile.
— Courage, lui dit-il simplement.
— Je ne peux rien vous promettre, ajouta Uhr. Mais on ne va pas rester
sans rien faire. Je préfère ne pas vous en dire plus, déjà parce qu’il faut en
discuter avec les autres, et ensuite parce que par sécurité il vaut
mieux que vous n’en sachiez pas trop. Mais faites-nous confiance, et
continuez à jouer le jeu pour qu’ils ne se doutent de rien. Bonne
chance.
Uhr
Ils marchaient en silence, à côté de leurs montures encore plus épuisées qu’eux. La ferme de la veuve Manier n’était plus très loin, et la nuit était déjà bien avancée. À ses côtés, Zach lisait la lettre de Silwë, sans difficulté malgré la lumière quasi-inexistante. Il avait à peine réagi quand Zach lui avait expliqué qu’il « avait des yeux d’elfe ». Il en avait vu d’autres, à la capitale, et était lui-même intérieurement persuadé qu’il existait beaucoup de « métissés » entre humains, elfes, nains, loups-garous et peut-être tout un tas d’autres créatures dont il ignorait l’existence. Avec un peu d’astuce —la coiffure de Silwë n’en était qu’un exemple grossier— il ne devait pas être très difficile de se faire passer pour quelqu’un de parfaitement « normal ».
Son compagnon finit par lever les yeux du papier.
— Au début, il y a le récit de sa... visite à Sélène. Avec pas mal de petits
détails qu’elle n’a pas donnés. Ensuite elle a voulu donner tout ce qu’elle et
Aldariel ont pu observer sur le comportement du sosie et de son soi-disant
valet de chambre. Celui qui semble le plus dangereux, et qui est un sorcier,
d’après elle et Sélène...
— Ça peut servir. Et c’est tout ?
Zach sourit.
— Elle a ajouté des détails à la fin... sur la technique de combat à l’épée du
sosie. Ses points forts et ses points faibles...
— Ha, ça ne m’étonne pas. Je doute que ça serve, mais sait-on jamais... rien
sur la bourse d’Irdann et le caillou ?
— Non... enfin si, qu’elle ne sait pas du tout ce que c’est.
Les lumières de la ferme commençaient à apparaître. Ou plus
précisément, une lumière, venant de la grange où ils logeaient.
— Sam est encore debout visiblement. On aura des nouvelles fraîches...
Zach
Il s’attendait à voir Sam sur le point de se coucher, mais elle était en
pleine discussion animée avec Farl, au dessus de diverses cartes et notes.
Elle leva à peine la tête.
— Ah, vous voilà enfin. Parfait, je vais pouvoir vous expliquer ce qu’on a
prévu de faire.
— Déjà ? s’étonna-t-il.
— Oui. Je sais précisément où est Irdann, et je suis en train d’organiser une
petite expédition pour aller le récupérer.
Il s’assit par terre, près de la caisse qui semblait leur servir de table. Uhr
était resté s’occuper des chevaux.
— Il est blessé, mais en vie, continua-t-elle sans lui laisser le temps de
souffler. Il se trouve dans un petit village du nom de Volnay, apparemment
dans la famille d’un forgeron. J’en ai trouvé l’emplacement, par contre c’est
un peu loin à cause du relief, plusieurs jours à cheval. Dans la vallée de
l’Irande, là, ajouta-t-elle en montrant du doigt une carte. Il n’est pas en
danger immédiat...
— C’est ce qu’il dit, interrompit Farl, qui s’était levé pour lui serrer la main
en signe de bienvenue. Il doit quand même être mal en point... et qui sait si
on ne le recherche pas ?
— Oui, mais il est possible qu’il puisse nous aider à retrouver Sélène, une
fois qu’il sera près de nous.
— Ah ? Comment ça ? demanda Zach, incrédule.
— C’est le point dont je ne suis pas tout à fait sûre, reprit Sam. Il me
semble qu’il existe un enchantement de Melna, qui est traditionnellement
enseigné aux paladins, qui pourrait nous aider... mais vu le peu
d’informations qu’on a sur l’endroit où Sélène se trouve, je ne vois pas
d’autre piste.
— Un... enchantement qui permet de retrouver quelqu’un ?
— Oui. Je ne connais pas tous les détails, mais je crois qu’un paladin peut
lier un objet à la personne qu’il cherche et cela lui permet...
— Tu fais une tête bizarre, Zach, interrompit Farl.
Un souvenir venait de lui revenir. Un détail, qu’il avait mis de côté,
avec tout ce qui s’était passé ce soir-là, mais comment avait-il pu
l’oublier ?
— Irdann. Il nous a trouvés dans la forêt. Il marchait droit sur nous. Il
venait d’une autre direction que la nôtre, nous étions totalement hors des
sentiers, et nous laissions si peu de traces... Comment aurait-il pu nous
trouver s’il n’était pas aidé par quelque chose de magique ?
— Divin plutôt, corrigea Sam. Mais ça ressemble en effet à une utilisation
de cet enchantement, et c’est une très bonne nouvelle, ça veut dire
qu’Irdann...
— J’ai compris, interrompit Zach avec énergie. Il n’a même pas besoin de
lancer l’enchantement une nouvelle fois ! Nous l’avons !
Il sortit de sa tunique la petite bourse contenant le mystérieux caillou,
sous les regards incrédules de Sam et Farl, ainsi que celui d’Uhr qui venait
de rentrer.
— Qu’est-ce que tu as compris ? demanda ce dernier.
— L’objet... cette pierre est l’objet qu’a enchanté Irdann pour retrouver
Sélène dans la forêt, la première fois que je l’ai rencontré. Et c’est pour ça
que Sélène aurait dit que cet objet nous mènerait à elle...
— Hm... en effet... commença Uhr.
— Stop, interrompit Sam. Je n’ai rien compris. Qu’est-ce que c’est que toute
cette histoire ?
Uhr s’assit à côté de Zach, qui sortit la lettre de Silwë.
— Bon. On va vous raconter depuis le début. On a fait une petite rencontre
sur le chemin du retour...
Farl
Farl s’allongea enfin. Uhr s’était endormi auprès de Sam, sur le matelas de paille grossier qui lui servait de lit. Quand à Zach, il n’avait même pas eu le courage de s’aménager un couchage décent, et s’était juste effondré sur un tas de paille dans un coin de la grange. En même temps, une bonne moitié de la nuit s’était déjà écoulée et ils avaient de quoi être fatigués...
Ils avaient compris comment « fonctionnait » la pierre trouvée dans la bourse d’Irdann. En se concentrant sur les faibles pulsations, on pouvait donner une direction globale. Il restait à voir si c’était assez précis pour retrouver Sélène, mais Zach semblait convaincu que oui. Ils feraient quelques tests en se déplaçant, comme avait suggéré Uhr, pour voir si on pouvait situer un peu plus en détail sa position.
Après un long débat, ils avaient décidé d’aller secourir Sélène en priorité. En tant qu’otage, elle était la plus en danger et la plus proche. De plus, ses pouvoirs de soin pouvaient s’avérer utiles, alors qu’Irdann, blessé, ne leur serait que de peu d’aide. Mais Sam, qui avait passé un bon moment à préparer le sauvetage du paladin, avait tout de même insisté pour se rendre à Volnay seule. Elle ne voulait pas perdre de temps, car le trajet pouvait être long, et puis elle n’était pas sûre d’être très utile auprès des trois hommes.
Par chance, leur contact Bratal avait reçu du capitaine Mazrok l’ordre de les aider sans leur poser de questions. Il leur avait fourni une charrette et un harnais d’attelage pour aller jusqu’au petit village où se trouvait Irdann, et avait évoqué le fait qu’il pouvait leur prêter des chevaux si besoin. Farl se demandait vaguement de quelle manche cet humble tavernier sortait toutes ces précieuses ressources, mais avait de toutes façons l’esprit trop préoccupé pour s’en inquiéter. Il se demandait simplement, par curiosité, ce qui se passerait s’il lui demandait une armée de chevaliers montés sur des licornes d’argent. Juste pour voir.
Il soupira. La tâche qui lui avait paru presque impossible il y a quelques jours lui semblait maintenant presque accessible. Presque. En espérant que les craintes de Sam, sur le fait qu’Irdann était probablement recherché par des hommes qui cherchaient à l’achever ne soient pas fondées...
Irdann
— Et là, ça fait combien ? demanda Irdann.
La petite regarda attentivement les morceaux de bois posés sur la table et
se concentra.
— Dix-sept ?
— Oui, bravo. Plus dur, maintenant, répondit-il en souriant, et en replaçant
d’autres morceaux de bois.
Il laissa Alne se concentrer sur son addition. Vu son état, il y avait si peu de choses qu’il pouvait faire pour remercier Delia et son mari qui l’avaient recueilli, mais il faisait de son mieux. Il avait constaté que le petite peuple, dans cette région, savait lire et écrire très approximativement, alors il se faisait un point d’honneur à enseigner ce qu’il pouvait à leur fille de huit ans. Accessoirement, cela occupait un peu ses journées, et l’aidait à supporter la douleur.
Maintenant que quelques jours s’étaient écoulés, il savait un peu mieux dans quel état il était. Une fois mis de côté les innombrables bleus, muscles froissés, coupures et autres conséquences bénignes de sa terrible chute, il pouvait faire le point sur ce qu’il lui restait comme sérieuses blessures. Son genou droit était toujours sérieusement gonflé et ne le portait plus. Son côté gauche le faisait toujours souffrir à chaque inspiration —probablement quelques côtes fêlées. Et son épaule droite, qui avait été transpercée par un carreau d’arbalète, mettrait un bon moment à guérir. Il avait tout de même eu de la chance... la végétation dense de la forêt l’avait couvert d’égratignures et de petites plaies, mais lui avait évité le pire.
La porte de la pièce s’ouvrit, et Delia et son mari entrèrent. Il n’était
pas très tard, d’habitude Vithau travaillait à la forge jusqu’à la tombée du
jour. Leurs expressions de visage étaient indéchiffrables.
— Alne, veux-tu bien aller bercer ton petit frère pour qu’il s’endorme ?
On n’entendait pas un bruit venant de la chambre, et il y avait fort à parier
pour que le petit frère en question —à peine plus d’un an— soit déjà
profondément assoupi. Mais la petite ne posa pas de question et, ramassant
ses petits morceaux de bois, sortit de la pièce.
Une fois la porte refermée, le couple échangea un regard, puis ils se
campèrent comme un seul homme face à lui, les bras croisés.
— Irdann. Ou peu importe ton nom. Dis-nous vraiment qui tu es,
commença Delia.
Il hésita un instant à répondre.
— Je sais que tu ne nous a pas tout dit, enchaîna son époux. Je veux bien
croire qu’il y ait des bandits dans la région, et que tu aies eu la malchance
de croiser leur route. La plupart du temps ce sont de pauvres gars que la
misère a poussé à détrousser les voyageurs pour survivre. Il est rare qu’ils
s’équipent d’arbalètes de qualité, comme celle qui t’a causé cette
blessure, ajouta-t-il en pointant du doigt son épaule et son bras en
écharpe.
— Et si tu es bien un noble chevalier ou quelque chose dans ce genre,
comme semblent le témoigner tes bottes et tes vêtements... pourquoi
personne n’est venu te chercher jusque-là ? Tu dois bien avoir une famille,
des serviteurs qui te cherchent... Pourquoi ne nous as-tu pas demandé de
leur faire porter un message de ta part par exemple ? Ou as-tu, peut-être,
une bonne raison de ne pas vouloir être retrouvé... ?
Elle laissa sa phrase en suspens. Irdann resta quelques secondes accablé. Il ne pouvait pas tout leur expliquer. Mais il pouvait comprendre leur méfiance... Méfiance qui se manifestait maintenant seulement, pourquoi ? Pourquoi aujourd’hui et pas le jour où ils avaient recueilli un étranger couvert de sang et de poussière ?
— Il y a des hommes qui te cherchent, reprit-elle.
Son sang se glaça.
— Deux hommes sont venus discuter à l’auberge aujourd’hui. Ils se
présentent comme des soldats d’un comté voisin. Ils recherchent un
dangereux assassin qui, blessé ou mort, serait tombé il y a quelques jours
dans la forêt avoisinante. Ils offrent une récompense à qui permettrait d’en
apprendre plus, compléta Vithau.
— Qui es-tu vraiment ? insista sa femme.
Ils étaient debout face à lui. Le forgeron était un homme taille moyenne,
aux épaules et bras taillés par le travail du métal ; quant à sa femme,
même si elle ne bénéficiait pas de la même carrure imposante, ne semblait
pas du genre à se laisser faire. De toutes façons ce n’était pas comme s’il
avait la moindre chance de se défendre, alors qu’il ne pouvait même pas se
lever seul de sa chaise. Il soupira.
— Je vais vous expliquer qui je suis et pourquoi je suis là. Même si je sais
pertinemment que vous n’allez pas me croire.
Delia et Vithau s’assirent à leur tour, de l’autre côté de la table, sans
dire un mot.
— Mon nom est bien Irdann, et je suis le troisième fils du duc De Vane. J’ai
quitté le château familial à l’âge de douze ans, pour suivre l’enseignement
long et difficile d’un paladin de Melna, et je suis de retour pour la première
fois depuis cette longue absence. Ceux qui m’ont tendu une embuscade
n’étaient pas des brigands ordinaires, c’est certain... ils avaient pour
but de m’enlever pour prendre ma place. Dans quel but, je l’ignore
encore... mais parmi eux il y avait un homme, qui est mon sosie
parfait. Ils m’ont dépouillé de mon tabard et de mes armes pour les
lui donner. J’ai profité d’un moment de confusion pour m’enfuir
en me jetant dans le ravin. Il me paraît évident que mon double
avait besoin de me garder en vie dans la mesure du possible, pour se
faire passer « au mieux » pour moi. Je ne voulais pas leur laisser cet
avantage.
Il marqua une pause, puis reprit.
— J’étais accompagnée d’une noble dame du nom de Sélène, qui est la seule
qu’ils ont épargnée de toute notre escorte. Elle est très probablement restée
prisonnière entre leurs mains, et il ne se passe pas un instant où je ne
tremble pas pour elle. Mais que puis-je faire ? À présent que mon sosie a
rejoint —je le suppose— le palais du duc, personne ne me croirait. Surtout
qu’après une si longue absence, se faire passer pour moi n’est pas si
difficile. Et je ne suis hélas qu’à moitié surpris que ces hommes me
cherchent encore, ne serait-ce que pour s’assurer que je suis bien
mort.
Un silence s’ensuivit. Tous les deux le regardaient avec un regard à
moitié incrédule, à moitié abasourdi. Il soupira.
— Je sais que mon histoire vous paraît parfaitement absurde. Vous qui
m’avez recueilli, soigné, nourri... Je ne peux pas vous demander, en plus, de
me faire confiance à ce point. Si vous craignez que je puisse être un danger
pour vous et votre famille, alors enfermez-moi quelque part. Ou faites venir
la milice du village, s’il y en a une, ou encore des soldats du duc De
Vane.
— Te reconnaîtraient-ils ? demanda Vithau.
Il voulu hausser les épaules, mais la douleur l’en empêcha.
— Peut-être. Peut-être pas. Il y a de bonnes chances qu’on me mette en
prison pour trahison ou folie. Mais ce sort est plus enviable que celui qui
m’attend entre les mains de ces hommes. Dans tous les cas, je ne veux pas
vous faire prendre le risque que ces mercenaires s’en prennent à vous parce
que vous m’avez aidé.
Un nouveau silence s’ensuivit. Les époux échangèrent un regard entendu
et hochèrent la tête.
— Ton histoire est effectivement trop difficile à croire, commença Delia.
Mais nous n’allons pas te livrer à eux.
— Pour être honnête, je n’avais pas confiance du tout en ces étrangers,
compléta Vithau. Je n’ai pas reconnu le blason d’un seigneur, et quand on
propose une « forte récompense », je me méfie. Alors que toi, le
soi-disant dangereux assassin, tu es prêt à te rendre pour nous éviter des
ennuis...
— Je suis sûre que tu ne ne nous a pas tout dit. Mais tu nous parais plus
honnête que ces hommes, reprit-elle.
— Où sont-ils ? demanda Irdann d’une voix faible, ne sachant pas trop s’il
devait être vraiment rassuré.
— Ils sont repartis. Ils ne savent vraisemblablement pas où tu es tombé, et il
y a beaucoup de petits villages aux alentours, ajouta le forgeron, le visage
un peu radouci. Mais ils risquent de revenir.
— Heureusement, nous avons eu la présence d’esprit de ne pas parler de toi,
ajouta Delia. Même Alne devrait savoir tenir sa langue, et puis elle ne sort
pas beaucoup. Mais tu ne dois pas te faire voir. Tu ne sors pas, bien sûr,
mais ne te montre même pas aux fenêtres.
Il hocha la tête.
— Avec un peu de chance, ils finiront par abandonner, ajouta son époux. Et
nous verrons ensuite. D’ailleurs, je me serais attendu à ce que, si tu étais
vraiment le fils de notre duc, tu nous promettes une récompense en échange
de nos soins et de notre aide...
— Je ne veux pas promettre ce que je ne suis pas sûr d’avoir. Peut-être, si je
m’en sors, si je parviens à retrouver ma place... mais il y a beaucoup trop de
si. Et puis de telles promesses, n’importe qui peut en faire. Même, et
surtout, un dangereux assassin.
Cette fois, l’homme eut un sourire franc.
— Hé bien, je me demande bien qui tu es, mais j’aime ton honnêteté.
Sa femme sourit à son tour et se leva pour sortir de la pièce.
— Et puis tu sais, Alne aussi t’aime bien.
Silwë
Aldariel était debout au centre de l’arène, face à la cible, un petit anneau de métal recouvert de papier. Elle inspira profondément, et d’un geste lent et posé, banda son arc. Elle prit le temps d’ajuster son tir, pendant que tout le public retenait son souffle. Silwë savait qu’en réalité, son amie n’avait pas besoin de tout ce temps pour viser, mais avait compris qu’il s’agissait plus d’une prestation de théâtre que d’archerie. La foule s’était tue, et pourtant, elle était nombreuse et tassée, derrière les palissades de bois qui entouraient l’arène. Même les plus modestes s’étaient libérés un peu de temps au milieu de leur dur labeur pour venir admirer les meilleurs archers venus des trois duchés, et de plus loin encore.
Aldariel ouvrit brusquement les doigts. La flèche fila tout droit et déchira la cible de papier en traversant l’anneau. Les applaudissements éclatèrent, et Jantis s’avança à ses côtés, s’inclina et lui prit la main, en annonçant le début de cette nouvelle épreuve à tous les archers encore en lice. Et il y en avait, des épreuves variées. Des tirs sur les cibles mouvantes, en plein vol, des épreuves d’archerie à cheval... Aldariel ou l’un des deux archers elfes noirs « présentait » l’épreuve par une démonstration avant de laisser place aux participants. La sélection avait été rude, et des centaines d’inscrits au départ il n’en restait plus qu’une trentaine, dont certains, déjà favoris pour le trophée, avaient droit à des encouragements particulièrement chaleureux de la foule.
Depuis la tribune d’honneur, au milieu des grands nobles et invités d’honneur du duc, Silwë n’avait pas grand chose d’autre à faire que de regarder le tournoi, et même si le spectacle était intéressant —surtout une fois qu’il ne restait que les meilleurs—, elle s’ennuyait et mourait d’envie de se dégourdir les jambes. Les nobles dames et seigneurs autour d’elle discutaient entre eux, mais elle se sentait bien seule puisqu’Aldariel passait une bonne partie de son temps dans l’arène, à encourager les archers.
— Joli tir, vous ne trouvez pas ?
Silwë sursauta. C’était Fedyrelle, l’archère elfe noir, assise à côté d’elle. Elle
lui souriait. Elle était grande et mince, à la peau noire et aux longs cheveux
noirs lisses, à peine attachés. Elle portait une longue tunique bleu
sombre qui lui arrivait aux genoux, fendue sur les côtés par dessus un
pantalon noir comme son frère. Elle ne lui avait pas encore parlé
depuis leur arrivée, seule Aldariel avait échangé avec eux à propos du
tournoi.
— C’est vrai, répondit-elle. Aldariel est très douée pour ces tirs de précision
fine.
L’archère hocha la tête.
— C’est vrai qu’elle nous en a fait part lorsque nous avons choisi, avec elle
et mon frère —elle désigna l’autre archer, de l’autre côté—, quelles seraient
les épreuves que nous aurions à présenter. Entre nous, reprit-elle en se
penchant vers elle, je pense qu’elle est probablement la meilleure archère de
nous trois, même si elle nous dit que c’est grâce à son arc de très bonne
qualité.
Silwë ne put s’empêcher de sourire, reconnaissant bien là son amie.
— J’ai essayé son arc, je n’en reste pas moins une piètre archère,
répondit-elle sur le même ton. Même si c’est vrai que son arc est très précis
par rapport aux meilleurs arcs humains.
— Oh, à propos d’humains, interrompit Lesanar, en se penchant par
dessus sa sœur, j’ai cru comprendre que vous connaissiez bien leurs
coutumes ?
— Oui, répondit Silwë, surprise. J’ai passé plusieurs années à la capitale de
la région de [ToDo!], qui n’est pas très loin du royaume des elfes
sylvains.
— Plusieurs années ? Vous devez bien connaître en effet...
Il marqua une pause, et les deux elfes noirs échangèrent un regard. Puis il
reprit.
— Nous aurions quelques questions à vous poser à propos des humains.
Pouvez-vous, avec Aldariel, nous accorder quelques moments ?
— Oui bien sûr, répondit-elle. Que souhaitez-vous savoir précisément ?
— Pas tout de suite... Nous aimerions, continua-t-il en regardant à nouveau
Fedyrelle avec insistance, que ce soit en privé. Loin des oreilles non
pointues, ajouta-t-il avec un clin d’œil.
Silwë haussa les sourcils, un peu surprise. Quel genre de chose ne voulait-il
pas dire devant des humains ?
— Avant le repas, dans la cour intérieure, près du jardin de plantes
aromatiques, par exemple ?
— Soit.
Aldariel
La journée avait été plutôt agréable. Se concentrer sur le tir à l’arc était assez reposant, surtout quand cela lui permettait d’oublier toutes les menaces qui pesaient sur elle. Elle se demandait bien ce que pouvaient lui vouloir les elfes noirs, mais de toutes façons tout était mieux que de subir la présence du sosie d’Irdann ou de Slade. Elle n’avait pas pu retenir un sourire de satisfation quand Fedyrelle l’avait poliment mais fermement congédié afin qu’ils soient seuls pour discuter.
L’endroit était un petit coin de jardin, avec des fleurs et buissons ornementaux, qui semblait contraster avec le côté très brut de la muraille de pierre juste à côté, et le côté utilitaire du jardin de plantes aromatiques non loin. Peut-être le duc et sa famille s’étaient aménagé ce petit endroit pour avoir un peu de tranquilité ?
Elles s’assirent sur un petit banc de pierre, en face des deux elfes
noirs.
— Je m’excuse tout d’abord si la situation vous paraît étrange, commença
Lesanar. Mais je souhaitais vous parler des humains... mais sans qu’ils nous
entendent.
Aldariel hocha la tête. Il reprit, un peu plus bas.
— Avant de venir, on nous a bien prévenus que la magie était fortement
bannie dans cette région. Que savez-vous de plus sur les relations entre
humains et magie ?
Ce fut Silwë qui commença.
— Dans le pays de [ToDo!], la magie est officiellement autorisée, depuis
quelques centaines d’années je crois, mais beaucoup s’en méfient. À la
capitale, ça va un peu mieux, mais l’université de magie n’existe que depuis
à peine plus d’un siècle, et les gens l’acceptent peu à peu. Il n’est
quand même pas rare qu’un mage soit regardé de travers dans les
rues.
Lesanar hocha la tête.
— Et vous ne savez pas trop comment ça se passe ici ? Je n’ai pas osé
aborder le sujet avec les gens locaux...
— Nous avons eu la chance de pouvoir le faire, compléta Aldariel en
pensant à Sélène et Zach. Les circonstances étaient un peu particulières...
Elle échangea un regard avec Silwë, qui comprit sa pensée.
— ... Et la magie n’est pas « que » bannie. De ce que nous avons compris, il
est arrivé, et cela pourrait encore se produire, que des personnes
soupçonnées de sorcellerie soient torturées à mort ou brûlées vives... Je ne
sais pas d’où vient cette peur maladive, mais mieux vaut ne pas évoquer le
sujet devant n’importe qui.
Elle nota que les deux elfes noirs réprimèrent un frisson et se regardèrent un
moment. Étaient-ils mages eux-mêmes pour craindre ce genre de fin, ou
étaient-ils juste horrifiés ? Fedyrelle regarda son frère qui hocha la tête.
— Il faut savoir, reprit-elle, que la magie est une tradition omniprésente par
chez nous. Tous les jeunes elfes apprennent à l’utiliser, et si moi et Lesanar
ne sommes pas mages à proprement parler, nous connaissons un ou deux
sorts simples. Mais nous avons l’habitude de vivre sans, et c’est pourquoi
nous avons été choisis pour venir ici. Certains elfes noirs utilisent la magie
quotidiennent, quasiment sans réfléchir, et auraient eu beaucoup de
difficultés à se retenir de s’en servir...
— Je pense qu’on n’oserait pas s’en prendre à vous si jamais on vous
découvrait des pouvoirs de mage, répondit Aldariel sur un ton qu’elle
voulait rassurant. Vous êtes les invités du duc après tout, les premiers elfes
noirs à venir officiellement sur ses terres... ce statut d’ambassadeur vous
protègerait.
— Peut-être, mais c’est un risque que nous ne voulons pas prendre. Mais
bref. Ce n’était pas de cela que je souhaitais parler. En tant que mages,
même médiocres, nous sommes donc capables de sentir lorsqu’un sort est
lancé près de nous. Le saviez-vous ?
— Oui, répondit Aldariel. Même si nous ne sommes pas tous mages comme
chez vous, un certain nombre d’elfes sylvains étudient la magie. Ce
n’est pas mon cas, mais j’ai connu un mage elfe qui m’a expliqué
cela.
Elle lança un regard en diagonale à Silwë qui cachait un sourire
derrière sa main, ayant probablement deviné ce qu’elle voulait dire par
« connaître ». Elle se retint de lui envoyer un coup de pied, et se
reconcentra sur cette affaire. Si ces elfes noirs pouvaient « sentir » la
magie autour d’eux, alors ils avaient dû se rendre compte de quelque
chose...
— Et, c’est là que je souhaitais en venir, reprit Lesanar puisqu’Aldariel ne
semblait pas répondre, nous sommes certains qu’il y a des sorts qui ont été
lancés ces derniers temps. Si j’en juge par notre conversation, il ne s’agit pas
de vous, n’est-ce pas ?
Aldariel regarda son amie, qui redevenue sérieuse, semblait avoir compris la
situation. Que pouvaient-elles dire ? Elles savaient parfaitement pourquoi et
même qui lançait ces sorts. Elles restèrent quelques instants sans savoir quoi
répondre. Elle aurait bien voulu attraper son amie pour discuter encore plus
en privé, pour savoir quoi leur répondre tout en étant cohérent, mais c’était
évidemment impossible.
— C’est étrange en effet, répondit-elle en premier, en espérant que
Silwë la suive dans son histoire. Ni moi ni Silwë n’avons étudié la
magie, donc nous ne pouvons même pas confirmer vos observations...
— Et vous comprenez que nous ne pouvons pas en discuter ouvertement.
— En effet. Et je me demande bien ce que cela peut signifier, ajouta
Aldariel en gardant l’air le plus surpris possible. Quand avez-vous... senti ces
sorts ?
— Durant la soirée ou la nuit. Hier soir, et il y a quelques jours, lorsque
nous sommes arrivés.
Aldariel vit, du coin du regard, Silwë froncer les sourcils, concentrée. Mieux
valait la laisser à ses calculs et lui poser la question plus tard. Elle
espérait juste que sa nervosité serait interprétée comme de la surprise
spontanée.
— Mon ami mage me disait qu’avec de la pratique, il était capable de situer
assez précisément l’endroit du sort et le type de sort. En êtes-vous
capable ?
Lesanar secoua la tête.
— Comme je vous disais, nous ne sommes pas de vrais mages, seuls les
meilleurs chez nous en seraient capables. Principalement parce que la magie
y est tellement présente qu’il devient difficile de distinguer un sort
particulier au milieu de tous ces sorts mineurs lancés quotidiennement par
la grande majorité des elfes... Ici il n’y a rien d’autre, donc j’arrive à les
sentir. Mais je ne peux même pas vous dire s’il s’agit d’un, ou de plusieurs
sorts faciles ou très complexes à lancer. Simplement, ça me trouble
beaucoup.
— Mon frère s’inquiète facilement, interrompit Fedyrelle. Puisqu’il y a des
mages dans la région de [ToDo!], il se peut que l’un soit là en secret, voilà
tout.
Malgré son ton rassurant, Aldariel remarqua qu’elle était nerveuse elle
aussi.
— C’est bien possible, il y a un certain nombre d’archers invités qui ne sont
pas de la région des trois duchés, répondit Silwë. À quelle distance
pensez-vous que ce sort soit lancé ?
— Pas d’idée précise, mais si c’était significativement en dehors des bornes
du château, je ne saurais pas qu’un sort est lancé.
Silwë fronça encore une fois les sourcils en regardant ailleurs.
— Si je suis bien votre pensée, reprit Lesanar, en effet, aucun de ces
archers n’est logé au château. Mais il y a de nombreuses auberges très
proches.
Silwë ne répondit pas, plongée dans des réflexion qui devaient aller bien
plus loin que ne l’imaginait l’elfe noir.
— Il y a sûrement des gens qui maîtrisent la magie en secret dans ces
régions, malgré l’interdiction. Le contraire me surprendrait, reprit Aldariel,
prudemment.
— Oui, c’est ce que j’essayais de te dire, compléta Fedyrelle à l’intention de
son frère. Sans compter ceux qui sont réellement originaires de Talecombe, il
y a tous ceux qui y ont passé une partie de leur vie... pourquoi n’y
auraient-ils pas appris un peu de magie, en cachette ? Nous-mêmes
trouvons cela si utile... Prenons, par exemple, le fils du duc De Vane, celui
qui est de retour après tant d’années d’absence... quelque chose ne va pas,
Silwë ?
— C’est... ce n’est rien. J’avais l’impression qu’on nous écoutait,
mais j’ai dû rêver, dit-elle en reprenant ses esprits et en regardant
ailleurs.
— Ah, c’est vrai qu’à accuser le fils même du duc de sorcellerie, on finirait
par avoir de sacrés ennuis, répondit Lesanar en riant presque.
Aldariel dut mobiliser toute sa force de caractère pour rire à son tour. Les
autres suivirent. Pourvu que tout cela ait l’air naturel.
— Au fond, ce n’est pas si inquiétant pour nous, de savoir qu’il y a un
mage qui s’entraîne en secret dans le château, conclut Fedyrelle
en se levant. Nous savons que la magie n’est pas plus dangereuse,
que, par exemple, une flèche perdue au milieu d’un tournoi de tir à
l’arc...
Aldariel se leva à son tour en acquiescant. Elle n’était pas sûre de trouver la
phrase réellement rassurante en fait.
Après avoir pris congé des deux archers, sur le couloir menant à la salle
à manger, les deux jeunes elfes purent enfin échanger quelques mots à voix
basse.
— La première fois qu’ils ont senti la magie... c’était le soir où tu as été
emmenée non ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Silwë. Je pense que Slade a utilisé un... quelque chose pour
nous rendre invisibles et sortir du palais. Il a dû utiliser le même hier
soir.
— Pourquoi le même ?
— J’avais pensé à peut-être Sélène qui lancerait un sort... Mais au vu de ce
que Lesanar dit, c’est trop loin. Même ma « marche » en dehors du
château aurait suffi à me rendre hors de portée. Bref, elle est très
probablement trop loin. Il doit donc s’agir de Slade toujours, puisque
c’est le seul que nous avons vu faire de la magie jusque là. Ensuite,
c’est toi qui m’as dit que même les meilleurs mages connaissaient
rarement des dizaines de sorts différents. Surtout que visiblement il
n’utilise pas la magie en continu. Il doit donc se garder pour des cas
spéciaux.
— Tu as un truc en tête ?
— Il doit bien y avoir un moyen secret pour lui d’être en contact fréquent
avec les « autres ». Ceux qui tiennent Sélène en otage. Pouvoir se
rendre invisible est l’idéal non ? Il peut alors quitter le château
en toute tranquilité. Même si je vois des moyens plus simples de
faire passer un message discrètement... Il y a peut-être une autre
raison.
Aldariel lui donna un coup de coude en souriant.
— Si j’avais un tel pouvoir, honnêtement, je ne chercherais pas un autre
moyen. Tu as beaucoup plus d’imagination que lui, c’est tout.
Silwë haussa les épaules.
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Uhr
Une journée seulement s’était écoulée depuis son retour avec Zach. Une journée qui était passée très vite, avec tout ce qu’ils avaient à faire, et ils avaient à peine eu le temps de se reposer.
Il avait aidé Sam à préparer son expédition. Ce n’était pas tellement les dangers potentiels du trajet qui les inquiétaient, mais pour éviter d’éveiller des soupçons, il lui fallait un prétexte. Une femme qui voyage seule, c’était tout de même plutôt rare.
Avec toujours l’aide de Bratal et de son épouse, ils avaient commencé à mettre de côté un stock de petits objets peu onéreux à vendre : livres et matériel d’écriture, rubans et ornements pour les cheveux, vaisselle ou bougies un peu décorées, porte-bonheurs divers... tous ces petits accessoires qui n’étaient pas indispensables, mais qui apportaient un peu d’humanité aux gens modestes, leur rappelant qu’ils étaient plus que leur rude travail et leur survie immédiate. Sam irait vendre pour un prix modique —voire même troquer— ces objets dans les villages qu’elle traverserait, expliquant que son mari marchand était blessé et qu’elle devait bien faire tourner le commerce à sa place.
Heureusement, si les traditions d’une femme au foyer étaient très bien ancrées dans le duché, il n’était pas exceptionnel, dans les milieux modestes, de les voir s’effacer devant la nécessité : lorsqu’on manquait de bras pour tenir une houe ou de jambes pour guider des chèvres, on se moquait bien de savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme tant que le travail était fait et permettait de ramener à manger le soir.
Sam trouvait qu’ils en faisaient un peu beaucoup pour lui donner un personnage crédible, mais Uhr avait insisté. Il ne craignait pas tellement pour la survie de sa compagne, qui savait se défendre comme un diable, même sans compter ses « pouvoirs » de prêtresse. Il s’inquiétait plus qu’elle ne se fasse un peu trop remarquer avec son caractère trop décidé et sa méconnaissance du pays, qui risquaient de lui attirer la méfiance des locaux.
Elle était partie il y a quelques heures sur sa petite charrette, qui en plus de transporter sa camelote, lui permettrait de ramener Irdann quel que soit son état. Après tout, il était difficile de savoir s’il avait quelques bleus ou s’il était réellement incapable de marcher. Dans quelques jours tout au plus elle serait à Volnay et saurait bien se débrouiller.
Uhr avait alors balayé ses inquiétudes et avait fait le point avec Zach et Farl, qui durant ce temps avaient localisé plutôt précisément l’endroit où se trouvait Sélène. Ils avaient passé la matinée à se déplacer avec la mystérieuse pierre, qui donnait effectivement la direction approximative dans laquelle elle se trouvait. À l’aide de cartes, et de l’hypothèse qu’elle ne se trouvait pas plus loin qu’une journée de voyage, ils avaient localisé une zone au milieu d’une forêt, essentiellement lieu de chasse du duc et des seigneurs locaux. Par la suite, en discutant avec les habitués de la taverne du Rat qui pisse, qui traitaient Zach avec un certain respect après leur bagarre de l’autre jour, et avec une amitié très spontanée lorsqu’il leur proposait un verre ; ils s’étaient renseignés sur cette fameuse forêt.
Elle serait hantée, ou maudite. D’après la légende —qui variait beaucoup d’un soûlard à l’autre—, un jeune seigneur conquérant avait voulu faire construire un château fort et sa future ville à la place de ce bois. Mais deux de ses sujets habitaient une petite maison isolée, exactement à l’endroit qui l’intéressait. Deux femmes un peu étranges, qui n’avaient jusque là pas attiré l’attention, et qui se retrouvèrent rapidement accusées de sorcellerie, jugées et condamnées à être brûlées vives dans leur maisonnette. Le seigneur la fit ensuite raser, et construire sa demeure par dessus les ruines, mais les rumeurs couraient que les sorcières avaient maudit leur bourreau, et que le seigneur brûlerait à son tour, comme son château et tous ceux qui voudraient s’installer à sa place. Difficile à dire s’il s’agissait d’une coïncidence, si ou la légende s’était écrite après coup, mais le château n’eut même pas le temps d’être terminé qu’il fut pris d’assaut et vaincu par un seigneur voisin. On ne sait pas trop comment le seigneur et sa construction finirent, mais on n’entendit plus jamais parler de lui, l’endroit fut rapidement déserté et la forêt reprit ses droits en engloutissant les traces de ce drame.
On appelait officieusement cet endroit le « bois des Sorcières », appellation plutôt ironique pour Farl et Zach, qui savaient ce qu’ils y cherchaient... Mais il fallait reconnaître que c’était l’endroit idéal pour installer un repaire : assez loin de la ville, mais assez près pour y accéder rapidement, dans un endroit que personne n’a envie de visiter, et où s’il se passait des choses étranges ou magiques, les locaux chercheraient plus à fuir en courant la « malédiction des sorcières » que de s’y intéresser de près. Il n’était pas à exclure que les ruines du château en question —si elles existaient bel et bien— ou ses alentours étaient l’endroit qu’ils cherchaient. Mais c’était peut-être trop évident... Difficile de savoir à quel point leurs ennemis réfléchissaient. Mais dès le lendemain, ils iraient explorer le lieu, la zone qu’ils avaient identifiée sur la carte était assez restreinte pour cela.
Sélène
Sélène jeta un œil à la minuscule fenêtre de sa « chambre ». Il faisait encore jour, mais la lumière déclinait doucement, et à en juger par le temps qui s’était écoulé, on était en fin d’après-midi. On ne tarderait pas à venir lui servir à manger. Ses journées s’écoulaient lentement, rythmées par les repas qu’on lui servait et la visite de quelques-uns des « chefs » de ses ravisseurs. Septim était visiblement reparti peu de temps après son arrivée ici, seule Éole venait lui parler régulièrement. Elle avait vu Slade deux fois, l’une des fois étant la « visite » de Silwë. Ils avaient refusé de lui donner des nouvelles de l’extérieur, qu’il s’agisse d’Irdann ou des deux elfes. Elle en avait donc conclu qu’il n’avaient pas encore retrouvé Irdann, et que les deux autres devaient... se comporter comme prévu. Sinon, c’est elle, l’« otage » qui risquait quelque chose.
Elle n’était pas particulièrement mal traitée. Elle mangeait à sa faim, elle avait un peu d’espace dans sa chambre, et on lui avait même laissé ses affaires. Mais rester enfermée toute la journée, en sachant que sa vie ne tenait qu’à la bonne volonté de ses geôliers mettaient ses nerfs à rude épreuve. Mettraient-ils leurs menaces à exécution si quelque chose se passait au tournoi ? Et après ? Allaient-ils la garder indéfiniment, ou la relâcher après le tournoi ? C’était probablement risqué, elle pouvait tout révéler après coup... tout dépendait de leurs intentions précises. S’ils allaient la tuer à la fin, elle s’était parfois demandée s’il ne valait mieux pas qu’elle meure tout de suite. Sans otage, ses ravisseurs seraient bien embêtés... Elle avait préféré écarter cette idée. S’ôter la vie sans trop souffrir était compliqué vu ce qu’elle avait sous la main, et puis tant qu’elle était en vie elle pouvait peut-être faire quelque chose...
Elle se demandait parfois si, à force de rester enfermée, elle ne finirait pas par devenir folle. Est-ce qu’elle s’en rendrait compte ? Probablement pas. Mais folle ou pas, elle avait décidé de tenter quelque chose. Même si elle avait un petit espoir lié à la pierre qu’elle avait donnée à Silwë, les chances qu’elle puisse venir la secourir étaient trop minces. Il faudrait qu’elle échappe à la surveillance du sosie, et encore, comment pourrait-elle la sortir de là ? Elle préférait ne pas trop espérer de ce côté.
Elle avait passé du temps —elle en avait à revendre, du temps— à observer le comportement et les manies des hommes qui la surveillaient. Il s’agissait de locaux, en tous cas au moins des hommes du duché De Vane, à leur accent. Elle en avait vu passer environ cinq ou six. Difficile de savoir s’il y en avait plus en réalité, en tous cas sa prison était bien silencieuse, donc il n’y avait pas tant de monde que cela. Il s’agissait vraisemblablement de pauvres hommes, peut-être d’anciens bandits, qui avaient troqué leur vie de misère contre le gîte et le couvert, quelques risques, et leur silence inconditionnel.
Elle avait essayé, en discutant un peu avec eux ou en observant leur comportent, d’estimer à quel point ils pouvaient être loyaux à leurs maîtres. Mais les corrompre d’une manière ou d’une autre lui avait vite semblé inutile. Ils étaient très fidèles à leurs maîtres, et pas seulement parce qu’ils étaient bien payés. Ils en avaient peur. Elle le sentait, dans la manière dont ils obéissaient à Éole, notamment. C’était une sorcière, et même le meilleur salaire ne pouvait pas leur faire oublier les légendes et superstitions dans lesquelles ils avaient baigné toute leur vie. Et ils avaient aussi peur d’elle, leur prisonnière. C’était drôle, vue la situation, après tout il leur suffirait de si peu pour la tuer —un coup d’épée, un tir d’arbalète, ou simplement du poison dans sa nourriture—, mais à leurs légers tressautements lorsqu’elle avait le moindre mouvement brusque en leur présence, elle voyait bien qu’ils la craignaient presque autant —voire plus— que Éole et les autres mages à qui ils obéissaient. Peut-être parce qu’ils ne savaient pas très bien ce dont elle était capable ? Elle avait eu beau, dans un premier temps, paraître la plus inoffensive possible, ils semblaient toujours la regarder avec une certaine crainte.
Cette peur, elle pouvait l’utiliser. Cette peur, additionnée à la peur ancestrale et primitive du feu... qu’ils ne savaient pas qu’elle maîtrisait. Certes, son sort de petite boule de feu était somme toute peu dangereux, elle pouvait au pire provoquer des brûlures un peu sérieuses, mais tuer avec était difficile. Et elle savait qu’en cas de vrai combat, en permanence déconcentrée de ses sorts, elle s’épuiserait beaucoup trop vite. Elle en avait fait les frais dans la forêt, face aux araknes... Mais peut-être qu’elle pouvait effrayer ces hommes suffisamment ?
Uhr
Il leur avait fallu une bonne partie de l’après-midi pour se rendre au fameux bois des Sorcières. Et il fallait admettre que sans leur « boussole », ils auraient eu bien du mal à trouver ce qu’ils y cherchaient, car c’était un morceau de forêt sauvage et touffue, avec pour seuls sentiers des chemins d’animaux. Uhr se demandait parfois s’ils avaient bien fait de venir à cheval, tant ils avaient du mal à avancer entre les buissons serrés et les branches basses. D’après leurs calculs approximatifs, ils approchaient de leur destination. Zach était donc parti en éclaireur, à pied, pendant que lui et Farl s’occupaient de trouver un endroit convenable où laisser les chevaux à l’abri. Allaient-ils avoir à faire à une véritable place forte ? Si oui, sortir Sélène de là pouvait s’avérer compliqué, même avec des renforts... c’était bien le principe d’un otage. Il allait falloir être plus malin qu’eux.
Il acheva de faire manger et boire les chevaux, tout en les laissant harnachés au cas où ils devraient partir vite, et vérifia une dernière fois qu’ils n’étaient pas trop visibles. Ce léger renfoncement de terrain était la cachette parfaite pour eux, et la forêt était suffisamment bruyante pour masquer leurs bruits tant qu’on ne les cherchait pas en particulier. Il hocha la tête en direction de Farl, et ils s’avancèrent prudemment dans la direction où était parti Zach.
Zach
Il y avait bien un château, dans la clairière. Du moins, il y avait eu un château fort, au milieu d’un mur d’enceinte démoli aux trois quarts, et des restes de quelques maisons en pierre. À quel point la légende était-elle vraie ? Une bonne partie du bâtiment principal était en ruine, mais il en restait une aile en très bon état —ou peut-être restaurée— et il pouvait constater que « des gens » y vivaient. Il y avait de la fumée venant d’une des cheminées, et même du bord de la clairière où il se trouvait, il pouvait voir qu’il y avait des allées et venues régulières. L’herbe était bien aplatie à certains endroits, bien trop pour être juste un passage d’animaux sauvages. Et la grande porte d’entrée avait été nettoyée de son lierre, contrairement au reste des ruines.
Il commença à contourner l’endroit pour estimer sa taille. Il y avait bien de ce côté un bout de bâtiment qui devait être une écurie. Combien de personnes « vivaient » ici, et gardaient Sélène prisonnière ? Il s’arrêta un instant pour sortir de sa poche sa pierre. L’enchantement qui faisait pulser légèrement la pierre lui indiquait qu’elle était toujours droit devant. Donc dans ce château en ruine. Ou dessous, peut-être, dans une cave ou un cachot ? La lettre de Silwë, qu’il avait relue tant de fois qu’il la connaissait maintenant quasiment par cœur parlait d’une fenêtre. Donc pas de sous-sol a priori. Cela laissait quand même beaucoup de possibilités. Il ne voyait pas de gardes à l’extérieur, mais il y en avait forcément à l’intérieur.
Il regarda à nouveau la pierre battre, comme un cœur, dans sa main. À l’unisson avec celui de Sélène, comme lui avait expliqué Sam. Tant qu’il battait, elle était donc en vie... Il ne pouvait s’empêcher de le vérifier régulièrement, en glissant juste la main dans sa poche. Comme s’il craignait qu’il ne s’arrête à tout moment... Il savait que c’était idiot, pourtant. Et Uhr l’avait mis en garde sur le fait qu’il risquait de paniquer au moindre changement de rythme, qui serait au fond bien naturel. Il s’était demandé s’il se passait quelque chose si on brisait la pierre enchantée. Cela risquait-il de... briser son cœur ? Sam avait dit qu’elle n’en savait rien, mais qu’il lui semblait qu’on utilisait toujours des pierres pour ce genre d’enchantement. Était-ce par tradition, ou pour éviter cela justement ?
Un bruit le fit sursauter. Avec son expérience de la forêt, il faisait
confiance à son instinct pour ne pas le faire réagir à un bruit naturel. Il
tourna la tête, et eut juste le temps d’apercevoir deux hommes tournés vers
lui et de plonger sur le côté. Un projectile passa près de sa tête et se planta
dans un arbre à côté de lui. Il se releva et bondit derrière un autre
arbre.
— Toi, là-bas ! Stop !
Il aperçut ses deux adversaires. L’un avait une arbalète chargée pointée
dans sa direction, tandis que l’autre rechargeait la sienne.
— Lâche tout de suite ton épée si tu tiens à rester en vie !
Les arbres autour de lui, n’étaient pas très larges et n’offraient que peu de
couvert. Et surtout, ces hommes étaient vraiment trop près pour qu’il ait
une chance. Il se redressa et laissa échapper son épée. Comment avait-il pu
se laisser suprendre aussi facilement...
Farl
Farl et Uhr avaient assisté la scène de loin, de trop loin pour pouvoir
intervenir. Ils ne purent qu’observer Zach se faire emmener par les deux
hommes vers la clairière.
— Au moins nous avons bien la preuve qu’il se passe des choses pas nettes
ici... murmura Uhr.
— Qu’est-ce qu’on fait ? On ne va pas le laisser comme ça...
— Évidemment que non. Essaie de voir précisément où ils vont, et compte
combien d’hommes patrouillent aux alentours. Selon leur nombre, on verra
s’il vaut mieux aller chercher du renfort ou si on peut le tirer de là
nous-mêmes.
— Tu as une idée précise ?
Uhr sourit.
— Pas encore. Tu me connais. Mais j’aurai sûrement un plan plus efficace si
on ne se fait pas prendre, déjà. Pour le reste... tu es suffisamment équipé je
suppose ?
Farl hocha la tête. Rien ne semblait laisser paraître que son petit sac à dos
en cuir contenait autant de matériel, sans compter tout ce qu’il avait
directement sur lui, dans ses manches et sa tunique, à tel point que même
Uhr semblait l’oublier.
— Je vais m’occuper d’assurer nos arrières. Pars devant, et essaie d’être
plus prudent que Zach...
Sélène
La porte de sa prison s’ouvrit. Comme d’habitude, deux des hommes
entrèrent —ils ne venaient jamais seuls— suivis d’Éole. Elle soupira. La
magicienne aux cheveux roux venait la voir de temps en temps pour lui
poser quelques questions. Elle avait bien remarqué que celle-ci semblait la
détester personnellement, probablement à cause de ce qu’elle avait fait à
Septim... Elle lui avait répété bien des fois que s’il elle n’avait pas eu la
recommandation expresse de Septim de la traiter correctement, elle aurait
été jetée au fond d’un cachot humide. Quel lui voulait-elle cette
fois ?
— Viens avec moi.
C’était bien rare qu’elle la fasse sortir de sa chambre. Même la visite de
Silwë ne lui avait pas valu cet honneur. Que se passait-il donc ? Elle la
suivit sans un mot. Les deux hommes de main se placèrent de part et
d’autre d’elle et l’escortèrent dans le couloir, en bas d’un escalier de pierre,
jusqu’à une grande salle éclairée par deux larges fenêtres sur un des murs
qui laissaient entrer la lumière du soir.
Deux autres des sbires d’Éole étaient déjà dans la pièce, à l’opposé de la porte, et tenaient un homme en joue avec leurs arbalètes. La dernière personne qu’elle aurait imaginé trouver ici. Zach.
Zach
C’était elle, il n’y avait aucun doute. Il ne put s’empêcher d’être un peu soulagé de voir qu’elle avait l’air d’aller bien. Elle était plutôt bien habillée, elle ne portait pas de trace de blessure et n’avait pas l’air d’être morte de faim... C’était un piètre soulagement, parce qu’il ne voyait vraiment pas comment se sortir de là. Les hommes qui l’avaient capturé l’avait bien sûr dépouillé de son épée, de son couteau, et de tout ce qu’il avait dans les poches.
— Alors. Qui est cet homme ?
Il reporta son attention sur celle qui venait de poser cette question, qu’il
aurait dû remarquer plus vite. Elle semblait diriger ces hommes au doigt et
à l’œil. S’agissait-il d’un de ces mages dont on lui avait parlé ? Sûrement,
sinon, pourquoi aurait-elle à la main un long bâton de métal gris surmonté
d’une pierre orangée ?
— Je... je ne sais pas, répondit Sélène en détournant le regard.
Elle essayait de ne rien montrer sur son visage. Avait-il une chance de passer
pour quelqu’un qui n’avait rien à voir avec elle ? La femme eut un léger
sourire et fit un geste de la main.
— Bon. Dans ce cas... tuez-le.
Il vit avec terreur les deux hommes à côté de lui ajuster leur tir. Sélène
bondit en avant.
— Non ! hurla-t-elle.
Un de ses geôliers lui attrapa le bras et la tira en arrière. La femme leva la
main en souriant.
— Laissez, c’est bon. J’ai la réponse à ma question.
Les arbalètes se baissèrent. Il déglutit. Il était très peu probable qu’ils se
contentent de le garder simplement prisonnier comme elle... ce serait
beaucoup trop simple. La magicienne se tourna vers lui.
— Comment es-tu arrivé ici ? Comment savais-tu que Sélène était
là ?
Il ne répondit pas. Allait-elle le torturer ? Ou torturer Sélène sous ses
yeux ? Elle fit quelques pas en arrière et désigna un des hommes.
— Cet homme n’est probablement pas venu seul. Galix, tu restes ici à
surveiller Sélène, et vous autres vous allez fouiller les environs. Réveillez
ceux qui sont de repos. Et prévenez-moi si vous voyez quoi que ce soit de
bizarre.
Trois hommes quittèrent la pièce, non sans lui jeter un regard méfiant.
La porte se referma, le laissant seul face à la magicienne, Sélène et le
dénommé Galix, qui la tenait toujours par un bras. Même s’il se sentait
soulagé de n’avoir plus toutes les arbalètes chargées pointées sur lui, il
trouvait presque vexant que la magicienne considère qu’il avait moins
besoin d’être surveillé que Sélène. Était-il si peu dangereux ? Ou
alors...
— N’y pense même pas.
La magicienne s’approcha de lui, ses yeux brillant d’une lumière
insoutenable, comme la pierre de son bâton. Il tenta désespérément de se
souvenir des détails de la lettre de Silwë à propos des différentes capacités
des magiciens, mais il fut interrompu par un souffle puissant qui le souleva
du sol comme un vulgaire fétu de paille, et l’envoya brutalement contre le
mur derrière lui.
Ou alors c’est qu’elle n’avait vraiment pas besoin d’un garde pour le surveiller.
Sélène
Elle enrageait. D’avoir dû révéler qu’elle tenait à Zach, et de ne pouvoir
rien faire. Quand Éole avait lancé son sort, l’homme qui la tenait avait lâché
son arme pour lui attraper les deux bras et l’empêcher encore plus de
bouger. Et puis elle avait senti la puissance du sort, quand bien même la
bourrasque soulevant un homme sans le moindre effort ne l’aurait pas
convaincue. Éole était vraiment une experte, et de plus suffisamment sûre
d’elle pour ne surveiller sa victime que du coin de l’œil en se tournant vers
elle.
— Qui est cet homme ? D’où vient-il ?
Zach reprenait ses esprits, un peu hagard et mal à l’aise. Si elle ne répondait
pas, que pouvait-il lui arriver ?
— C’est... un ami, commença-t-elle.
Jusque là elle n’apprenait pas grand chose à Éole.
— Et comment est-il arrivé là ?
— Je n’en sais rien...
— Bien sûr.
Les yeux de la magicienne se remirent à briller aussi intensément que son
bâton. Avant qu’elle n’ait le temps de réagir, Zach fut à nouveau emporté
par un souffle de vent puissant qui lui fit traverser toute la pièce et
heurter violemment, la tête la première, une grosse armoire en bois
sombre.
— Zach ! hurla-t-elle.
Il s’était effondré au sol et ne bougeait plus.
— Il n’est probablement que sonné, ou alors c’est une petite nature,
répondit Éole en haussant les épaules. Réponds à ma question, maintenant.
— Je n’en sais vraiment rien, la dernière fois que je l’ai vu, c’était dans
la seigneurie d’Assem, répondit-elle sans quitter le jeune homme
inanimé des yeux. Mais comment a-t-il su que j’étais là, et que j’étais
prisonnière...
Sa voix s’étrangla. Avait-elle vu Zach bouger légèrement ou était-ce son
imagination ?
— C’est à lui qu’il faut demander ça, reprit-elle avec des sanglots de rage
dans la voix. Mais tu l’as...
Elle avait peut-être quelques informations de plus que Éole, mais cela ne lui
disait pas comment Zach l’avait retrouvée... Soit elle avait eu l’air plus
sincère cette fois-ci, soit la magicienne avait compris qu’en effet, elle avait
plus d’informations à tirer du jeune homme.
— Bon... d’accord, soupira-t-elle. Va le soigner, débrouille toi, fais en sorte
qu’il puisse me répondre. Toi, ajouta-t-elle en désignant Galix, lâche-la,
mais surveille-la de près.
La pression sur ses bras se libéra d’un coup. Elle fit quelques pas, regarda l’homme ramasser son arbalète sans la quitter des yeux, et la magicienne l’observer, bras croisés. Après une courte hésitation, elle essuya ses larmes d’un revers de manche et s’avança vers Zach, qui essayait de se relever en gémissant, la tête ensanglantée. Elle s’agenouilla à ses côtés, lui murmura de ne pas bouger, et posa ses deux mains sur lui, une sur son crâne et une sur sa poitrine.
Zach gémit à nouveau et se redressa sur un coude, soutenu par Sélène. Heureusement, la blessure n’avait pas été trop grave ni difficile à soigner. Elle avait bien pris son temps pour son sort, pour ne pas trop s’épuiser puisqu’elle n’avait pas de pierre ; mais aussi pour passer le plus de temps possible dans cet état où elle était suffisamment concentrée pour oublier jusqu’aux menaces qui pesaient sur eux, et ne penser qu’à son soin magique. Mais la réalité revenait bien vite... Dans quelques instants, elle devrait lâcher Zach, pour qu’il puisse répondre aux réponses d’Éole. Tout ça pour qu’elle le menace, ou lui fasse encore du mal...
— Alors ? demanda la magicienne sur un ton impatient.
Elle sentit un léger souffle de vent, et surtout la sensation étrange d’une
montée de magie dans son dos. Éole préparait un nouveau sort. Sortant tout
juste d’un état second où elle avait passé de longues minutes, Sélène
ressentait avec encore plus de précision que d’habitude le sort qui se
préparait derrière elle.
Elle n’avait pas besoin de se retourner pour sentir la magie tournoyer, effleurer son corps et aller vers la magicienne. Elle sentait l’esprit de celle-ci s’enrouler autour, et façonner tel un artisan expert façonne l’argile, un sort d’une « forme » qu’elle ne connaissait pas. Mais elle s’en moquait. Peu lui importait si elle ne comprenait pas ce sort, elle n’avait de toutes façons ni le temps ni l’envie de l’apprendre. Ce qui lui importait, c’était de sentir qu’elle pouvait y superposer sa volonté.
Si « observer » le sort d’un autre mage était chose courante, et c’était même un moyen d’apprentissage efficace, en prendre possession était autrement plus difficile ; lui rappelait une toute petite voix dans sa tête. Mais elle ne l’écoutait pas, tout son esprit était concentré sur le sort de l’autre. Peu importe que cette création —pour l’instant de pure magie— lui soit trop complexe. Elle n’avait pas besoin de la refaçonner entièrement, il lui suffisait de l’altérer suffisamment. Elle sentit la résistance d’Éole, qui avait remarqué l’intruse. Elle était plus expérimentée qu’elle, mais la volonté et la rage de Sélène étaient plus fortes.
À l’instant où le sort prit forme pour de bon, elle se redressa brusquement en poussant un cri.
Zach
Zach se releva lentement, en tâtant son crâne d’une main. Il y avait du sang sur sa tête, mais il ne ressentait plus aucune douleur. La sensation était étrange, mais pas autant que de voir Sélène se relever d’un coup, les yeux brillant d’une lumière insoutenable. Une bourrasque venait de les frôler. Sélène se retourna, s’interposa entre lui et la magicienne, et un autre souffle violent partit sur le côté, renversant une petite table.
Soit il avait pris un sacré mauvais coup sur la tête, soit il se passait vraiment quelque chose qui lui échappait. Les deux magiciennes étaient maintenant enveloppées de myriades de filaments argentés et irisés, et leurs yeux brillaient tellement qu’il devait faire attention à ne pas les fixer pour ne pas être aveuglé. Leurs bras semblaient bouger comme ceux de danseurs, exécutant une chorégraphie complexe qui le dépassait. Il avait l’impression d’assister, impuissant, à un combat violent dont il ne comprenait pas les règles. Les bourrasques partaient, toujours aussi puissantes, et finirent par former un flux continu de vent qui renversait tout ce qu’il y avait dans la pièce. Sauf lui, protégé juste derrière Sélène.
Que pouvait-il faire ? Pas grand-chose de plus que Sélène lorsqu’il la défendait à l’épée, pensa-t-il amèrement. Attendre, et juste espérer qu’elle gagne ?
Il ramassa un morceau de bois à ses pieds —un demi-pied de chaise— qu’il lança par-dessus Sélène, visant la magicienne. Il n’y connaissait pas grand chose en magie, mais déconcentrer leur ennemie pourrait peut-être donner à Sélène un léger avantage... Le bois s’envola et fut légèrement dévié par le vent, retombant à quelques mètres de sa cible. La « tornade » ne montait donc pas en hauteur... pouvait-il leur lancer quelque chose de plus lourd, qui ne serait pas repoussé par le vent ?
Il dut faire un pas en arrière pour ne pas gêner Sélène, qui commençait à reculer, et heurta l’énorme armoire en bois massif contre laquelle il s’était cogné quelques minutes plus tôt. C’était probablement le projectile idéal à lancer sur la magicienne, mais vu son poids, ce n’était même pas la peine d’y penser. Il n’y avait donc plus qu’une solution... Et il valait mieux ne pas traîner, Sélène n’allait peut-être pas tenir très longtemps.
Farl
Les deux hommes s’approchaient lentement, aux aguets, regardant régulièrement autour d’eux. Mais il en fallait plus pour repérer Farl, bien dissimulé derrière un épais buisson. Même Uhr était quasiment invisible, tapi derrière un gros rocher.
— Tu penses vraiment que ce gars est venu accompagné ? commença l’un
d’eux.
— Il ressemble plus à un éclaireur qu’à un soldat armé. Mais même si c’est
le cas, s’il ne revient pas, il y a des chances pour que d’autres débarquent.
J’espère qu’Éole le fera parler. Ou fera parler la prisonnière... puisqu’il
paraît qu’elle le connaît.
— Ouais... tu crois que ça serait pas plus facile si elle nous laissait
l’interroger ? reprit l’homme avec un sourire.
— Une sorcière ? T’es fou ? Moi je n’y toucherais pas. On ne sait jamais ce
qui peut nous arriver... Si Éole nous a donné des ordres stricts, c’est qu’il y a
une raison.
Farl échanga un regard avec Uhr, qui hocha légèrement la tête. Ils parlaient probablement de Sélène, donc elle était bien ici. Et il ne valait mieux pas attendre trop pour agir, si Zach allait être « interrogé »...
À l’instant où les hommes, qui s’étaient tus, dépassèrent le rocher, Uhr émit un léger sifflement et bondit sur l’un d’eux. Farl lança un de ses dards en métal, qui se ficha dans le cou du second, puis bondit à son tour.
Uhr
Uhr n’était pas aussi doué que Farl pour attaquer par surprise. Il saisit l’homme par les épaules et plaqua une main sur sa bouche pour l’empêcher de crier lorsqu’il l’accompagna au sol. Son adversaire eut malgré tout le temps d’appuyer par réflexe sur la gâchette de son arbalète, et un carreau lui frôla le flanc. Il écrasa l’homme de tout son poids par terre, et jeta un regard à Farl, qui se relevait à côté de son adversaire inconscient. Forcément, avec ses armes empoisonnées, c’était plus facile... Il retourna l’homme sur le ventre, lui bloquant le bras dans le dos, pendant que son ami vint pointer un dard —un autre— sur son visage.
— Où est Zach ? Que se passe-t-il à l’intérieur ? menaça-t-il.
Zach
Zach était debout, perché sur l’armoire, observant le chaos tout autour de lui. La « tornade » qui ravageait la pièce l’épargnait toujours, mais avait retourné tout le reste du mobilier. Il n’y avait plus qu’à espérer que son idée marche... Il n’avait aucun autre objet lourd à lancer sur la magicienne que lui-même. C’était probablement très dangereux —ou peut-être pas du tout, en fait il n’en avait aucune idée—, mais s’il ne faisait rien, que lui arriverait-il ?
Sélène avait encore reculé un peu, pendant que l’autre avançait. Il devrait pouvoir l’atteindre en sautant correctement. À cet instant, la magicienne leva les yeux vers lui et fit un geste. Il n’hésita plus, prit son élan et sauta par-dessus Sélène.
Farl
Les yeux de l’homme allaient de Farl à son compagnon inconscient, et de Farl à Uhr — du moins essayaient, vu qu’il était dans son dos. Mais il refusait toujours de répondre.
Soudain, un éclat de lumière leur fit relever la tête. Les fenêtres du premier étage du château, qu’ils voyaient d’ici entre deux arbres, se mirent à luire d’une lueur aveuglante durant à peine une seconde. Puis le noir.
Farl cligna des yeux une fois ou deux. Peu à peu, ses yeux se
réhabituèrent à la pénombre des bois et il retrouva une vision normale.
— Mais... qu’est-ce que c’était que ça ? murmura Uhr en secouant la
tête.
L’homme immobilisé sous lui faisait des efforts surhumains pour tourner la
tête dans la bonne direction, et même s’il ne disait toujours rien, son visage
indiquait clairement qu’il se posait la même question.
— On va voir ?
Farl hocha la tête et planta son dard dans l’épaule de l’homme, qui ferma
les yeux quelques instants plus tard, après un dernier sursaut.
— Mort ? demanda Uhr.
Il secoua la tête.
— Non. Je n’ai pris que des somnifères puissants. Quand on part délivrer
un otage, je préfère avoir des armes dont l’effet est potentiellement
réversible... On ne sait jamais ce qui peut arriver.
Uhr hocha la tête en lâchant l’homme et en se relevant.
— Bien pensé.
— Ça va, ta blessure ? ajouta-t-il en observant le côté droit d’Uhr, où se
dessinait une tâche rouge sur le tissu déchiré.
— Ça ira, ce n’est pas profond et j’ai connu bien pire. Bon. Tu vas aller voir
ce qui s’y passe, je ramène les chevaux plus près pour le cas où l’on doive
partir vite.
— Et les autres hommes qui patrouillent ?
— Regarde, ils sont tous en train de revenir au bercail. Ils ont l’air aussi
surpris que nous... ça nous laisse le champ libre.
Farl leva la tête. En effet, le groupe de trois hommes, qui était parti
explorer la direction opposée, revenait en courant vers le château.
— Tu prends leurs arbalètes ? demanda-t-il en voyant Uhr récupérer le
matériel des deux hommes.
— Je sais à peu près m’en servir, répondit-il en armant un carreau. J’ai
appris à la garde.
Farl récupéra ses dards métalliques et les rangea soigneusement, puis il prit rapidement la direction du château en ruines.
Sélène
Sélène se frotta les yeux et se mit à genoux, en essayant de retrouver ses esprits. Elle avait du mal à estimer combien de temps elle avait passé à lutter contre Éole, et une partie d’elle-même se demandait encore comment elle avait pu le faire.
Autour d’elle et contre les murs s’amoncelaient des meubles effondrés et brisés par les vents violents qui avaient agité la pièce quelques instants plus tôt. Et il y avait deux corps inanimés devant elle. Se relevant à peine, elle se précipita sur Zach et soupira de soulagement. Il respirait doucement.
Elle se redressa, tout en gardant une main sur lui, et tenta de comprendre ce qui s’était passé. La magicienne évanouie tenait encore dans sa main crispée son bâton de magie, dont la pierre avait éclaté en une dizaine de morceaux qui dégagaient une lueur qui diminuait graduellement. Une pierre de magie brisée en pleine utilisation ? Ses souvenirs de cours sur le sujet étaient flous, mais elle se souvenait vaguement que les effets pouvaient être assez imprévisibles. Mieux valait ne pas y toucher.
Mais que faire maintenant ?
Un bruit la fit sursauter. L’unique porte de la pièce s’ouvrit lentement, sur trois hommes de main d’Éole. Ils marquèrent une seconde d’hésitation, stupéfaits par la vue de la pièce et de leur maîtresse inanimée. Puis l’un d’eux tira une épée courte de sa ceinture et la pointa d’un air menaçant. Un autre le suivit avec son arbalète. Mais ils n’osèrent pas avancer. Ils avaient peur.
Sélène prit une grande inspiration et se redressa lentement avec un léger sourire sur les lèvres.
Elle fit briller ses yeux et danser des filaments irisés autour d’elle. C’était très facile au fond, cela ne demandait quasiment aucun effort, c’était le niveau zéro de la manipulation des flux de magie. Beaucoup d’apprentis mages aimaient en jouer pour impressionner d’éventuelles conquêtes dans les tavernes de Talecombe, mais elle n’en avait jamais vu l’intérêt. Jusqu’ici.
Farl
Escalader le mur aux pierres inégales et couvert de lierre avait été un jeu d’enfant. Pénétrer dans la pièce aussi, puisqu’une des fenêtres avait été brisée. Mais accroupi dans l’embrasure de la fenêtre, il n’en revenait pas de voir Sélène, debout au milieu de ce décor d’apocalypse, avec à ses pieds deux corps inertes, dont l’un ressemblait furieusement à Zach.
Elle avait levé les bras et faisait danser autour d’elle des filaments argentés émettant une lumière quasiment insoutenable. Pourquoi ? Comment avait-elle causé ce cataclysme, si c’était bien elle ? Qu’était-il arrivé à Zach ? Qu’était-il arrivé à elle ?
Farl avait beau avoir déjà vu des mages en action, il devait reconnaître que la scène était impressionnante. Quand les filaments se dirigèrent lentement vers les trois hommes armés qui se tenaient à l’entrée, ceux-ci prirent peur et reculèrent. La jeune femme, toujours auréolée de lumière, s’avança vers la porte, et la referma d’un grand geste.
L’instant d’après ses yeux s’éteignirent, et à la place de la magicienne réapparut la Sélène qu’il connaissait. Elle avait l’air plus petite, plus frêle, épuisée. Elle se retourna et s’adossa à la porte, en soupirant.
— Attends. Je vais verrouiller la porte, commença-t-il. Ça m’étonnerait
qu’ils ne reviennent pas.
Elle sursauta.
— Ce n’est que moi, Farl, ajouta-t-il en posant doucement une main sur son
épaule.
Elle le laissa accéder à la porte avant de répondre.
— Et comment on va sortir d’ici ?
— Par la fenêtre. Uhr nous attend dehors. Qu’est-il arrivé à Zach ?
— Un choc magique. Il va s’en remettre.
Farl observa la porte. Il n’y avait même pas de serrure, juste un loquet
et un mécanisme pour l’actionner, comme on en trouve encore dans les
anciennes maisons. Il ne lui fallut que quelques secondes pour le bloquer en
position fermée à l’aide d’un morceau de métal. Il revint rapidement vers
Sélène, qui s’était agenouillé auprès du jeune homme, et commença à sortir
de son sac des cordes.
— D’ailleurs, tu peux m’expliquer ce qui s’est passé ici ?
Sélène
Même si elle était encore un peu sous le choc, et proche de l’épuisement à cause de toute cette magie manipulée, la présence efficace de Farl lui donna un regain d’énergie. Tout en lui racontant brièvement ce qui s’était passé, elle l’aida à passer une corde autour de la taille de Zach pour le faire descendre par la fenêtre, où Uhr les attendait.
— Et combien de temps il va mettre à se réveiller ? demanda Farl.
— Je ne sais pas. Quelques minutes, quelques heures... Il ne craint pas
grand-chose dans cet état. Enfin, tant qu’on le garde en sécurité,
compléta-t-elle en le voyant le retenir par une corde qui lui paraissait bien
fine.
Mais Farl connaissait son matériel, et semblait contrôler parfaitement la
situation.
Farl
Le pied appuyé contre le rebord de fenêtre et la corde calée derrière ses reins, Farl laissait filer doucement. Zach pesait lourd, et évanoui comme il était, il pouvait se faire très mal en tombant même de très peu. Il était d’ailleurs inquiet quand au sang qu’il y avait sur son visage, même si Sélène lui avait assuré qu’il n’avait rien. Comment pouvait-elle être sûre ?
Des coups se firent soudainement entendre à la porte.
— Tu avais raison. Ils sont revenus, et ils cherchent à entrer, annonça
Sélène.
— Normalement, ce que j’ai mis devrait tenir, répondit-il en hochant la
tête. Mais le mécanisme est vieux et rouillé, il pourrait céder s’ils forcent
trop. Il ne faudrait pas traîner. Tu saurais te laisser glisser le long d’une
corde ?
— Euh... Je n’ai jamais fait...
— Alors je te ferai descendre comme lui.
Il sentit la tension dans la corde se relâcher. Vu la longueur déroulée,
Zach devait être arrivé en bas. Il avança sa tête à travers la fenêtre, et vit
Uhr décrocher la corde et charger le jeune homme sur son épaule. Il jeta un
œil aux alentours. Personne à l’horizon, pour le moment. N’y avait-il
ici que ces trois hommes, qui frappaient de plus en plus fort à la
porte ?
— Sélène, c’est à toi. Prépare-toi.
Un gémissement à demi étouffé lui répondit.
— Sélène ?
Il se retourna lentement, sentant son sang se glacer.
— Toi, ne fais pas un mouvement de travers, sinon elle y passe.
Un homme sorti de nulle part l’avait saisie par les épaules, la maintenant
contre lui tout en pointant une arbalète armée sur son cou. Sa position
n’était pas des plus confortables, et l’arme n’était pas des plus adaptées,
obligeant l’homme à se tordre un peu le poignet. Mais la menace n’en était
pas moins réelle.
Il avança lentement vers lui, sans faire de mouvement brusque. D’où sortait-il ? Maintenant qu’il y réfléchissait, il y avait un troisième « corps » dans la pièce. Dans un coin, à-demi enseveli par les débris d’une chaise brisée... Il aurait dû faire plus attention. C’était trop tard.
L’homme désigna du menton la femme évanouie au sol.
— Éole. Qu’est-ce qui lui est arrivé ? J’espère pour toi qu’elle est
vivante.
Uhr
Uhr était revenu aussi vite que possible après avoir mis Zach à l’abri derrière un pan de mur. Mais pourquoi Farl ne revenait pas à la fenêtre ? Que faisaient-ils ? S’ils étaient en train de préparer leur descente, la corde ne pendrait pas comme cela... Quelque chose d’anormal se passait.
Il s’approcha et tira doucement sur la corde. Il ignorait à quoi Farl l’avait fixée, puisqu’elle allait jusque dans la pièce à l’étage, mais elle semblait tenir. Il prit une des arbalètes qu’il fixa à sa ceinture, et se hissa le long de la corde.
Arrivant juste sous la fenêtre, il saisit son arme d’une main, et la posant sur le rebord, leva doucement les yeux pour observer la scène.
Sélène
Sélène osait à peine respirer. L’emprise de Galix était forte, mais pas autant que la pointe du carreau pointé sur elle. Elle vit, à travers des larmes de terreur, Farl lâcher la corde, s’approcher d’Éole, et confirmer qu’elle respirait. Puis l’homme lui ordonna d’aller ouvrir la porte. Farl ne pouvait rien tenter, un geste à côté et Galix appuierait sur la gâchette de son arbalette...
Vu comme il tremblait de rage et de peur, il n’était pas impossible qu’il relâche le tir juste par nervosité. La corde était tendue à l’extrême, et le carreau qui traverserait son cou ne lui laisserait aucune chance.
Elle ferma les yeux et se concentra. Ce n’est pas comme si ça lui servait à quelque chose de voir, et la magie devait être la plus discrète possible. En plus, épuisée comme elle l’était, elle ne pouvait de toutes façons pas se permettre un sort approximatif. Ce n’était pas le moment de s’endormir dépuisement. Mais elle avait besoin de si peu de magie... une petite flamme, une étincelle même suffirait...
Uhr
Tapi à l’extérieur, accroché au rebord de la fenêtre, Uhr observait la pièce sans pouvoir intervenir. Tirer un carreau sur l’homme qui retenait Sélène en otage ? Beaucoup trop risqué, même en supposant qu’il vise parfaitement bien. Il ne pouvait pas faire grand-chose, à part espérer une occasion d’intervenir. Et espérer au passage que ses doigts crispés supportent un peu plus longtemps son poids, car ses bottes n’avaient qu’une prise approximative sur le mur.
Entre-temps, Farl avait ouvert la porte, et les trois hommes étaient entrés dans la pièce, semblant se demander ce qui se passait. Lui seul avait remarqué la corde bien tendue, et avait jeté un regard discret dans sa direction. Il savait qu’il était là, et tout comme lui était bloqué, attendant une ouverture... ou une catastrophe.
Uhr cligna des yeux. Était-ce une larme qui avait brillé sur la joue de Sélène ?
Un claquement sec se fit soudain entendre, suivi de deux cris de douleur. La corde de l’arbalète qui tenait la jeune femme en joue venait de se rompre brutalement, lacérant pronfondément l’épaule droite de Sélène et la main de son agresseur.
Uhr n’hésita pas longtemps, et décocha un carreau sur un des trois hommes qui venaient d’entrer, le plus loin de Farl. L’homme, touché à la cuisse, poussa un hurlement qui détourna encore l’attention des occupants de la pièce. Puis, ne leur laissant pas le temps de réagir, il glissa le long de la corde si vite qu’il manqua de se brûler les mains ; et courut recharger son arme.
Il s’inquiétait assez peu pour Farl, qui était plus armé que tous les hommes présents, probablement même en cumulant. Mais était-ce suffisant pour venir en aide à Sélène ? Saurait-il profiter de la surprise ? Quoiqu’il en soit, mieux valait s’armer et se préparer à remonter, ou à couvrir leur fuite de la fenêtre. Heureusement qu’il n’avait pas trop perdu la main à l’arbalète...
Sélène
La douleur était très vive, bien plus intense qu’elle ne l’avait imaginée. Mais contrairement à Galix, elle s’y attendait. Libérée de la menace, elle réussit à se dégager de l’emprise affaiblie de son agresseur en lui assénant quelques coups de coude et de pied.
— Sélène ! La fenêtre, la corde ! hurla Farl.
Elle arrivait à peine à distinguer le jeune homme, pris dans un corps-à-corps
avec l’un des hommes. Elle traversa la pièce sans regarder dans sa direction,
en courant et en trébuchant sur les débris de meubles.
La fenêtre avait été à demi-arrachée par le vent, mais la charnière tenait encore, et Farl y avait fixé la corde, qui pendait toujours de l’autre côté. La corde et son attache avaient été assez solides pour tenir le poids de Zach, pourquoi doutait-elle soudainement du fait qu’elles supportent le sien ? Elle enjamba le rebord et s’agrippa à la corde.
Elle commit l’erreur de jeter un œil en bas. Il n’y avait « que » cinq ou six mètres jusqu’au sol, mais d’ici cela lui paraissait vertigineux. Elle crispa ses doigts sur la corde et laissa pendre ses jambes dans le vide, prudemment. Ses mains tiendraient-elle son poids ? Que se passerait-il si elle n’en avait pas la force ?
Farl
Farl n’était pas tout à fait sûr de ce qui venait de se passer. Tout ce qu’il
avait compris, c’était que Sélène avait réussi à se libérer de son agresseur.
Profitant de la surprise provoquée par le tir d’Uhr, il se rua sur l’homme à
l’arbalète, dégainant dans un seul geste ses lames d’avant-bras. Celui-ci
pointa son arme vers lui, mais pas assez vite pour empêcher Farl de se
glisser dessous et le poignarder à la poitrine. Il s’effondra en lâchant un
carreau vers le plafond.
— Sélène ! La fenêtre, la corde ! cria-t-il dans la direction de la jeune
femme, tout en se relevant face au dernier homme valide.
Son adversaire fit un pas en arrière, son épée en position de garde. Surpris, effrayé par la tournure des événements, et les poignards noirs et mortels qui étaient soudainement apparus dans les mains de Farl. Mais il était bien décidé à se défendre et à venger ses compagnons blessés ou morts. Et sa posture confirmait ce qu’il avait intuité : ces hommes-là n’étaient pas des combattants amateurs.
Sans possibilité de se cacher pour l’attaquer par surprise, il attendit patiemment, les jambes fléchies, prêt à bondir à la première offensive. Ce n’était pas la première fois qu’il affrontait un adversaire avec plus d’allonge.
Mais ainsi concentré, il ne vit que trop tard l’homme à la main blessée —qu’il aurait dû neutraliser plus tôt— se diriger vers la fenêtre à la poursuite de Sélène.
Sélène
Crispée sur la corde, osant tout juste la faire glisser d’un millimètre, elle vit avec effroi Galix apparaître à la fenêtre et lui saisir le bras de sa main valide. Elle poussa un cri. L’homme marqua une seconde de pause, comme s’il n’avait pas tout à fait réfléchi à ce qu’il allait faire ensuite, puis commença à la tracter vers la pièce. Elle essaya se s’accrocher au rebord, mais Galix, bien décidé à ne pas laisser échapper sa prisonnière une fois de plus, semblait capable malgré sa blessure —ou peut-être grâce à sa blessure, qui le faisit enrager— de la soulever d’un seul bras.
Soudain, un carreau siffla et passa à une dizaine de centimètres au dessus du crâne l’homme avant de s’écraser sur le rebord haut de la fenêtre. Il eut un mouvement de recul, et par réflexe, lâcha son bras.
Tentant en vain de se raccrocher à la corde, au rebord de la fenêtre ou au mur, Sélène sentit avec terreur son corps basculer dans le vide.
Uhr
Uhr savait qu’il avait moins d’une seconde pour réagir. Mais il avait prévu ce cas. En tirant un carreau, il savait qu’il y avait de fortes chances pour que Sélène tombe. Il lâcha son arbalète et se précipita sous elle, la saisissant à la taille pour amortir sa chute.
Le choc fut tout de même violent. Il roula au sol avec elle afin de briser sa vitesse, et essayer de les mettre à l’abri. Le souffle un peu court, il releva la tête vers la fenêtre mais heureusement, aucune arme ne semblait les menacer. Farl devait faire son travail.
Il se tourna vers la jeune femme, le regard dans le vide et respirant
difficilement. La prise à la taille avait dû lui vider l’air des poumons.
— Ça va ? Tu es blessée ?
Elle le regarda sans répondre, même si sa respiration redevenait lentement
normale. Il ne voyait que son épaule ensanglantée, mais il ignorait si elle
avait subi, dans sa chute ou avant, d’autre blessures. Elle était visiblement
trop sous le choc pour y réfléchir.
— Cours dans cette direction. Mets-toi à l’abri derrière ce pan de
mur.
Il avait dit cela lentement, mais sur un ton impérieux et ferme, s’adressant presque plus à ses jambes qu’à sa tête. Elle ne répondit toujours pas, mais se releva, attrapa sa robe et se mit à marcher dans la direction désignée, d’abord de façon hésitante, puis plus vite, et enfin se mit à courir. Cela ne garantissait pas l’absence de lésion, car il avait déjà vu des gens sérieusement blessés courir aussi vite lorsque leur vie en dépendait, mais au moins elle serait en sécurité.
Il ramassa rapidement les deux arbalètes et était en train de les réarmer,
quand il entendit la voix de Sélène.
— Et Farl ?
Elle l’appelait de derrière le muret.
— J’irai l’aider si besoin. Cache-toi, et tiens-toi prête à devoir partir
vite.
Pour quelqu’un sous le choc, elle retrouvait plutôt vite ses esprits.
Sélène
Son esprit chamboulé par la chute et le choc au sol se réorganisait petit à petit. Accroupie derrière le muret, elle voyait les trois chevaux, sellés et bridés, attachés à une branche proche. Cela suffirait-il à s’enfuir ? Pour où ? Surtout avec Zach, toujours inconscient, allongé à ses pieds...
Elle n’osait pas regarder à nouveau de l’autre côté du mur. Et si ses ennemis l’apercevaient ? Elle pourrait difficilement se défendre seule. Réussirait-elle à s’enfuir à cheval ? Possible mais peu probable, et puis il était hors de question d’abandonner Zach.
Pour ne pas se retrouver sans rien faire, elle prit le temps de vérifier son état. Il respirait toujours calmement, et ses sens magiques aiguisés l’informaient qu’il était encore sous l’influence de son accident. Combien de temps resterait-il à dormir ? Quelques minutes ? Des heures ? Voire peut-être des jours ? Sa santé serait alors sérieusement en danger... Elle sentait bien que tenter toute magie sur lui pour le moment était beaucoup trop risqué. D’abord parce qu’elle-même était très proche de l’épuisement, et ensuite parce que soigner un choc magique, c’était quelque chose qu’elle n’était pas sûre de savoir faire sans l’encaisser à sa place. Mais elle pouvait au moins vérifier, manuellement, qu’il n’avait pas d’autre blessure.
Farl
La chute de Sélène lui avait glacé le sang, et Farl faillit se prendre un coup d’épée. Heureusement ses réflexes prirent le dessus. Il roula sur le côté en décochant un coup de pied à son adversaire, ce qui lui permit de rompre le duel. Sans chercher plus à lutter, il courut vers la fenêtre, où l’homme qui avait fait tomber la jeune femme se tenait toujours ; l’homme à la main blessée. Il s’était armé d’un couteau, mais il recula en le voyant arriver poignards tendus.
Juste avant de se jeter sur le côté pour éviter un assaut, il trancha net la corde qui pendait à l’extérieur. Farl haussa les épaules, et ne ralentit même pas en s’approchant de la fenêtre. Un regard en bas lui révéla Uhr, mais il ne vit pas de corps étendu vêtu d’une robe violette. Où que Sélène soit, elle était probablement vivante. Cela lui rendit de l’énergie, et il se précipita dans l’ouverture.
L’homme blessé, qui s’attendait à mourir pour avoir saboté la « seule » sortie de Farl, ouvrit des yeux ronds quand il le vit enjamber sans hésiter le rebord de la fenêtre.
Lâchant ses poignards —qui restaient accrochés à ses poignets grâce à des lanières de cuir—, il n’eut aucun mal à désescalader le mur aux pierres inégales. Uhr l’attendait en bas, une arbalète armée dans sa main droite et une autre posée au sol, tenant toujours la corde coupée, surpris mais soulagé.
— Sélène est en sécurité. On file en vitesse, lui dit-il tout en lâchant la
corde.
Farl hocha la tête et se mit à courir vers leur cachette, tandis que son ami
lançait un dernier carreau vers la fenêtre, où venait d’apparaître un
visage.
Sélène attendait assise, avec la tête de Zach posée sur ses genoux. Elle
poussa un petit cri de frayeur en le voyant arriver, puis se calma en le
reconnaissant.
— Tu sais monter à cheval ?
— Euh... pas très bien.
— Tu arriverais à tenir en selle ? continua-t-il tout détachant les animaux,
rendus nerveux par l’agitation du jeune homme.
— Ça devrait aller oui.
— Aide-moi à charger Zach. Je monterai avec lui et toi ce cheval-là.
Uhr
Après avoir rechargé les deux arbalètes en vitesse, Uhr aida Sélène à monter à cheval. Il lui mit les rênes dans les mains, et après s’être assuré qu’elle tenait bien la crinière, donna un petit coup sur la croupe de l’animal pour le faire partir à la suite de Farl.
En s’apprêtant à partir à son tour, il aperçut une silhouette indistincte —il commençait à faire bien sombre— arrivant à pied en contournant le bâtiment. Il tira à l’arbalète dans sa direction, le manquant assez largement. L’arbalète était une arme précise, à condition de viser calmement à deux mains. D’une seule main et tout en montant à cheval, il aurait probablement raté un bison des plaines barbares à cinq mètres.
Mais son but était plus d’effrayer que de blesser. Il eut du mal à dire si son objectif était rempli, mais il ne vit aucune silhouette le suivre de trop près. Il étaient probablement équipés de chevaux eux aussi, et s’ils étaient déjà sellés et prêts à être montés, ils n’auraient aucune chance de les semer, avec leurs montures fatiguées et surchargées. Son esprit lui rappelait qu’un tel cas était possible, mais très peu probable : qui laisserait des chevaux harnachés toute la journée ? Leur situation semblait plutôt suggérer qu’ils ne s’attendaient pas à être surpris.
Il finit par lâcher son second tir au hasard, après quelques centaines de mètres de galop. Non pas pour éloigner réellement des éventuels poursuivants, mais pour évacuer un peu de nervosité, et également parce qu’il craignait de blesser son cheval. Il mit la seconde arbalète en bandoulière, avec l’autre, et put de nouveau saisir les rênes à deux mains.
S’il fallait à leurs aversaires ne serait-ce que cinq minutes pour être prêts, ils avaient de bonnes chances d’être trop loin, surtout avec la nuit qui tombait.
Il accéléra un peu et se mit à la hauteur de Sélène. La jeune femme tenait tant bien que mal en selle, mais elle tenait. Elle tourna la tête vers lui. Il ne savait pas quoi dire pour la rassurer et préférait de toutes façons éviter de crier, alors il lui adressa un sourire et leva son pouce en guise d’encouragement.
Sélène
Sélène avait mal. Son épaule la faisait souffrir à chaque mouvement du bras, ce qui arrivait souvent, vu sa difficulté à rester sur le dos du cheval. Ses doigts étaient tellement crispés sur la crinière qu’elle se demandait s’il y avait encore du sang qui circulait dedans. Avec les mouvements du cheval, elle se soulevait régulièrement de la selle pour retomber brutalement une foulée plus tard, avant de recommencer. Elle essayait de maintenir ses jambes de part et d’autre pour maintenir au mieux son équilibre, mais en portant pas de pantalon, ses cuisses frottaient douloureusement contre les coutures en cuir de la selle, et bien sûr elle était trop petite pour les étriers, qui sautillaient joyeusement autour d’elle et ne manquaient pas de lui heurter les pieds ou les chevilles de temps en temps. Et encore, elle avait laissé tomber l’idée d’être décente, avec sa robe et son jupon qui volaient dans tous les sens et se prenaient dans presque toutes les branches qu’ils pouvaient croiser.
Pourtant, elle se sentait étrangement bien. Elle n’avait plus peur. Elle était libre, enfin. Elle n’était pas encore en sécurité, mais l’espoir de l’être pour de bon lui donnait de l’énergie pour endurer toute cette douleur, sans compter la fatigue physique, mentale et magique.
Elle ne savait pas diriger son cheval, mais celui-ci semblait suivre naturellement celui de Farl. Heureusement, elle car elle n’était pas sûre de réussir à le faire, tout en se maintenant en selle. Lorsqu’elle vit Uhr arriver à sa hauteur, semblant faire corps avec sa monture et la contrôler aussi naturellement que s’il lui parlait par la pensée, elle ne put s’empêcher d’avoir une pointe d’envie. Il était même assez à l’aise pour tenir ses rênes d’une seule main et lui adresser un geste de l’autre, sans avoir à s’agripper ni risquer de perdre l’équilibre. Elle essaya de lui répondre par un sourire, mais difficile de voir si elle le voyait, entre l’obscurité et les secousses du cheval. Il avait l’air plutôt optimiste et encourageant.
Mais personne n’avait eu le temps de lui expliquer s’ils allaient au hasard ou dans une direction bien précise, ni combien de temps ils allaient chevaucher. Avec la difficulté d’estimer le temps qui passe, elle se demandait si elle tiendrait jusqu’au bout.
Zach
Lorsqu’il ouvrit les yeux, Zach ne vit tout d’abord rien. Qu’avait-il fait la veille et où avait-il dormi pour être dans le noir complet ? Sa tête lui faisait affreusement mal et il avait l’impression qu’un troupeau de bovins lui était passé sur le corps. Rectification. Qu’avait-il bu la veille pour être dans cet état ?
Il y avait une forte odeur de cheval. Il avait donc fini dans une écurie ? Il essaya de se redresser, puis se rendit compte que son corps ne réagissait pas tout à fait comme prévu. Il poussa un gémissement et essaya au moins de porter une main à sa tête, où son sang tambourinait si fort qu’il semblait vouloir s’en échapper. Et pourquoi avait-il l’impression d’être secoué dans tous les sens ?
— Je crois que Zach a bougé.
Cette voix, celle de Farl, commença à lui faire retrouver ses esprits. Il n’était pas dans une écurie, mais sur un cheval, chargé comme un sac, avec les jambes d’un côté et le corps de l’autre. À son grand soulagement, la monture passa du galop au pas, puis s’arrêta. Un bras l’aida à en glisser sans tomber, et il se retrouva sur ses pieds.
Farl était sur le cheval qui venait de le porter. Juste derrière eux, il
aperçut Uhr, pied à terre, en train d’ajuster quelque chose sur la selle où se
tenait Sélène. Il secoua la tête au fur et à mesure que ses souvenirs
revenaient.
— Sélène ? Quelqu’un peut m’expliquer ce qui s’est passé ? Je crois avoir
raté un épisode...
— Ouf, tu vas bien, répondit Uhr en tournant la tête. On se racontera les
détails plus tard, il vaut mieux ne pas traîner. Je ne sais pas trop si « on »
nous suit, et à quelle distance. Tu tiendras à cheval ?
Il sentait toujours son pouls battre douloureusement dans ses tempes, et
son estomac vouloir éjecter tout ce qu’il avait mangé, mais cette sensation
semblait diminuer au fur et à mesure qu’il respirait l’air frais de la
forêt.
— Ça ira.
— Parfait. Monte derrière Sélène, le cheval de Farl est un peu trop
fatigué.
Ses jambes lui paraissaient encore un peu faibles, et il eut besoin d’un petit coup de main du guerrier pour s’installer en selle. Puis il noua ses bras autour de la taille de la jeune femme, et ils se remirent en route.
Sélène
Sélène avait perdu toute notion du temps. Ils avaient chevauché pendant un long moment, parfois au galop, parfois au pas afin de reposer les chevaux. Ils avaient pris des chemins détournés, marchant de temps en temps dans des ruisseaux ou sur des parties rocailleuses, et faisant des détours. Parfois, Farl restait en arrière un moment pour brouiller leurs traces. En tous cas, ils n’avaient pour le moment vu personne à leurs trousses.
Zach n’avait rien dit depuis qu’il s’était installé derrière lui, mais elle sentait ses bras autour d’elle et sa respiration calme. Il était probablement encore un peu embrumé. Elle était un peu agacée de constater que, même dans son état, il suivait tout naturellement les mouvements du cheval, bien mieux qu’elle. D’un autre côté, il l’aurait probablement désarçonnée si ça n’avait pas été le cas. Mieux, en étant collé contre elle il l’aidait un peu à tenir en selle et à s’adapter à l’allure de sa monture. Si on y ajoutait le fait qu’Uhr avait réussi à mettre les étriers à peu près à sa taille, c’était presque confortable. D’autant qu’elle n’avait pas besoin de guider son cheval, puisqu’une lanière était accrochée depuis sa bride à la selle de la monture du guerrier.
Ils débouchèrent bientôt hors de la forêt, sur des routes de terre,
qu’ils suivirent. Ce n’était pas juste l’obscurité de la forêt, la nuit
était tombée, on ne distinguait plus que quelques lueurs rouges à
l’horizon. Ils longèrent quelques hameaux, où les fenêtres s’étaient
illuminées.
— Où allons-nous ? osa-t-elle finalement demander.
— À la ferme où on loge, je suppose, répondit Farl qui avait avancé son
cheval à ses côtés.
— Je me demande, répondit Uhr, si on ne ferait pas mieux d’aller en ville,
histoire d’être sûr de brouiller les pistes. Nous y retrouver sera très
compliqué.
— Tu comptes passer la nuit là-bas ? Où, vu qu’il n’y a pas une auberge de
libre ?
— Tu as raison, il vaut mieux aller à la ferme de la vieille Manier.
« On » n’a pas plus de raison de nous chercher là qu’ailleurs, après
tout.
— La vieille Manier ? demanda Sélène.
— Une veuve, propriétaire d’une petite ferme, qui nous autorise à dormir
dans sa grange en échange de divers services, répondit Uhr. Elle grogne
beaucoup mais elle n’est pas méchante. Et elle nous prépare généralement à
manger, le soir.
— Ah oui tiens. Je commence à avoir faim, reprit une voix dans son
dos.
L’obscurité ne l’empêcha pas de voir Farl sourire.
— Bon, au moins l’estomac de Zach n’a pas trop souffert de son accident
magique.
Uhr
Il leur fallut encore plus d’une heure, pour atteindre leur objectif, après plusieurs détours par des chemins variés. Uhr n’avait cessé de regarder aux alentours en craignant de voir débouler des cavaliers armés. Il paraissait peu probable qu’on ait réussi à retrouver leur trace si vite, surtout de nuit, mais il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter.
La ferme de la vieille Manier n’était même plus éclairée. Quelle heure
était-il ? Il avait perdu toute notion du temps. Il mit pied à terre et hésita
quelques instants avant de frapper à la porte de la petite chaumière. Il
valait mieux la déranger et endurer une éventuelle colère, et avoir de quoi se
restaurer et se soigner. Sa plaie au côté, bien que peu profonde, le lançait
régulièrement.
— Tu penses pouvoir soigner une blessure, Sélène ? lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
— Pas ce soir, je suis trop épuisée. Demain probablement.
— Tant pis, on s’en occupera à l’ancienne.
Une minute plus tard, après avoir entendu des pas et des grognements, il
vit la porte s’ouvrir sur une petite bonne femme avec un bonnet de nuit, un
bougeoir à la main et une mine renfrognée.
— C’est vous ? Vous auriez pu prévenir que vous sortiez tard !
— Nous sommes profondément désolés, madame. Nous avons eu un
empêchement. Est-il possible d’avoir de l’eau bouillie pour nettoyer des
plaies ?
La vieille cessa quelques instants de bougonner et avança sa main tenant le
bougeoir, jusqu’à éclairer Uhr dans son entier. Son regard se posa sur son
flanc largement tâché de sang.
— Oh.
Elle aperçut alors Sélène, le regard un peu perdu et l’épaule ensanglantée.
— Ah vous avez ramené quelqu’un en plus. Dites-donc, elle a pas l’air en
forme, la pauvrette.
Elle marqua une pause, et tourna la tête plusieurs fois vers l’intérieur de la
chaumière, en maugréant.
— Bon, le feu n’est pas mort. Revenez dans un petit moment.
Et elle ferma la porte.
Les quatre compagnons se regardèrent.
— Elle est toujours comme ça ? demanda Sélène.
— Oh, je la trouve presque gentille ce soir, répondit Uhr.
— Elle va rouvrir ?
— J’imagine. Mais je ne sais pas dans combien de temps.
Ils marquèrent un temps de pause, et comme si son corps reprenait enfin
ses droits, Uhr sentit la douleur et la fatigue déferler sur lui. Mais il n’était
pas encore temps de se reposer.
— Farl, Zach, vous pouvez aller à pied faire un tour aux alentours, histoire
d’être sereins ? Et vérifier à quel point nos traces sont visibles. Il vaut
mieux être trop prudent que pas assez...
Les deux jeunes hommes hochèrent la tête et tournèrent les talons, en lui
tendant les rênes de leur monture. Ils n’avaient pas l’air beaucoup plus en
forme que lui.
— Sélène, comment te sens-tu ?
Elle haussa les épaules.
— Je suis épuisée, j’ai mal, j’ai faim et j’ai froid, mais ça va. Que fait-on en
attendant que cette... dame rouvre sa porte ?
— Je vais aller m’occuper rapidement des chevaux. Veux-tu aller te reposer
dans la grange ? On a des couvertures.
Elle secoua la tête.
— Est-ce que je peux t’aider ?
— D’accord. Tu peux aller ouvrir la barrière de l’enclos là-bas et vérifier
qu’il y a de l’eau dans l’abreuvoir ?
Elle hocha la tête et partit devant lui.
Il fut presque surpris de voir l’ardeur que Sélène mettait dans sa tâche, elle fit même plusieurs allers et retours au puits pour remplir l’auge qui était presque vide. Chacun avait sa manière de gérer la décharge d’émotions qu’ils venaient de traverser et pour le moment, s’occuper des chevaux lui faisait du bien à lui. Les braves bêtes avaient couru plus que de raison, tout en portant de lourdes charges. Si on ne prenait pas bien soin d’elles après un tel effort, cela pouvait les rendre malade ou les tuer. Il vérifia longuement les sabots, inspectant chaque fer, prenant même le temps de mettre un peu d’eau fraîche sur les pattes pour les détendre.
Un cheval en bonne santé coûtait très cher, mais pour Uhr, ce n’était pas le coût financier qui importait. Il n’était pas de ces guerriers qui traitent leur monture comme un simple outil ou une arme, même onéreuse. Il traitait les chevaux avec respect et attention, comme s’il cherchait à se pardonner d’emmener ces braves bêtes risquer leur vie alors qu’elles n’avaient rien à voir avec ces histoires humaines.
Enfin, et surtout, le contact des animaux l’aidait à évacuer le trop plein d’émotion qu’il venait de vivre. Il avait gardé son sang-froid durant tout cet épisode où beaucoup de choses s’étaient jouées à un cheveu près. Tout ce qui aurait pu mal tourner. Tous les instants où chacun d’entre eux avaient risqué leur vie... parfois juste brosser un cheval était tellement rassurant.
Sélène le rejoignit après son troisième seau d’eau et vint caresser le museau du cheval dont il s’occupait. Visiblement, l’effet apaisant des chevaux ne marchait pas que sur lui.
— Hé, vous faites quoi ?
Il sursauta. La porte de la maison venait de s’ouvrir, et la silhouette de la
vieille Manier se découpait devant un intérieur légèrement éclairé. Ils se
hâtèrent de quitter l’enclos et coururent vers elle.
Sélène
— Il est trop tard pour que vous mangiez à l’intérieur, dit la vieille dame en
maugréant. Vous vous débrouillerez dans la grange, mais la soupe est encore
chaude.
Elle leur tendit une soupière à couvercle et un gros morceau de pain
dessus.
— J’ai fait bouillir de l’eau, là-dedans, et j’ai aussi ça.
Elle leur donna une casserole ainsi qu’une bouteille poussiéreuse à
demi-pleine.
— Ha ! La gnôle de feu mon mari a toujours été un peu trop forte. Mais je
ne connais rien de mieux pour soigner les blessures du corps comme celle du
cœur ! Vous avez de la chance j’ai même retrouvé quelques vieux langes qui
feront des bandages acceptables.
— Merci pour tout, madame. Nous vous sommes reconnaissants, répondit
Uhr en prenant presque avant difficulté tout ce qu’elle tendait.
— Et maintenant, laissez-moi dormir !
Et elle ferma la porte. Sélène regarda Uhr avec un air un peu
ahuri.
— Je crois que je vois ce que tu veux dire par « pas méchante mais ».
— Je t’avais dit ! Direction la grange maintenant. Désolé on n’a pas mieux
que des tas de paille pour dormir.
Lorsque, dans la grange, Uhr alluma une lampe à huile pour
les éclairer, elle pu voir la simplicité du campement. Dans un coin,
du matériel entassé, et une ciasse vide sevrait de table d’appoint.
Dans un autre coin, des meules de paille, dont certaines avaient été
défaites pour servir de lit, avec des couvertures posées dessus. Et
une odeur flottante de renfermé, de vieux bois, et d’animaux de
ferme.
— C’est parfait ! s’exclama-t-elle en souriant.
Ils prirent le temps de nettoyer la blessure de Uhr, plus sévère, puis la sienne, avec de l’eau et l’alcool. L’eau-de-vie dégageait une odeur à réveiller les morts, ce qui les dissuada de la goûter, mais elle était parfaite pour désinfecter les plaies. Sélène avait bien entendu appris quelques notions de médecine non-magique, mais elle fut surprise de constater que le guerrier était lui aussi expérimenté dans le domaine. Uhr était en train de terminer de bander son épaule quand Farl et Zach arrivèrent enfin.
— Les environs sont calmes. Tout est bon ! commença Farl.
Ils soupirèrent de soulagement.
— Vous pensez qu’ils peuvent nous retrouver ? demanda Uhr.
— Il y a quelques traces qui sont mélangées avec celles de tas de chevaux,
de charrettes, et de pas... ça ne va pas leur faciliter la tâche, confirma
Zach.
— Avec des chiens, peut-être ?
— Je n’ai pas vu un seul chien sur le lieu où j’étais retenue prisonnière,
précisa Sélène.
— Ils pourraient en faire venir, ajouta Farl. Mais d’ici là, ce n’est pas dit
que la piste soit encore fraîche. Sans technique magique, je ne vois pas
comment ils pourraient...
— Euh, d’ailleurs, en parlant de technique magique, coupa Uhr, la pierre,
elle est où ? C’est toi qui l’avais, Zach, non ?
Zach
Il y eut un silence.
— La pierre ? C’est avec la pierre que vous m’avez retrouvée ? demanda
Sélène.
— Oui, la pierre qu’a enchantée Irdann, répondit Uhr. C’est toi qui l’avais
non, Zach ?
— Oui, il me semble, commença-t-il.
— Ça veut dire que Silwë a réussi à vous la donner ? Comment ?
questionna Sélène avec excitation.
— Je veux bien qu’on reprenne tout depuis le début. Mais en mangeant
quelque chose, de préférence, répondit Zach en pointant la soupière qui
avait été posée près de leur table d’appoint.
Et tout en se restaurant de soupe et de pain, ils racontèrent leurs aventures.
Farl commença par son intrusion dans le château, espérant retrouver Silwë qui était en fait « partie » voir Sélène. Puis Uhr raconta comment il était parti chercher Zach, et celui-ci compléta en racontant l’altercation avec les ivrognes de la taverne du Rat qui pisse, et leur rencontre avec Silwë et Aldariel.
Puis ils passèrent un moment à recouper leurs informations respectives sur ce qui s’était passé dans la « cachette » de leurs ennemis.
— J’ignorais que les mages pouvaient prendre le contrôle des sorts des
autres, commenta Uhr après les explications de Sélène.
— C’est souvent utilisé pour l’apprentissage, pour aider ceux qui
apprennent de nouveaux sorts. Un mage expérimenté peut alors
guider... je l’avais déjà fait mais jamais en m’opposant à un autre
mage ! Je ne savais même pas que j’en étais capable. Je crois que le
fait de voir Zach en danger m’a donné l’énergie... ajouta-t-elle en
souriant.
Il sourit lui aussi. Il était à la fois impressionné, soulagé, épuisé, et il ne savait pas exactement où se placer vis-à-vis de la jeune femme. Elle tenait à lui, certes, et vu ce qui s’était passé il y a quelque temps, il pouvait légitimement penser qu’il y avait plus. Mais le considérait-elle vraiment comme un amant ? Un ami très cher ? Autre chose ?
— Et donc, la pierre, elle est passée où, Zach ? C’est toi qui l’avais alors, si
j’ai bien suivi ? demanda Uhr en interrompant ses pensées.
— Je l’avais dans la main au moment où les hommes m’ont repéré,
précisa-t-il.
— « Ils » l’ont prise alors ! s’exclama Sélène, horrifiée. Ils peuvent donc
encore me retrouver ?
— Ne panique pas, Sélène, encore faudrait-ils qu’il se rendent compte de
son pouvoir, répondit Uhr. Cet enchantement est peu connu !
— Non, mais en fait je suis presque sûr de l’avoir lâchée quand ils
m’ont repéré, dans la forêt, ajouta Zach. Je l’avais en main à ce
moment-là.
— Tu es sûr ? insista Sélène, inquiète.
— Je ne suis pas sûr de l’endroit où elle est tombée, mais un peu plus tard
ils m’ont fouillé pour me prendre mon épée, mon couteau et vérifier que je
n’avais rien d’autre sur moi... ils n’ont pas trouvé de petite bourse
contenant une pierre, c’est certain.
— Tu penses qu’ils auraient pu la ramasser ? demanda Uhr.
— Peu probable. Un petit caillou insignifiant par terre ? Il faudrait
déjà savoir qu’elle existe. Et même dans ce cas-là la retrouver n’est
pas simple car elle ressemble à n’importe quelle autre pierre. Nous
pouvons remercier Irdann d’avoir choisi un objet aussi simple pour son
enchantement, n’importe quel objet humain aurait éventuellement pu attirer
l’attention.
Ils marquèrent une pause, un peu soulagés.
— Mais existe-t-il un moyen de retrouver un objet enchanté de la sorte ?
demanda Uhr, pensif.
— On n’a pas de paladin ni de prêtre de Melna sous la main, répondit Farl,
donc difficile de répondre à cette question.
— À ce propos, vous avez quelles nouvelles d’Irdann ? reprit Sélène d’un air
inquiet.
— À ma connaissance, Sam est toujours en route, elle n’a pas encore
atteint le village de Volnay. Il faudra voir si on ne va pas lui porter
assistance...
— Oui, mais on peut discuter de ça demain, coupa Farl en bâillant. Il est
très tard et nous sommes tous épuisés.
Tout en se levant, il mit la main dans sa poche, et sembla se rappeler de
quelque chose.
— Oh, attendez ! Il s’arrêta et sortit de sa poche un éclat de pierre
orangée, allongé et long comme le poing, qu’il posa sur la table.
— Oh ! s’exclama Sélène. C’est un morceau de la pierre brisée d’Éole
non ?
— Oui. Je l’ai ramassé, je ne sais plus quand... je n’aurais pas dû ?
Sélène haussa les épaules tout en prenant l’éclat dans sa main.
— Si tu n’as rien eu, c’est que tout va bien !
— Est-ce que tu crois que ça peut te servir ? demanda Farl. Vu que tu n’as
plus ton bâton...
— Probablement.
Elle ferma les yeux et sembla se concentrer quelques instants. Zach se
demanda s’il n’y avait pas un filament de lumière qui sortait de ses
paupières, jusqu’au morceau de pierre qui s’alluma légèrement. Puis elle les
rouvrit brusquement. Ses yeux, légèrement lumineux, étaient en train de
redevenir normaux.
— Oui. Ça peut être mieux que rien. Il y a juste un problème.
— Ah ? demanda Zach.
Elle lui tendit sa paume ouverte.
— Touche l’éclat.
Un peu hésitant, il toucha du bout des doigts la pierre qui reprenait
progressivement son aspect habituel. Elle était froide comme un morceau de
glace. Farl et Uhr touchèrent à leur tour la pierre et eurent la même
réaction de surprise. Sélène hocha la tête.
— Et je n’ai fait qu’entrer en contact avec la pierre... Si je l’utilisais à mains
nues, je me brûlerais avec le froid.
— C’est pour ça que les pierres sont souvent montées sur des bâtons ?
demanda Farl.
— Oui.
— On peut peut-être bricoler un support de fortune pour cette pierre si tu
veux. Ça pourrait te servir... parce qu’en attendant de récupérer le tien,
on est mal partis pour t’en trouver un ici. Et Talecombe est trop
loin.
Sélène prit un air contrarié.
— Si c’était aussi simple... en fait à travers un matériau normal ça ne
fonctionne pas. Il faut un support spécial, harmonisé avec la pierre de
magie.
— Ah ? Farl prit un air déçu.
— Je vais le garder quand même, on trouvera peut-être une solution pour
cette histoire de support. Et cette fois je vais dormir, je ne tiens plus
debout !
Ils se traînèrent plus que ne marchèrent vers les couchettes de paille, ivres de fatigues. Sans qu’il ne lui propose, Sélène s’installa spontanément sur son lit et se blottit dans ses bras. Était-ce parce qu’elle cherchait juste du réconfort après toutes ces épreuves ou... ?
Il se remémora une pensée qu’il avait eue un jour, il y a très longtemps, en la rencontrant. Qu’il s’était juré de ne pas se lier à une noble, ça n’attirait que des ennuis. Et le genre d’ennuis qu’il avait, de fait, connus depuis sa rencontre dépassait ses rêves —ou plutôt ses cauchemars— les plus fous. Alors peut-être que c’était trop tard de toutes façons. Il passa doucement son bras autour d’elle, et s’endormit avant d’avoir le temps de réfléchir plus.
Sam
— Et pouvez-vous me dire quel est le village de l’autre côté de ce pont ?
demanda Sam tout en rendant la monnaie
— C’est Volnay. Puis sur la même route, plus loin, vous trouverez
Colbéliard. Ce sont deux petits villages sans grand intérêt, répondit une
vieille femme, ravie de lui acheter un joli sablier orné.
— J’y passerai quand même. Merci !
Sam trépignait d’impatience, elle savait qu’elle touchait au but, et n’avait qu’une envie, c’était de lancer son cheval au galop pour arriver plus vite, même si elle reconnaissait qu’avoir une couverture adéquate lui était très utile, car beaucoup de gens lui avaient posé des questions. Pas des questions spécialement intrusives, mais simplement des gens aimant discuter. Elle avait vite enrobé son histoire, et n’hésitait pas à rajouter quelques potins de la capitale par-dessus.
Mais là, si près du but, elle n’en pouvait plus. Sitôt le dernier client parti, elle rangea à la hâte son matériel, qu’elle avait simplement étalé sur un grand drap de la place, juste à côté de sa charrette. Elle se mit en route vers le fameux pont qui traversait l’Irande.
Ce pont était certes un peu grossier et étroit, mais robuste et solide. Il valait mieux, car il n’y avait pas d’autre pont pour traverser la rivière avant un moment. Une quinzaine de minutes plus tard, elle arrivait en vue du village de Volnay. C’était un petit village de la vallée, qui passait bien juste dessous de la route des falaises. Il paraissait crédible qu’un homme dévalant la pente raide dans la forêt arrive non loin du village. Ce n’était pas le seul village des environs à avoir cette caractéristique cependant. Sans son nom, et sans savoir où chercher dans le village, elle aurait pu mettre des semaines à le retrouver...
Elle traversa le centre du village, puis se dirigea vers la forge. On était
en milieu d’après-midi, et il y avait du monde sur place. Heureusement,
lorsqu’elle commença à adresser la parole au forgeron, les gens étaient
progressivement en train de partir.
— J’ai besoin de faire vérifier les fers de mon cheval, je crois qu’il y a un
souci, commença-t-elle.
Elle n’avait aucune idée de son nom, Irdann ne lui ayant pas donné. Elle
espérait juste que c’était bien le forgeron en question et qu’il n’y en ait pas
d’autre.
Après quelques paroles banales, il se retrouva seul avec elle en train de
dételer la charrette pour mieux soigner le cheval. Elle décida de se lancer
directement.
— Je suis une amie d’Irdann.
Il sursauta légèrement.
— Je ne vois pas de qui vous voulez parler.
Et il reprit son travail, finissant de détacher la charrette et emmenant la
jument un peu plus loin afin de vérifier ses pieds. Évidemment, il n’avait pas
sursauté pour rien. Il était nerveux et ça se voyait.
— Je suis venue pour l’aider, insista-t-elle. Dites-lui que Samantha de
Touryre est là.
L’homme se referma et commença à soulever les sabots. Elle s’apprêtait à
relancer une remarque, impatiente, quand il se redressa en posant le
sabot.
— Il me manque des clous. Je vais en chercher, attendez-moi ici.
Et il s’éloigna sans plus d’explications.
Irdann
Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait pas eu de nouvelles. Ni de ses amis, ni des hommes qui le cherchaient. Il n’avait pas osé en demander plus à ses hôtes, qui faisaient déjà beaucoup pour lui. Il essayait au maximum de rester loin des fenêtres, et de toutes façons il avait toujours beaucoup besoin de se reposer. Il continuait à faire de son mieux pour aider Delia, même s’il ne pouvait pas faire grand-chose en pratique. Garder ses enfants lorsqu’elle s’occupait de la maison ou de ses travaux de couture —et encore, il aidait plutôt Alne à s’occuper de son petit frère— et lui apprendre des choses.
Il était en train de l’aider dans sa lecture quand il entendit Vithau rentrer. Il était tôt, d’habitude il travaillait presque jusqu’au coucher du soleil.
— Irdann ?
Vithau entra dans la pièce dans laquelle il se trouvait. Il jeta un œil à la
fenêtre comme s’il vérifiait qu’il n’y avait personne qui l’espionnait.
— Est-ce que tu connais une femme du nom de Samantha ?
— Oui, pourquoi ?
— Elle te cherche. Qui est-elle ?
Son cœur bondit dans sa poitrine et il se leva avec enthousiasme. Ou plutôt,
il essaya, et la douleur de sa jambe le rappela bien vite à la réalité. Puis il
s’arrêta. N’avait-il pas dit à Sam de justement ne pas venir le secourir ? Il
hésita. Et si c’était un pège ?
— Est-ce que... À quoi ressemble-t-elle ?
— Grande, brune, à peu près ton âge. L’air particulièrement décidé. Elle
m’a dit qu’elle était Samantha de Touryre.
Il sourit. Sa ville d’origine —d’où elle s’était enfuie avec son aide— était
bien trop lointaine pour qu’il y ait un risque à l’évoquer.
— Très peu de gens savent d’où elle vient, elle ne partage pas ce secret avec
n’importe qui, répondit-il en souriant, soulagé, et la description
correspond. Je n’espérais même pas qu’elle vienne m’aider ! C’est
inespéré.
Vithau sembla se détendre un peu.
— Je vais la faire venir alors. Elle est arrivée avec une charette, qui
ressemble à celle d’un marchant ambulant. Remarque ça sera plus facile
pour te transporter.
Delia arriva alors dans la pièce.
— Je t’avoue que je serai soulagée quand tu ne seras plus là. Non pas que je
ne veuille pas de toi ici, mais il y avait ces soldats qui tournaient autour, et
puis ton histoire étrange... et puis tu seras mieux auprès des tiens dans tous
les cas.
— Tu vas partir ? demanda Alne. Est-ce que tu reviendras ?
Il marqua une pause. Il s’était attaché à la petite, qui aimait beaucoup
discuter et apprendre avec lui durant les longues journées de dur labeur de
ses parents.
— Si je peux, je reviendrai, je te le promets, lui répondit-il en souriant.
Sam
Après une attente qui lui avait paru interminable, le forgeron
avait enfin accepté de la mener à Irdann. Ils avaient pris le temps de
ré-atteler le cheval afin de pouvoir mettre le paladin blessé dans la
charrette.
— Si je puis me permettre, lui dit-il en chemin, faites attention. Il y
avait deux hommes, des soldats apparemment, qui cherchaient votre
ami.
— Oh. Inquiétant. Ils étaient comment ?
— À cheval, armés. Ils prétendaient être d’un comté voisin et offraient
une forte récompense à qui les mènerait à eux. Deux cent pièces
d’or.
Elle eut un frisson.
— Mais c’est une somme énorme !
Il hocha la tête.
— Pour moi, c’était signe que ces gens-là n’étaient pas nets. Même les têtes
mises à prix pour sérieux crime vont rarement jusque-là. Et dans ce cas-là,
on en entend parler. Et puis votre ami... il nous a dit que si on avait le
moindre doute il voulait qu’on le livre aux soldats officiels. Et ça m’a donné
un peu plus confiance. Un dangereux assassin —comme ils disaient—
m’aurait juste promis le double de la somme... que je n’aurais jamais vue de
toutes façons. Ha !
Ils arrivèrent à la maison, et attachèrent le cheval devant, puis entrèrent.
Irdann était là, assis le torse nu et couvert d’un bandage à l’épaule
droite. Il avait le visage couvert de coupures en train de cicatriser, et il lui
sourit dès qu’il la vit.
— Sam !
— Irdann ! Dans quel état tu es !
Il essaya de se lever mais grimaça. Il avait probablement d’autres
blessures.
— Ça va. Vu ce qui m’est arrivé, je suis content d’être en vie. Pourquoi es-tu
venue me chercher ? Il fallait sauver Sélène en priorité...
— T’inquiète. Les autres s’en occupent. Je te raconterai ça en chemin, mais
tu les connais, ils sont plein de ressources.
Il sourit. Elle s’avança pour l’aider à se relever.
À cet instant, dans son dos, la porte s’ouvrit brusquement. Delia poussa
un cri. Sam se retourna pour voir deux hommes, armés chacun d’une épée,
qui venaient de pénétrer dans la maison.
— Ah ! Il est là ! s’exclama le premier en apercevant Irdann qui avait
pâli.
— Je savais bien qu’il était caché chez l’un des villageois. On a bien fait de
surveiller...
Sans même jeter un regard aux habitants des lieux, ni même à Sam, ils
s’avancèrent et pointèrent leurs épées sur Irdann.
— Toi. Lève-toi et mets calmement tes mains sur la tête. Si tu peux.
— Non ! hurla Sam, en s’interposant.
L’homme qui était le plus près la dégagea d’un coup de coude puis pointa
son épée sur elle.
— N’y pense même pas, ma jolie.
Sur l’injonction de l’homme, Irdann avait essayé de se lever, et fit une
grimace de douleur. L’homme dut le soutenir pour qu’il fasse quelques pas,
tout en le menaçant avec son arme.
Sam, toujours au sol et sous le choc, à la fois de colère et de peur,
entendit alors la porte se claquer.
— Laissez cet homme tranquille maintenant.
Vithau avait fermé la porte et pris dans ses mains une pelle bien lourde. Sa
femme se tenait à côté de lui avec une longue pique de métal pour attiser le
feu. Ils tremblaient.
— J’avais encore quelques doutes, mais maintenant je sais qui sont les
soi-disant dangereux assassins, continua-t-il.
Sam se releva doucement, se demandant si le brave couple avait une mince
chance contre leurs adversaires. Après tout les forgerons sont généralement
très musclés et savent ce que c’est qu’une arme...
L’homme qui tenait Irdann s’adressa à son compagnon.
— On fait quoi ?
— Te casse pas la tête.
Il délaissa Sam pour s’approcher d’Alne, qui était restée dans un coin, figée
de terreur.
— On prend un otage et on sera tranquilles.
Il attrapa la petite par le bras, qui n’osa même pas se débattre, trop
effrayée par l’énorme épée de l’homme.
— Bon, maintenant vous allez être tous très sages et nous laisser
partir.
Vithau et Delia blêmirent.
— Nous allons emmener cet homme et votre fille avec nous, et nous la
laisserons dans l’auberge du prochain village, ce soir. Si vous tentez de nous
suivre ou d’y aller trop tôt... elle y passe. C’est clair ?
Sam regarda les deux hommes charger leurs prisonniers sur leurs chevaux, puis s’installer derrière eux. Elle était pâle de rage. Elle n’avait qu’une envie, c’était de foudroyer ces deux hommes sur place, et tant pis si c’était en pleine rue. Mais elle ne pouvait pas prendre le risque de foudroyer la petite fille qui avait été prise en otage. Irdann, en tant que paladin, était immunisé, mais pas elle... Si elle arrivait à faire en sorte qu’ils soient regroupés...
Elle rentra dans la maison, face aux deux parents dévastés.
— Vite, je crois que j’ai une idée.
— Pour sauver notre fille ? Ou votre ami ? demanda Delia d’une voix
faible.
— Les deux. Est-ce que vous connaissez un moyen d’arriver plus vite au
pont sur l’Irande ? Avant eux ?
— Oui, il y a un raccourci, et si on lance ton cheval au galop... ils ne vont
pas aller vite avec leur chargement, répondit Vithau.
— Alors armez-vous et venez avec moi. Vite !
Les deux époux se regardèrent un instant, et le désespoir fit
vite place à la détermination. Delia se retira dans la maison pour
prendre soin de son autre enfant, son mari mit la lourde pelle sur son
épaule, et la suivit dehors. Le brave homme était plutôt bien bâti, et
un coup bien placé de cette arme improvisée pouvait s’avérer très
efficace.
— Quelle est ton idée ? demanda-t-il tout en détachant le cheval.
— Je t’explique en chemin. Tu vas probablement trouver ça impossible
mais...
Irdann
Irdann avait envie de pleurer de désespoir. Tout ce temps passé, à se cacher, pour se retrouver finalement entre leurs mains. Juste au moment où Sam était enfin venue le chercher ! Et avec la pauvre petite Alne en plus. Vu leur style, il n’était même pas sûr qu’ils la relâcheraient vivante pour de bon... il se sentait terriblement coupable vis-à-vis de Vithau et de sa famille, eux qui l’avaient recueilli et soigné.
Les deux hommes n’avaient même pas pris la peine d’être discrets, et leur passage dans les rues de la ville leur avait valu plusieurs regards curieux et inquiets. S’ils ignoraient tout d’Irdann, hors la rumeur qu’ils avaient fait courir, ils devaient probablement connaître la fille aînée du forgeron. Mais les épées des deux hommes, ainsi que les arbalètes accrochées aux selles des chevaux, avaient dissuadé quiconque d’intervenir.
Il ne pouvait pas faire grand-chose où il était, l’homme dans son dos lui avait attaché les mains au pommeau de la selle, mais avec ses blessures il ne serait pas parti loin de toutes façons. Et les mouvements du cheval, même au pas, lui faisaient terriblement mal au côté gauche. Il essaya néanmoins d’adresser un sourire rassurant à Alne, qui sanglotait doucement. Pauvre enfant...
— Qu’est-ce qu’il se passe devant ? Il y a quoi sur le pont ? demanda
l’homme dans son dos en arrêtant sa monture.
— Une charrette renversée ? Qu’est-ce que ça veut dire ? répondit son
compagnon.
Ils firent avancer les chevaux prudemment, et purent bientôt distinguer
précisément ce qu’il s’y passait. Une charrette renversée sur le côté,
toujours attelée, bloquait l’accès au pont.
— Qu’est-ce que c’est que ça veut dire ?
— Un idiot qui a renversé sa charrette devant le pont.
— Il serait à côté non ? Et pile de manière à nous bloquer le passage... Je
n’aime pas ça du tout.
Les deux hommes se regardèrent, avec un air inquiet. Irdann réalisa soudainement qu’il s’agissait peut-être de la charrette de Sam... il ne l’avait vue que brièvement mais... était-elle là ? Le terrain était dégagé mais il y avait néanmoins des endroits où elle aurait pu se cacher...
L’homme qui tenait Alne approcha sa monture de l’obstacle, et poussa
un cri de surprise.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Les roues de la charrette sont prises dans de la végétation. Des ronces on
dirait.
— Quoi ? Quelle est cette sorcellerie ?
Il s’approcha à son tour pour regarder, et Irdann put observer lui aussi
plusieurs branches de ronces aux épines acérées qui entouraient les roues. Il
retint un sourire. C’était bien l’œuvre de Sam...
— Il faut dégager ça, ça ne prendra pas très longtemps.
L’homme derrière Alne mit pied à terre et s’approcha, pensif, puis se
tourna vers son compagnon.
— Non. Ça sent l’embuscade. C’est évident.
— Possible. On tue l’otage ?
Irdann eut un frisson dans le dos.
— Pas tout de suite. Mettez-vous à distance, puis fais descendre Irdann, et
garde-les tous les deux. Je vais aller explorer les alentours. Je crois que j’ai
vu du mouvement par là...
Ils mirent pied à terre et forcèrent les deux otages à faire de même. Ils
les firent s’asseoir sur le sol, à bonne distance du pont. Pour mieux les
surveiller, l’homme avait dégainé son arbalète et la pointait sur
eux.
— Fais en sorte qu’elle n’ait pas envie de s’enfuir, lui demanda l’homme.
Sinon je l’aligne sans état d’âme.
L’homme semblait du genre à exécuter ses menaces, surtout qu’il était
particulièrement nerveux. Irdann prit alors la petite dans ses bras. Elle
étouffa un sanglot et s’y blottit, toujours aussi terrorisée.
Son compagnon s’avança vers un large rocher, avec son épée et son arbalète à la main. Était-ce là où se cachait Sam ?
Soudain, à une vitesse impressionnante, des nuages gris sombre s’amoncelèrent au dessus d’eux. Et soudain il comprit. Il serra encore plus fort Alne contre lui, pour lui faire barrière de son corps.
Dans un fracas assourdissant et une lueur aveuglante, un éclair tomba droit sur l’homme qui les retenait en otage. L’éclair contourna Irdann comme si une bulle de protection l’entourait, et épargna les jambes de son agresseur, mais son torse et sa tête prirent la foudre de plein fouet. Il s’effondra dans un râle.
Sam
Sam poussa un soupir de soulagement. Sa « foudre » n’était pas systématiquement mortelle, il pouvait peut-être s’en sortir avec un peu de chance, mais il avait l’air d’être salement amoché. Hors combat en tous cas. Plus qu’un à gérer, mais il était encore lourdement armé...
Le second homme se retourna et poussa un cri de surprise en voyant son
compagnon s’effondrer foudroyé.
— Qu’est-ce que c’était que ça ?
Il ajusta son arbalète vers les deux otages. À cet instant, Vithau, qui était resté bouche bée jusque là, bondit de derrière le rocher, et fut sur l’homme en un instant. D’un violent coup du tranchant de sa pelle, il lui fracassa la tête. L’homme s’effondra, le crâne éclaté.
— C’était la grande déesse qui punissait les assassins.
Il sembla contempler avec horreur l’homme mort à ses pieds pendant
quelques instants, puis il se précipita vers sa fille.
— Alne !
Vithau prit sa fille dans ses bras, en laissant échapper des larmes de
soulagement.
— Papa !
Heureusement, elle n’avait rien, grâce à Irdann, qui se relevait
péniblement. Sam s’approcha à son tour, tout en constatant au passage la
mort des deux hommes.
— Alors comme ça... tu es bien une prêtresse ? demanda-t-il, à la fois
impressionné et soulagé.
— Comme tu peux le constater. Et Irdann est un paladin. Il est
naturellement immunisé à la foudre divine, et c’est comme ça qu’il a pu
protéger Alne.
— Je ne sais pas comment te remercier...
Elle le coupa d’un geste.
— Tu n’as pas à me remercier. Si Irdann n’était pas tombé chez toi, tu
n’aurais pas eu besoin de moi pour sauver ta fille. Tu n’aurais pas eu
besoin de tuer un homme pour la défendre. C’est moi qui dois te
remercier.
Il n’osa pas répondre tout de suite, contemplant le carnage autour de
lui. Sans lâcher sa fille, qui se blotissait contre lui, il reprit.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? La foudre va attirer des gens du village.
Souhaites-tu leur révéler ton identité ?
Elle n’avait pas vraiment réfléchi à ça. Ce fut Irdann qui prit la
parole.
— Je pense qu’il vaut mieux que non. Il vaudrait mieux qu’on s’en aille au
plus vite... il faudrait dégager ce pont.
Il tenta de faire un pas vers la charrette renversée, mais fit une grimace de
douleur et s’arrêta. Vithau hocha la tête.
— Nous allons nous en charger.
Le forgeron partit ramasser l’épée d’un des hommes, et avec
l’aide de Sam, il ne leur fallu que quelques minutes pour dégager
les ronces et remettre la charrette sur ses roues. Le châssis avait
été abîmé lors de leur course folle —ce genre de charrette n’était
pas fait pour aller à pleine vitesse sur des chemins de terre—, mais
réparable.
— Nous n’allons pas pouvoir faire toute la route avec ça. Il faudrait la
réparer.
— Dans le village il ne sera pas dur de trouver quelqu’un pour le faire. Je
connais... commença Vithau.
— Il est probablement plus simple de partir avec les chevaux de ces
hommes, interrompit Irdann.
— Tu pourras monter à cheval ? demanda-t-elle.
Il fit une grimace.
— Difficilement. Mais il vaut mieux partir au plus vite, et puis je pense qu’il
est plus sûr pour vous —il désigna le forgeron, sa fille, et plus largement le
village au loin— qu’il ne reste pas trop de traces de ces hommes, et
qu’on parte avec leurs chevaux. Des chevaux de soldats, avec un
harnachement de qualité comme celui-là, ce n’est pas discret ici.
Si « ils » les repèrent, je ne voudrais pas qu’ils vous cherchent des
représailles...
— Commençons par aller les chercher ? proposa Vithau.
Il ne leur fallu que peu de temps pour retrouver les deux montures, qui
s’étaient juste un peu éloignées, effrayées par la foudre.
— Si nous prenons ces bêtes, tu peux éventuellement garder la charrette et
le cheval d’attelage.
Le forgeron hocha la tête.
— Ce genre de charrette est commun par ici. Il me sera facile de la vendre,
même abîmée, ou de la faire réparer pour l’utiliser. Et je suis un homme de
chevaux... je connais la valeur de tout cela.
En se retenant de vomir sur place, Sam fit ensuite le tour des deux cadavres. Ils y avait sur eux un peu de monnaie, leurs vêtements et des lettres, écrites dans une langue bizarre, ou probablement codées. Elle les rangea soigneusement dans ses poches, se disant qu’elle aurait le temps d’essayer de les déchiffrer plus tard. Enfin elle prit ses propres affaires dans la charrette, y laissant les babioles à vendre, puis revint vers le forgeron, en train de réconforter sa fille.
— Tiens, partageons au moins leur monnaie.
Elle lui tendit une des deux bourses. Vithau hésita.
— Prendre l’argent de ces hommes...
— Ils sont morts, et tu l’as dit toi-même, c’étaient des affreux bandits. Et
bon, il n’y a pas tant que ça, au final. De la menue monnaie, et quelques
dizaines de pièces d’argent. C’est une somme, c’est vrai, mais on est loin des
deux cent pièces d’or.
Il hocha la tête et prit la bourse qu’elle lui tendait.
— À moins que tu ne veuilles les prendre, on va garder l’arbalète et l’épée...
enfin celles qui ne sont pas carbonisées. Tu peux garder aussi le contenu de
la charrette... ce sont de menus objets de colporteur, ils nous encombreraient
de toutes façons. Ça ne te gène pas ?
— Bah, il y a bien des gens dans le village qui y trouveront usage. Tu sais,
ce n’est pas un endroit riche... À propos de riche...
Il semblait un peu mal à l’aise.
— Es-tu vraiment le fils du duc, alors ? demanda-t-il à Irdann.
Celui-ci hocha la tête.
— Oui. Même si j’admets que toute mon histoire est incroyable... je ne sais
pas comment vous remercier, toi et Delia, pour tout ce que vous avez fait
pour moi.
Le forgeron ne répondit rien, et posa sa fille sur le siège « cocher » de la
charrette. Puis il prit le cheval par la bride et commença à se mettre en
route.
— Je ne sais pas qui tu es vraiment et si je te crois, au fond, Irdann. Mais
une chose est sûre, tu es un brave type. Les nobliaux d’habitude n’ont
que faire de petites gens comme nous, et se fichent de savoir que
nous pouvons nous retrouver broyés dans leurs problèmes à eux.
J’espère de tout cœur que tu vas retrouver la noble dame dont tu
parlais.
— Au revoir, Irdann, ajouta la petite en agitant la main vers lui. Elle
souriait pour la première fois, malgré ses larmes, depuis la venue des
hommes.
— Au revoir, Alne, lui répondit-il. Si tout s’arrange, je te promets que je
reviendrai te raconter une drôle d’histoire !
Puis Vithau, guidant le cheval et la charrette, leur tourna le dos et prit la direction du village.
Irdann
Il eut un petit pincement au cœur quand il les vit s’éloigner. Mais Sam
le tira vite de sa rêverie.
— Viens, Irdann. Il ne vaut mieux pas traîner, comme tu l’as dit.
Ils rassemblèrent leurs affaires, puis ils montèrent sur les chevaux des deux
hommes. Il grimaça de douleur en se mettant en selle, mais il était tellement
soulagé d’être enfin sorti d’affaire qu’il le supporta facilement les
mouvements du cheval, pour le moment au pas.
— Où allons nous d’ailleurs ?
— Nous logeons dans une ferme aux alentours du château du duc De
Vane.
— Nous ?
— Bon. Je crois que je vais tout t’expliquer depuis le début...
![]()
Sélène
L’air concentré et la sueur coulant de son front, Sélène remuait le contenu du grand chaudron à l’aide d’un long bâton de bois. Il faisait déjà chaud dehors, et avec ce qui se dégageait de l’âtre et du chaudron, il y avait de quoi transpirer. D’ailleurs, son contenu bouillait depuis un petit moment et une odeur caractéristique s’en dégageait.
C’est à cet instant que Zach entra dans la pièce. Devant la scène, il
s’arrêta, incrédule.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Elle éclata de rire devant son air ahuri.
— Une lessive.
Elle lui montra, du bout de son bâton, ses vêtements qui trempaient dans le
chaudron.
— La vieille Manier m’a laissé l’utiliser, et m’a prêté quelques vêtements à
elle en attendant.
Il hocha la tête. Sélène portait un simple jupon bleu foncé sur une chemise
gris clair, et ses cheveux étaient retenus dans un foulard, afin de ne pas les
avoir dans les yeux.
— J’étais venue te demander... sais-tu où es Farl ?
— Il est parti en ville, observer ce qui se passe au château du duc... Vérifier
que les elfes vont bien. J’imagine que le sosie et son acolyte vont continuer
de faire « comme si » j’étais encore entre leurs mains —un frisson la
parcourut, malgré la chaleur—, mais au cas où...
— Ah oui. Il fait bien. Bref. Je dois finir d’abreuver les animaux, et après je
suis libre. Tu me rejoins ?
— D’accord.
Zach sortit, et Sélène continua à remuer doucement sa lessive. Non pas que ses vêtements soient si sales, elle avait connu pire. Mais elle ressentait un besoin urgent de faire disparaître l’odeur que ses vêtements avaient accumulée pendant sa captivité. Cela l’aidait à mettre de côté cet épisode particulièrement traumatisant.
Elle se sentait de mieux en mieux, après une bonne nuit de sommeil, un bon petit-déjeuner et le décor rustique et simple d’une ferme. Il y avait des petites tâches à faire çà et là pour rendre service, et même si parfois elle trouvait cela physiquement épuisant, elle s’y attelait presque le sourire aux lèvres tant elle était soulagée d’être libre.
Sa blessure à l’épaule était guérie, comme celle d’Uhr. Même sans son bâton, elle avait réussi à soigner les plaies, qui heureusement n’étaient pas trop graves. Elle avait juste pris son temps afin de ne pas se fatiguer. Il lui restait une fine cicatrice, qu’elle n’avait pas réussi à faire partir. Généralement plus la blessure était légère et récente, moins elle laissait de traces, mais sans outil et en se soignant soi-même... ou alors c’était que le traumatisme lié à sa blessure —elle tremblait encore à ce qui aurait pu se passer— la rendait difficile à soigner. Elle s’était demandée si un autre mage aurait été en mesure de s’en charger, avant de réaliser que le seul mage soigneur qu’elle pouvait trouver dans la région était probablement Septim, et qu’elle espérait bien ne pas avoir à croiser sa route.
Parfois, il lui arrivait de se demander si elle pouvait rester là pour de bon. Vivre dans une ferme comme celle-ci, auprès de Zach, faire oublier ses origines et son don de magie, et juste vivre simplement. Au fond, elle doutait de s’ennuyer vite dans cette routine, et elle savait très bien que tout le complot dans lequel elle et ses amis se trouvaient n’allait pas se dénouer tout seul. Elle profitait juste pleinement de cette « pause » avant que tout cela ne la rattrape.
Uhr
On était en fin d’après-midi, et Uhr, posé à l’ombre juste devant l’ouverture de « leur » grange, recousait avec application sa tunique déchirée. Sa blessure n’était plus qu’un mauvais souvenir. Sélène était vraiment très efficace, même sans son bâton de mage. Elle n’avait cependant pas de sort puissant pour recoudre les vêtements, mais il y avait plus grave.
Il avait presque terminé quand des pas traversant la cour lui firent lever
les yeux. Zach et Sélène s’approchaient.
— Tiens ? Je te cherchais tout à l’heure Zach. Tu étais passé où ?
— Ah oui, c’est vrai, tu avais parlé d’entraînement de combat. Je suis
disponible maintenant si tu veux, répondit-il en esquivant sa deuxième
question.
Uhr se leva et mit son ouvrage de côté, puis prit des bâtons posés contre le
mur, qu’il avait taillés pour l’occasion, de différentes tailles. Il en lança un à
Zach, et s’apprêta à en lancer un à Sélène.
— Tu veux t’entraîner aussi ?
Seulement à moitié surprise qu’on lui propose, elle hocha la tête et prit le
bâton.
Il n’eut pas besoin de longtemps pour constater que Zach maîtrisait plutôt bien l’épée. Son style n’était pas des plus académiques, mais il était efficace. Il montra à Sélène quelques techniques de combat au bâton, et même si elle était nettement moins expérimentée, elle progressait plutôt bien.
— Pas mal, mais tu peux donner plus de force à tes coups, Sélène, expliqua
Uhr.
— Je n’ai pas tes muscles !
— Même sans mes muscles. Tu as beaucoup plus de force que tu ne le crois.
Le coup doit venir de tout ton corps, pas de tes bras.
Elle envoya deux nouveau coup.
— Beaucoup mieux !
— Je ferais bien une pause, par contre, répondit-elle en s’essuyant le
front.
Zach les attendait assis à l’ombre à quelques mètres de là. Ils
s’exerçaient à tour de rôle depuis un petit moment.
— Au fait, quel est le programme de demain ? demanda-t-il en leur tendant
une bouteille d’eau bien fraîche.
— Je n’ai pas encore eu de nouvelles de Sam. Dans le doute, je pense qu’il
serait bon d’envoyer quelques-uns d’entre nous dans sa direction.
— Elle devait te tenir au courant régulièrement ? Tu as peur qu’il lui soit
arrivé quelque chose ? demanda Zach.
Il haussa les épaules.
— Je ne sais pas à quel point l’enchantement des rêves lui coûte, mais
j’imagine qu’elle s’économise.
Il n’osa pas admettre qu’il s’inquiétait un peu quand même. Certes, Sam
avait de la ressource, et ses enchantements divins étaient particulièrement
puissants —ce qui l’intriguait d’ailleurs—, mais si elle croisait la route des
sbires de Septim cherchant Irdann...
— Qui devrait y aller d’après toi ? demanda Sélène.
— Certains d’entre nous doivent rester ici, il ne vaut mieux pas tous y aller.
J’avais pensé à toi, Zach.
Il vit le visage de Sélène se fermer. C’est vrai qu’ils ne s’étaient pas
beaucoup quittés depuis ce matin...
— ... Et Sélène qui t’accompagne, compléta-t-il.
Leurs deux visages s’éclairèrent un instant. Puis marquèrent un peu
d’inquiétude.
— N’est-ce pas risqué ? demanda-t-elle. « Ils » connaissent nos visages,
non ?
— La direction de Volnay est un peu à l’opposé du bois des Sorcières. Et la
destination est plus éloignée. N’oubliez pas qu’ils vous cherchent toujours...
vous préférez qu’ils tombent sur vous par hasard en vous croisant au
marché ? En plus, ils ne s’attendent pas à vous trouver là-bas, alors que
vous, si. Vous aurez un avantage sur ce plan-là.
Ils hochèrent la tête. Il devait lui-même admettre que son raisonnement
était assez poussé, mais il avait bien réfléchi, et c’était probablement
une des meilleures combinaisons possibles, avec Farl et lui, visages
probablement inconnus de leurs ennemis, au plus près du château du
duc.
— Et de plus, insista Uhr, Irdann est blessé. Je ne sais pas à quel
point, mais j’imagine assez pour que ta présence lui soit d’un grand
secours.
— Je ne suis pas forcément en état de le soigner d’un claquement de doigt.
Sans compter la discrétion nécessaire.
— Tout à fait, c’est pourquoi il vaut mieux que tu sois au plus tôt à son
chevet. Imagine, si tu arrives à le soigner, c’est un bras de plus pour vous
défendre.
— Même deux, si je me souviens bien des compétences du paladin en
combat, précisa Zach.
Il sourit.
— En effet. Et je pense qu’à vous deux vous pourrez vous débrouiller
facilement. En partant avec de bons chevaux, vous irez bien plus vite que
Sam et sa charrette, et vous lui prêterez main-forte.
Ils se regardèrent un instant, puis acquiescèrent.
— Nous préparerons tout cela ce soir quand Farl rentrera.
Silwë
Le tournoi touchait progressivement à sa fin. Il restait encore quelques épreuves que disputeraient les finalistes sur les jours suivants. Apparemment, il y avait plus de participants cette année, ce qui avait allongé la durée des épreuves. Tout se déroulait sans accroc particulier, ce qui était plutôt remarquable. Sur la grand-place, dégagée pour l’occasion, se trouvait l’arène. Des gradins spéciaux pour le duc, sa famille et ses invités étaient installés sur un des côtés, avec une tente pour les abriter du soleil. Sur le côté opposé s’asseyaient des gens, moyennement aisés à riches, ayant payé leur place pour être assis et ne pas avoir à jouer des coudes pour voir le tournoi. Sur le troisième côté, la populace s’amassait pour admirer les archers venus des quatre coins du monde, tandis qu’une grande et épaisse palissade de bois fermait l’arène et récupérait les flèches perdues. Des gardes du duc assuraient la sécurité et contenaient la foule, et à part des petits voleurs à la tire et quelques petites bagarres pour mieux voir, les épreuves se déroulaient sans problème.
N’étant pas une grande passionnée de tir à l’arc, Silwë avait vite fini par s’ennuyer. D’autant que tous ces archers brillants lui rappelaient parfois avec un petit pincement au cœur qu’elle n’avait jamais réussi à bien se débrouiller à l’arc, malgré des efforts. Non pas qu’elle regrettait spécialement sa vie, et le temps passé à maîtriser l’épée, bien au contraire, mais elle s’était toujours sentie un peu à part des autres elfes, et passer tout ce temps avec des archers, elle, l’elfe qui ne savait pas tirer une flèche, ravivait ce sentiment un peu désagréable.
Pour autant, ce sentiment était infiniment moins désagréable que celle d’être prise en otage par le sosie et son valet. Elle essayait autant que possible de se concentrer sur autre chose —le château, le tournoi, les invités comme les elfes noirs qui étaient finalement d’assez bonne compagnie—, mais comme à l’instant, la réalité revenait toujours beaucoup trop vite.
Elle avait déjà essayé de calculer tous les scénarios possibles pour Sélène et Irdann, mais beaucoup étaient assez pessimistes, et pour essayer de rester saine d’esprit, elle avait préféré se concentrer sur autre chose.
Elle soupira. Elle pouvait voir du coin de l’œil ces deux hommes qu’elle haïssait. Slade, debout derrière lui en retrait, avait la posture du bon serviteur, et semblait l’informer de quelque chose. Le sosie, calmement assis, semblait écouter d’une oreille distraite ce qui semblait être une banalité, tout en observant le tournoi. S’agissait-il de banalités en réalité ? Probablement pas, mais elle était bien incapable d’entendre quoique ce soit à cette distance, et il y avait peu de chances que même en étant à côté elle puisse comprendre ce qu’ils se disaient. Parlaient-ils d’elles ? De leurs prisonniers ? D’autre chose ?
Un reflet de lumière l’aveugla quelques instants. Elle tourna la tête vers le côté, où s’amassait la foule des petites gens. Était-ce un hasard ou...
Non. Un deuxième éclair de lumière l’aveugla à nouveau. Ce n’était pas involontaire. Elle chercha du regard dans la foule, et mis quelques instants à trouver l’auteur de ces signaux. Même s’il était plutôt discret, elle reconnut immédiatement Farl, un tout petit miroir à la main. Même à cette distance, voir son visage lui donna envie de sauter de joie. Il lui adressa un regard, un sourire, et il leva son pouce, puis disparut dans la foule quelques instants plus tard.
Elle regrettait de n’avoir pas auparavant mis au point avec lui un code
par gestes. Que voulait dire ce signe ? Bonne nouvelle ? Courage ?
Juste signaler sa présence ? Dans quel but ? Elle se tourna vers
Aldariel, qui était absorbée par l’épreuve. Elle n’avait visiblement rien
remarqué.
— Ça va, Silwë ? demanda-t-elle. Tu as l’air agitée.
— Farl m’a fait signe depuis la foule, répondit-elle.
Elle tourna la tête et plissa les yeux.
— Tu es sûre ?
— Oui. Mais il est reparti. Il m’a juste fait un signe et un sourire...
— Il voulait juste te voir peut-être ? proposa-t-elle en souriant.
Silwë rosit légèrement.
— Peut-être... ou peut-être essayait-il de me faire passer un message
important ?
— Si c’était le cas, il a d’autres moyens, non ?
— C’est vrai. J’espérais... je n’en peux plus de cette situation, soupira-t-elle.
— Si tu veux mon avis, on aura plus d’information en observant et en
discutant avec les deux autres, là, ajouta Aldariel en désignant le sosie et
son complice.
— Tu sais lire dans leurs pensées ?
Elle secoua la tête.
— Non, mais s’il se passe quelque chose de sérieux, je suis prête à parier
que leur attitude va trahir quelque chose...
Farl
Farl s’éloignait à grands-pas de la place où la foule s’amassait. Il n’avait pas pu résister à l’envie de faire un signe à Silwë, mais il savait bien que c’était une très mauvaise idée de lui parler vraiment. Il avait pensé à plusieurs moyens de lui faire parvenir un message, mais au fond, à quoi bon ? Si elles apprenaient que Sélène était libre, elles risquaient de laisser échapper des informations à leurs ennemis. Ou ceux-ci pouvaient alors s’en prendre à elles, maintenant qu’ils n’avaient plus leur principal otage... il valait donc mieux qu’elles l’ignorent pour le moment. Jusqu’à quand...
Irdann
Lui et Sam avançaient plutôt bien. Les chevaux qu’ils avaient récupéré étaient robustes et endurants, et ils ne prenaient que peu de pauses pour aller vite. Il avait toujours très mal à la poitrine entre autres, et sa blessure à l’épaule n’était pas bien jolie, en tous cas de l’avis de Sam qui avait changé son bandage la veille au soir.
Pour éviter de rencontrer trop de gens et surtout leurs éventuelles questions gênantes, il avait revêtu une longue cape pour masquer son bras en écharpe et essayait autant que possible de garder un air impassible lorsqu’ils croisaient du monde dans un village, mais cela l’épuisait. Ils avaient entendu parler d’une « vieille dame » qui avait une très bonne réputation de médecin non loin de là. Peut-être était-elle efficace, peut-être pas. Peut-être était-elle aussi bavarde, et allait raconter leur visite à tout le village... ils avaient préféré ne pas prendre le risque d’aller la voir.
Pourtant, monter à cheval devenait, à mesure que la journée avançait,
une véritable torture.
— Le soir tombe. On va s’arrêter dans ce petit village et peut-être
prendre une chambre d’auberge, s’il y en a une de disponible, proposa
Sam.
— Tu n’avais pas dit qu’on allait plutôt essayer de bivouaquer cette nuit
encore ? Ce serait plus discret...
Elle secoua la tête.
— Vu ton état, je pense qu’il vaut mieux essayer d’avoir un vrai lit, non ?
Et puis on en profitera pour se restaurer un minimum. En plus ce patelin, je
ne m’y suis pas arrêtée à l’aller, donc personne ne m’y a croisée. C’est
l’idéal.
Il soupira de soulagement. Il était un peu gêné d’être à l’origine de ce
traitement spécial, mais la promesse d’un lit effaçait tout cela.
Sam
— Je suis désolée, il n’y a plus de chambre. Vous n’avez pas de
chance, on vient de prendre la dernière ! expliqua la tenancière de
l’auberge.
Elle soupira. Irdann, qui attendait dehors avec les chevaux, allait être très
déçu. Il avait l’air de vraiment souffrir, et elle soupçonnait que le carreau
d’arbalète qu’il avait reçu dans l’omoplate n’était rien à côté du reste. Une
nuit sur un sol dur de plus...
— Pouvons-nous au moins nous restaurer ici ?
L’aubergiste hocha la tête.
— Oui bien sûr, il reste des places à table. Installez-vous là-bas. Je vous sers
quoi ?
— On va commencer par un bon remontant, pour moi et mon compagnon,
puis un bon repas chaud ! Et du fourrage pour les chevaux, si c’est
possible.
Elle sortit faire signe à son ami, puis ils s’assirent à une petite table dans
un coin. Malgré la mauvaise nouvelle, un peu de couleur sembla revenir sur
les joues d’Irdann quand il commença à manger son plat, une délicieuse
soupe de légumes et de poisson.
— Ce n’est pas de chance, l’auberge pleine, commença Sam tout en
commandant encore une boisson.
— Avec tout ce qui se passe au château du duc De Vane, ce n’est pas
étonnant ! Au début on avait beaucoup d’archers venus participer, puis des
marchands, et un peu de tout...
La tenancière baissa un peu la voix en déposant une bouteille et en prenant
la monnaie, arrondie à quelques pièces de plus. Des infos valaient
bien un petit bonus, et puis bon, ce n’était même pas sa bourse,
alors...
— Aussi des gens un peu bizarres, je vous dis ! Il y a une semaine environ,
c’était deux mercenaires. Ou soldats. Pas clair. Ils parlaient d’un assassin et
d’un prix si on les aidait à les retrouver... ça a fait jaser vous imaginez
bien !
Sam s’efforça de garder un air impassible. Les deux hommes morts hier
étaient donc passés par là ! Pourvu que personne ne remarque qu’ils
montaient les mêmes chevaux... généralement les gens prêtaient peu
attention à ces détails, mais...
— ... Et puis les villageois se sont mis à regarder tous les étrangers d’un air
suspect, du coup.
— Ah. Et il y a eu des problèmes suite à ça ? Tiens remettez-moi encore un
verre. Et à mon compagnon aussi, il est fatigué.
Elle ne savait pas trop à quel point Irdann était résistant à l’alcool, mais au
pire ça lui ferait peut-être ne plus penser à ses blessures. Et elle-même
tenait très bien la boisson.
— Bah par exemple, deux voyageurs un peu comme vous sont arrivés en fin
d’après-midi, fatigués, normal. Le gros Jolin les a regardés de travers. Il y
avait de quoi, le p’tit gars avait l’air un peu bizarre, c’est vrai, il était armé,
c’est vrai, mais bon plein de voyageurs le sont en ce moment. Il voyageait
avec sa femme, alors je trouvais pas ça super crédible cette histoire
d’assassin. Enfin bon. Jolin a failli lui en coller une, et ça aurait pu mal
tourner. Mais c’est justement son épouse qui est intervenue et elle les a
calmés. Remarquez, c’est presque dommage pour vous, ajouta la
tenancière en souriant, ce sont ces deux-là qui ont pris la dernière
chambre !
— Drôle d’histoire en effet. Ils sont toujours là alors ?
— Le gros Jolin est en train de cuver son vin dans un coin, au calme,
répondit-elle en point du pouce un paysan au gros ventre et aux larges
épaules. Et les deux autres, ils étaient en train de finir de manger... ah tiens
elle n’est plus là. Son mari finit sa bière.
Et elle pointa du doigt la table au centre, où un homme, seul, sirotait un
verre, l’air épuisé. Sam sursauta en reconnaissant son visage. Elle se tourna
vers Irdann qui hocha la tête.
— Donc si j’étais vous, continua l’aubergiste en déposant un nouveau verre,
restez un peu sur vos gardes, si certains vous trouvent, ou à votre
compagnon —elle pointa du menton Irdann qui tentait de garder un air
neutre—, un air d’assassin... il y en a qui feraient tout pour la promesse
hasardeuse de quelques pièces.
— Merci beaucoup, répondit Sam en laissant un peu de monnaie.
Sitôt la dame éloignée, elle et le paladin échangèrent un regard, puis Sam se leva en direction de l’« étranger ».
Zach
La journée avait été longue. Ils étaient partis le matin très tôt, et avaient chevauché toute la journée. Au début, c’était plutôt agréable, Sélène qui savait à peine tenir en selle faisait des progrès rapides, et ils profitaient simplement d’être tous les deux. L’après-midi avançant, ils avaient commencé à prêter l’oreille aux diverses rumeurs qui pouvaient courir, concernant le village de Volnay, notamment.
Il y avait cette histoire qui les avait intrigués, à propos de soldats du duc qui cherchaient un « dangereux assassin » contre une forte récompense... cet homme recherché avait de bonnes chances d’être Irdann. Leurs ennemis avaient-ils réussi à convaincre le duc ou ses soldats ? À moins que ces hommes ne se fassent passer pour des soldats ?
L’homme qui les renseignait à ce sujet avait commencé à le regarder avec une certaine méfiance, commençant même à l’accuser d’être lui-même le dangereux assassin. La situation aurait plus mal tourné si Sélène, qui était restée d’abord en retrait, n’était pas intervenue en expliquant patiemment que son « mari » était simplement un peu inquiet par cet « assassin » et qu’il craignait pour leurs vies, comme tout le monde après tout. Elle avait alors offert de payer son repas à cette brute et il s’était calmé.
En tous cas la situation s’était tassée, et il finissait tranquillement sa
boisson. Sélène, pas du tout habituée à monter à cheval toute la journée,
était partie se reposer. Il allait la rejoindre quand quelqu’un s’assit juste à
côté de lui.
— Bonsoir, Zach. Je t’offre un dernier verre ?
Il ouvrit des yeux ronds.
— Sam ?
Elle hocha la tête.
— Que fais-tu ici ? lui demanda-t-elle.
— Je suis venu avec Sélène te prêter main-forte pour récupérer Irdann,
repondit-il en souriant.
Son visage s’éclaira et elle ouvrit les yeux ronds de surprise.
— Sélène est avec toi ? Donc...
— Donc oui tout va bien. Ça n’a pas été sans peine, c’est une longue
histoire. Et toi, tu en es où ?
Elle pointa du doigt la table d’où elle venait.
— Nous étions sur le retour, avec Irdann. Tu viens à notre table ?
Irdann
Irdann fut si soulagé d’apprendre que Sélène était tirée d’affaire qu’il en
oublia temporairement ses blessures. Enfin des bonnes nouvelles ! Et puis la
suite de la route lui paraissait soudainement plus sûre aux côtés de ses deux
compagnons.
— Et puis surtout, elle va pouvoir soigner tes blessures, non ? précisa
Sam.
— Ça sera peut-être un peu plus compliqué. Elle...
Zach fit une pause, et regarda autour de lui, puis reprit à voix basse.
— Elle n’a plus son bâton. Donc elle est moins efficace, je crois. Mais elle
peut quand même t’aider. Allons la voir, dit-il en se levant.
— À ce propos, ajouta Sam, nous n’avons pas de chambre pour dormir ce
soir. Et Irdann n’a quasiment pas dormi la dernière nuit en bivouac avec ses
blessures.
— On va trouver une solution, répondit Zach. Au pire on vous laisse
la chambre, au mieux on peut peut-être tous loger dedans ? Elle
est petite mais bon... Je vais voir avec l’aubergiste. On se retrouve
là-bas.
Il se leva à son tour pour aller vers le couloir où se trouvaient les chambres, et la douleur l’envahit de nouveau. Il avait toujours aussi mal à la jambe, entre autres blessures. Il prit le bras de Sam et essaya de marcher à peu près normalement. Certes, il était un peu gêné de devoir prendre le lit de Zach ou de Sélène, mais l’idée d’un autre matelas que le sol dur valait bien cela.
Sélène
Allongée sur un lit pour une personne dans la petite chambre de l’auberge, Sélène avait déjà ôté sa robe et ne portait plus que sa longue chemise qui lui servait de sous-vêtement et de chemise de nuit. Après cette journée à cheval, ses fesses, ses cuisses et le bas de son dos lui faisaient mal, et elle sentait que la journée suivante serait rude. Elle ne pensait pas que tenir en selle serait si fatigant, n’était-ce pas le contraire de ce qu’on cherchait quand on voyageait à cheval ? Enfin avec un peu de chance, d’ici quelque temps elle serait plus à l’aise...
— Je peux entrer ? Je ne suis pas seul...
C’était la voix de Zach. Intriguée, elle se leva et entrouvrit la porte. Elle
ouvrit des yeux ronds en reconnaissant les deux visiteurs.
Ils entrèrent, et Zach posa un lot de couvertures sur le lit.
— On va partager la chambre ce soir. L’aubergiste m’a donné deux-trois
couvertures en plus, on fera comme on pourra.
Elle l’écouta à peine et se précipita vers le paladin, qui avançait en
grimaçant mais semblait lui aussi soulagé de la voir.
— Irdann ! Tu es vivant... mais dans quel état ! Qu’est-ce qui s’est
passé ?
— Je pourrais te poser la même question, Sélène, répondit-il en souriant
malgré de nombreuses coupures au visage.
— Bon, on va commencer par verrouiller la porte et discuter en
privé, hein ? proposa Sam, tout en fermant la porte et en baissant la
voix.
Ils écoutèrent en premier le récit de Sam et d’Irdann, sa rencontre avec la famille de Volnay, les hommes qui le cherchaient, et l’embuscade que la jeune femme leur avait tendue pour sauver l’otage. Puis Sélène raconta —avec encore quelques tremblements dans la voix— sa captivité, la rencontre avec Silwë et la pierre. Zach compléta le récit du « trajet » de la pierre jusqu’à lui, la découverte du repaire où elle était prisonnière, et la manière un peu particulière dont ils l’avaient sortie d’affaire.
— Et c’était quand tout ça ? demanda le jeune paladin.
— Avant-hier, seulement, répondit Zach. Nous avons pris à peine une
journée de repos avant de partir dans votre direction.
— Pourquoi ?
— Uhr s’inquiétait de n’avoir aucune nouvelle, et puis on s’est dit que ce
n’était pas plus mal de venir vous aider ou vous prêter main-forte. Surtout
si Sélène peut te soigner.
— Où es-tu blessé ? demanda-t-elle.
— J’ai pris un carreau dans l’épaule. Puis en roulant sur la pente raide j’ai
pris beaucoup de coups... je ne peux plus marcher, mon genou ne supporte
plus mon poids. Et j’ai mal aux côtes quelle que soit la façon dont je
m’installe... et d’autres douleurs qui cachent peut-être quelque chose, je ne
sais pas.
Elle se mordit les lèvres.
— On ferait peut-être mieux de s’arrêter le temps que je te soigne ? Cela
pourrait prendre quelques jours...
Irdann secoua la tête.
— Non, il faut rentrer au plus vite, coupa-t-il. Si j’ai bien saisi, nos ennemis
savent que Sélène s’est enfuie de chez eux. Ils ont même vu certains
de nos visages, au moins le tien, Zach. En deux jours, ils ont eu le
temps de mettre tout le monde au courant, y compris mon sosie et
son « valet ». Ça veut dire que ces deux-là n’ont plus d’otage et le
savent.
— Et ?
— Et alors ils pourraient être tentés d’en prendre d’autres... et Silwë et
Aldariel sont toujours au château à les croiser tous les jours !
— Ils vont probablement continuer à leur faire croire que Sélène est encore
entre leurs mains non ? ajouta Sam. Après tout, ça ne change pas
grand-chose puisqu’elles ne la voient toujours pas...
— C’est vrai, mais il ne vaut mieux pas traîner quand même. Je ne sais pas
à quel point ils sont au courant pour moi, continua Irdann, mais au bout
d’un moment ils vont se rendre compte que leurs deux hommes, là, ne sont
pas revenus. Ils feront quoi ?
— À mon avis, répondit Zach, ils vont en envoyer d’autres pour « voir » ce
qui se passe. Vont-ils trouver, ça je ne sais pas.
— Il y a de bonnes chances qu’il trouvent au bout d’un moment, compléta
Sam. La foudre, ça aura fait jaser. Si des gens ont trouvé les corps des
bandits, aussi... et puis la région n’est pas si grande.
— D’accord, admettons, il ne faut pas tarder, admit Sélène. Mais tarder
pour faire quoi, au juste ?
Ils marquèrent une pause.
— J’ai eu le temps, pendant des longues journées où j’étais alité, à réfléchir
à la question, répondit le paladin après un silence. Il faut que je confronte
mon sosie le plus publiquement possible.
— Tu es sérieux ? demanda Sam.
— Oui. Puisque mon « secret » est dangereux, le mieux c’est de le révéler à
tout le monde en même temps. Il leur sera difficile de tuer ou de corrompre
toute une ville...
— Ça se tient, admit la jeune prêtresse. Tu veux profiter du tournoi ?
Malheureusement, je crois qu’il se termine aujourd’hui non ?
— Oui, mais la remise des prix a lieu après-demain, précisa Zach.
Si on ne traîne pas, et qu’on n’a pas d’ennui en chemin, on peut
être de retour à la ferme demain soir, et donc être en ville au bon
moment.
Sélène hocha la tête et se leva.
— Alors il ne faut pas traîner à te soigner. Mets-toi ici sur ce lit,
demanda-t-elle à Irdann, et les autres, fermez tout, faites en sorte qu’aucune
lumière ne sorte de cette pièce !
— On doit vous laisser ? demanda Zach.
Elle secoua la tête.
— Vous pouvez rester, c’est même probablement mieux, mais ne me
déconcentrez pas.
Zach
Depuis combien de temps était-il là, assis sur l’autre lit, à côté de Sam, à regarder la jeune magicienne ? Il avait un peu perdu la notion du temps, d’autant que les volets et rideaux était très bien fermés. Elle était là, penchée sur lui, les yeux mi-clos qui laissaient échapper une lueur intense. Des filaments luminescents tournoyaient à travers toute la pièce, et une bonne partie d’entre eux semblaient aller et venir entre Sélène et Irdann, allongé. Si il n’était pas inquiet pour leur sécurité, il aurait presque trouvé cet étrange ballet joli à regarder.
— C’est long, dis-donc, murmura Sam.
— Elle m’a expliqué que sans son bâton, elle ne pouvait pas aller vite,
répondit-il tout bas.
— Ah ? Déjà c’est pas mal qu’elle puisse faire sans.
— Elle m’avait dit que les pierres de magies étaient comme des outils. On
peut faire à mains nues, mais c’est plus long, plus compliqué et fatigant. Ou
quelque chose comme ça.
Elle hocha la tête.
— Ça m’a l’air bien tordu cette histoire. Bon je vais faire quelques prières
pendant ce temps là.
— Ah. Cela te permet d’invoquer la déesse pour tes enchantements ?
Il admettait qu’avec tout ce qui s’était passé, il ne savait pas grand-chose
d’elle. Une prêtresse, d’accord, mais encore ?
— Oui, les prières que la déesse reçoit la rend plus puissante et elle
me rend ensuite sa puissance. Mais cela ne fait pas tout. Plus un
prêtre, ou une prêtresse, attire des prières à la déesse à cause de lui
ou d’elle, plus il ou elle est puissante. Donc beaucoup cherchent la
notoriété...
— Tu as dû être une prêtresse très connue alors ?
Elle sembla regarder ailleurs. Sa vision nocturne était mise à mal par les
centaines de filaments brillants qui volaient dans la pièce, et il ne put
distinguer son expression.
— ... Oui. Bon allez je vais méditer.
Sans lui laisser le temps de répondre, elle s’installa par terre et ferma les yeux. Toutes les fois où il était rentré dans un temple, les prêtres avaient toute une mise en scène pour la prière, mais peut-être qu’au fond ça n’était que du style, pour mieux concentrer les fidèles...
Il se retrouva ainsi seul dans la petite pièce, entouré de gens concentrés sur autre chose. Il se demandait vraiment quel secret cachait Sam. À sa connaissance, il n’avait jamais vu de prêtresse en dehors d’un temple. Il y avait quelques prêtres qui partaient à l’aventure prêcher la bonne parole, ou peut-être chercher l’aventure tout court, mais il lui semblait que la tradition l’interdisait aux femmes, qui étaient dévolues à être grandes prêtresses au temple. Comment Sam en était-elle arrivée là ? Enfuie à leur insu ? Chassée d’un temple, mais alors aurait-elle gardé son aura de prêtresse ?
Irdann
— Ça va, Irdann ?
C’était la voix de Sélène. Il prit une profonde inspiration et ouvrit les yeux.
La pièce était entièrement plongée dans l’obscurité. Il se sentait
étrangement bien et épuisé en même temps.
— Attendez, je vais mettre un peu de lumière.
La voix de Zach fut suivie par quelques pas, grincements et le bruit d’une
allumette craquée. Puis la lueur jaunâtre d’une chandelle envahit la petite
chambre.
— Je... je peux respirer sans douleur !
Sélène sourit, soulagée.
— Je me suis focalisée sur tes côtes cassées, et quelques lésions internes
par-là. Je me suis dit que c’était le plus douloureux.
— Merci, ça fait tellement de bien ! Et puis ça me permettra de monter à
cheval sans trop souffrir.
— C’était l’idée. Désolée je n’ai pas pu faire plus pour ce soir, je suis
déjà épuisée, et puis des os cassés depuis plusieurs jours, c’est dur à
réparer !
— Je ne vais pas m’en plaindre. C’est tellement mieux.
— Tant mieux. Fais attention, ton genou et ton épaule sont toujours dans le
même état qu’avant. Je ferai quelque chose dessus demain.
Il vit Zach s’étirer et bâiller.
— Bon, il est temps de dormir, demain sera une longue journée.
Il tombait de sommeil lui aussi. Comme si son corps lui permettait enfin
d’être fatigué. Il prit le lit qu’on lui désignait —tous les trois avaient refusé
qu’il dorme par terre—, et à peine était-il sous les couvertures qu’il sombra
d’un sommeil sans rêve.
Aldariel
Aldariel finissait d’ajuster sa coiffure. Elle laissait ses cheveux lâchés, comme souvent, avec des petites tresses près de son visage pour empêcher les mèches rebelles de venir dans ses yeux, et également fixer son diadème. Juste assez pour montrer ses longs cheveux bouclés, mais suffisamment attachés pour ne pas être gênée.
Après un dernier regard dans son petit miroir, elle se leva et ajusta les
plis de sa tunique. Elle l’avait fait nettoyer et réparer les tout petits
accrocs de son aventure, et elle avait l’air impeccable à présent. Il
fallait bien cela pour la cérémonie de clôture du tournoi. Elle fixa son
bracelet d’archère, et récupéra son équipement : carquois, flèches et
dague.
— Silwë, tu es prête ?
— Hein ? Oui, depuis un moment.
La jeune elfe était assise sur une chaise derrière elle, le regard dans le
vague.
— Ça va ? Tu as l’air préoccupée...
Elle hocha la tête.
— Je me demande ce qu’on va bien pouvoir faire après ce tournoi. Est-ce
qu’on va rentrer ? Est-ce qu’on va pouvoir... parler ?
La guerrière se redressa et passa sa ceinture à sa taille, tout en continuant.
— Je doute qu’une fois ce tournoi terminé, le sosie nous dise tout d’un coup
« Le tournoi est fini, je libère Sélène, vous pouvez raconter ce que vous
voulez ! ».
Aldariel soupira.
— Ça dépend essentiellement de quel est son but. Si c’est « juste » de
prendre la place d’Irdann, ou si il y a autre chose derrière.
— Il y a probablement autre chose... enfin je pense. La position d’Irdann
n’est pas spécialement la plus importante à la cour du duc, il n’a pas
énormément d’influence...
— Oui, mais c’était le plus proche du duc et le plus facile à remplacer parce
qu’absent depuis des années, coupa Aldariel.
— Possible.
Elle regarda Silwë terminer d’ajuster son épée à sa ceinture. Elle avait
remarqué que la guerrière n’avait pas passé plus de quelques minutes sur sa
coiffure, par contre, cela faisait plusieurs jours qu’elle entretenait ses armes
avec application.
— Au fait, tu avais raison. Ils sont nerveux, ajouta cette dernière après un
petit moment de silence.
Aldariel fit une moue en hochant la tête.
— Oui, je me demande ce qui se passe. Ils n’ont fait aucune remarque, et ne
sont pas venus nous reparler en privé...
— Ah si, à moi. J’ai eu droit à une enième menace du sosie l’autre jour à la
salle d’entraînement.
Elle haussa un sourcil.
— Tu avais fait quelque chose de particulier ?
— Rien de spécial. Enfin je lui ai donné un coup d’épée en bois dans les
côtes en s’entraînant, donc rien quoi.
Aldariel sourit.
— Il n’a pas aimé...
Silwë haussa les épaules en soupirant.
— Ce n’est pas la première fois, et puis il faut bien que je me passe les
nerfs. Et il me le rend bien en général. Mais cette fois il a ajouté une
remarque de plus sur Sélène. À croire que ça l’a plus énervé que
d’habitude. Si tu ne m’avais pas dit de faire attention à sa nervosité,
je n’aurais pas forcément percuté qu’il était plus mal à l’aise que
d’ordinaire... jusque là je l’ai trouvé plutôt bon acteur et maître de
lui-même.
— Oui, et j’ai l’impression que cela fait quelques jours qu’ils sont comme ça.
Soit il y a quelque chose qui s’est passé, soit quelque chose va se passer.
Peut-être en lien avec la fin du tournoi ?
— Ou quelque chose s’est passé avec Sélène.
Aldariel fit une pause. Oui, c’était l’hypothèse la plus probable. Ils
étaient nerveux car ils avaient peut-être perdu leur otage. Soit parce que
Sélène s’était enfuie, soit parce qu’elle était morte... Elle secoua la
tête.
— Espérons juste que ça soit une mauvaise nouvelle pour eux et une bonne
pour nous, finit-elle par dire en posant la main sur l’épaule de son amie.
Allez, il est temps d’y aller.
Silwë
Il faisait chaud en cette fin d’après-midi. C’était la dernière fois que la foule s’était réunie autour de la « lice » où les épreuves avaient lieu. Mais cette fois, c’était des discours et des remises de prix. Il y avait bien quelques démonstrations, mais c’était au fond encore plus ennuyeux que le reste du tournoi. Aldariel était occupée, avec les deux elfes noirs, à remettre les médailles et autres prix.
Le premier prix, représenté par une flèche en or massif, était décerné à un jeune archer, le fils héritier d’une seigneurie du duché De Boranne. Il avait la peau très sombre typique de cette région, et il rayonnait de joie. « Sa » duchesse aussi, d’ailleurs, l’avait félicité personnellement, très fière d’avoir chez elle le meilleur archer des trois duchés. La seconde place était prise par un archer de la garde du duc De Vane, un vétéran à la barbe grisonnante et aux cicatrices sur le visage, qui lui aussi souriait de fierté. Il allait être promu chef des archers du duc, ce qui n’était pas rien. La troisième place revenait à un parfait inconnu aux cheveux blonds, à l’allure frêle si on le comparait aux deux vainqueurs. À part qu’il était originaire d’une petite seigneurie du duché De Vane, on ne savait pas grand-chose sur lui, et les rumeurs qui couraient à son sujet le rendaient presque plus sympathique aux yeux de la foule que les deux autres.
Aldariel, aux côtés de Lesanar, venait de remettre la fameuse flèche d’or au gagnant. Le duc s’avançait pour féliciter encore une fois les vainqueurs, remercier les elfes, et faire un discours que Silwë n’écoutait pas. Elle regardait les alentours. La foule de petites gens, dense et joyeuse, se pressait contre la barrière afin de mieux voir et d’applaudir les champions. Beaucoup venaient admirer les nobles en tenue d’apparat, qu’il n’était pas si courant de voir de si près pour de bonnes nouvelles. Un certain nombre avaient les yeux rivés sur les elfes, aussi.
Elle n’était pas experte des foules, mais remarqua qu’elle semblait encore plus agitée que les autres jours. Était-ce à cause du discours du duc ? Des archers, alors qu’ils s’étaient simplement écartés pour écouter ? En plissant les yeux malgré la lumière du soleil, il lui sembla que non, cette excitation venait de l’intérieur. Un début d’émeute ? Cette remise de prix allait-elle tourner au désastre ?
D’un coup, la foule agitée s’écarta, et une silhouette encapuchonnée
franchit la barrière et sauta dans l’arène. Le duc interrompit son discours,
stupéfait. Deux de ses gardes se précipitèrent et pointèrent leur épée sur
lui.
— Halte-là ! Il est interdit de franchir la barrière ! Retourne de l’autre
côté !
L’homme ne bougea pas. Il s’adressa au duc.
— Je dois parler au duc De Vane.
Cette voix...
— Qui es-tu pour demander cela ? demanda un garde en s’approchant, l’air
menaçant.
L’homme ôta son capuchon et se redressa.
— Je suis Irdann, troisième fils du duc, paladin de Melna. Et je souhaite
parler à mon père.
Elle retint un cri de joie. Il y eut des exclamations dans la foule, du côté des nobles comme des autres. Puis le silence. Elle se tourna vers le sosie, qui semblait aussi abasourdi que tout le monde, le duc y compris.
Il était vêtu d’une simple chemise claire et d’un pantalon beige, sans armes. Il avait son bras droit en écharpe et quelques coupures marquaient son visage. Que lui était-il arrivé ? Que s’était-il passé ces derniers jours ? En tous cas elle reconnaissait cette silhouette et ce port de tête. C’était trop improbable qu’il s’agisse d’un autre sosie d’autant qu’elle remarqua, de l’autre côté de la barrière, le visage et la carrure d’Uhr.
— Arrêtez cet imposteur ! cria le sosie en se levant brusquement.
— Êtes-vous sûrs de savoir qui est l’imposteur ici ? répondit Irdann aux
gardes.
Les hommes hésitèrent, leur regards allant de lui au sosie. Ils finirent par se
tourner vers le duc, qui une fois passé la surprise, s’avança, l’air
sévère.
— Tu as du culot pour venir comme cela, te faire passer pour mon fils.
Pourquoi ?
Irdann s’agenouilla devant le duc.
— Cela fait des années que je ne vous ai pas vu. Je n’ai eu de nouvelles que
par vos lettres. Votre méfiance à mon égard me blesse, mais je la comprends
entièrement. Laissez-moi m’expliquer.
Le duc le dévisagea, impassible. Il s’approcha. Un des gardes tenta de
l’empêcher d’avancer.
— Faites attention, messire, c’est peut-être un piège.
— Il n’est pas armé, répondit-il à son garde, en fronçant les sourcils. Et il
est... blessé ?
Le duc éleva de nouveau la voix.
— Qu’est-ce qui me dit que tu n’es pas un traître ?
Irdann se releva. Il s’adressait autant à son père qu’à la foule entière.
— Si j’étais un imposteur, si je cherchais à prendre la place de votre fils,
alors venir le confronter de cette manière serait trop risqué. Vous vous
méfiez, et vous avez raison. Non, si j’étais un imposteur, j’aurais
cherché à le remplacer discrètement, afin que personne ne se doute de
rien.
Il marqua une pause, fixant le sosie droit dans les yeux.
— Et c’est exactement ce qui s’est passé.
La foule eut de nouveau des exclamations de surprise. Elle entendit les gens autour d’elle commencer à chuchoter des choses à leurs voisins. Ceux qui étaient assis à côté du sosie commencèrent à le regarder étrangement. Il avait l’air bien seul... Seul ? Elle sursauta. Slade n’était plus à côté de lui ! Depuis quand ? Il était là au début de la cérémonie. Elle le chercha des yeux dans la foule, mais impossible de le voir. Où était-il ? Elle reporta son attention sur l’arène.
Le duc, après un moment de silence, se tourna vers ses gardes.
— Surveillez-le.
Il eut un regard vers le sosie, qui tremblait de rage, toujours levé. Elle eut
l’impression que le duc faisait un geste discret en plus à l’intention
du chef de ses gardes, debout près d’elle, mais elle avait peut-être
rêvé. Le duc se tourna ensuite vers Irdann, tout en restant à bonne
distance.
— Nous... t’écoutons.
Les deux gardes à l’épée se positionnèrent à quelques mètres du paladin, et elle vit du coin de l’œil deux archers armer leur arc. Bien que pointés vers le sol, les traits étaient prêts à partir.
Irdann
Malgré les gardes autour de lui, il ne put s’empêcher de pousser un léger soupir de soulagement. On allait l’écouter. Il vit, dans un coin de l’arène, Aldariel, et Silwë assise au milieu des spectateurs, qui lui adressaient des regards encourageants. Il ôta sa cape, et la posa sur la barrière. Il voulait montrer qu’il n’avait rien à cacher, et surtout pas une arme. Et sa blessure le ferait paraître moins dangereux. Sa chemise n’avait pas été recousue, et si elle était propre, on pouvait voir derrière son épaule le trou qu’avait laissé le carreau et le bandage en-dessous. Il prit une profonde inspiration.
— Je suis parti, il y a quelques semaines, du château du seigneur d’Assem. Je faisais route avec dame Sélène, la fille aînée du seigneur, qui bien qu’elle vive désormais à Talecombe, avait souhaité revoir sa famille et assister au tournoi. Nous avions le même but, j’avais offert de l’accompagner. Une embuscade nous a été tendue sur la route des falaises. Il ne s’agissait évidemment pas de brigands ordinaires qui cherchaient à nous dépouiller, ils étaient bien plus nombreux et organisés. Ils ont massacré toute notre escorte et nous ont fait prisonniers. Ils m’ont pris mes armes et mes vêtements, pour les donner à... quelqu’un qui avait mon visage.
Il marqua une pause, et les regards se tournèrent vers son sosie, qui semblait figé de rage. Ou de peur ? Il le fixa d’un air de défi.
— J’ai pu profiter d’un moment opportun pour me débattre et tenter de m’enfuir. Il était évident que ces hommes souhaitaient m’avoir vivant pour m’interroger afin d’améliorer leur... copie. Je préférais prendre le risque de mourir que de leur laisser cette possibilité, et je me suis jeté de la route des falaises. J’ai reçu un carreau d’arbalète dans l’épaule, et la pente très raide aurait pu m’être fatale ; heureusement de nombreux arbres et buissons ont amorti ma chute. Ainsi blessé, j’ai été recueilli par de braves gens d’un village en contrebas.
Il marqua une nouvelle pause, reprenant son souffle. Il avait préféré ne pas donner de nom pour le moment, sauf si c’était vraiment nécessaire. Tant que la situation n’était pas réglée, il ne voulait pas attirer des ennuis à Vithau et Delia, après tout ce qu’ils avaient fait pour eux.
Il prit le temps d’observer le visage de son père, qui n’avait pas tant changé en toutes ces années, à part des cheveux blancs et des rides en plus. Les gardes aussi l’écoutaient avec de grands yeux ronds. La foule était pendue à ses lèvres. Sélène avait pu, à leur retour la veille au soir, soigner son genou mais son épaule restait douloureuse. Au moins Uhr avait pu prendre le temps de nettoyer la plaie et de refaire un bandage bien serré.
— Hélas, la pauvre Sélène n’a pas eu ma chance. Elle est restée prisonnière de ces hommes pendant ce temps, et il ne s’est pas passé un jour sans que je craigne pour sa vie. Surtout que tant qu’elle était leur otage, il était trop risqué pour elle que je revienne.
Il continuait de fixer son sosie, qui semblait enrager. Plus il s’énervait, plus il pouvait perdre sa crédibilité. La suite de son récit allait être un peu déformée, il devait la raconter sans trembler. Il était impossible d’expliquer tout ce qui s’était réellement passé.
— Si je n’ai pas vu la majorité d’entre vous depuis mon départ du château il y a des années de cela, j’ai noué de solides amitiés à la capitale. Vous pourrez relire certaines lettres que nous avons échangées à ce sujet. J’ai eu l’incroyable chance de retrouver un ancien compagnon d’armes, Uhr. Aidé de courageux comparses, il a réussi à tirer Sélène des griffes de ses ravisseurs, au péril de sa vie.
Silwë
Silwë retenait son souffle. Les gardes surveillaient toujours Irdann de près. Devait-elle intervenir ? Comment ? À ce moment elle remarqua que quelqu’un d’autre venait de passer par-dessus la palissade de l’arène, et aidait une jeune femme vêtue d’une longue robe violette à passer entre les planches.
Sélène, au bras d’Uhr, fit un pas en avant. Un des deux gardes à l’épée
s’avança vers eux, l’air interrogateur. Sélène prit la parole.
— Je suis dame Sélène de Quayle. Je ne peux que confirmer cette histoire,
et remercier Uhr et ses compagnons.
Elle désigna du menton le guerrier aux larges épaules qui l’escortait.
Voir la jeune magicienne était un réel soulagement. Avec Sélène libérée, plus rien ne l’empêchait de dénoncer, à son tour, le traître. À condition de savoir où était son acolyte, le plus dangereux... Il n’était toujours pas visible, et ça l’inquiétait de plus en plus. Le sosie, par contre, venait de rentrer dans l’arène, et semblait contenir difficilement sa colère.
— Père, cria-t-il en s’adressant au duc, vous n’allez pas croire les sottises de
cet homme ? Son histoire ne tient pas debout ! Vous n’allez pas le laisser
encore raconter d’autres mensonges ?
Elle remarqua alors que Vathann, le chef des gardes l’avait suivi,
silencieusement, presque comme une ombre. Pour le protéger ou le
surveiller ? Le duc leva la main vers le ciel.
— Silence !
C’était la première fois qu’elle entendait le duc élever la voix, et vu l’effet
de ce cri, c’était un événement plutôt rare. La foule se tut immédiatement,
y compris les petites gens entassés contre la palissade. Ceux-ci suivaient
ce qui se passaient avec un intérêt encore plus marqué que pour
le tournoi. Des rebondissement passionnants, imprévus, qui, pour
une fois, ne leur retomberaient pas dessus ! Enfin, probablement
pas.
— Cette histoire n’a aucun sens, reprit-il calmement. Elle me rappelle la fois
où, à l’âge de dix ans, mon troisième fils avait voulu accompagner son
frère aîné à la chasse, commença-t-il en désignant Jantis. Il était
revenu à pied, couvert de boue et de sang. Me racontant une histoire
invraisemblable.
Le duc se tourna vers les deux hommes, l’air sévère. Irdann sourit, et
après avoir jeté un regard de défi à son sosie, se tourna vers son
père.
— Mon cheval s’était cabré, je n’avais pas pu le maintenir, et en tombant,
mon épaule avait heurté une pierre. J’avais trop honte d’avouer que je
montais mal à cheval et que c’était de ma faute. J’avais raconté qu’un loup
énorme avait...
Il fut interrompu par le sosie qui dégaina une de ses épées et avança vers
lui.
— Infâme menteur ! Je ne laisserai pas ce traître salir mon honneur !
— Stop !
Malgré l’ordre ferme du duc, il continua sa marche rapide vers Irdann,
qui l’attendait, très calme. À ce moment, Vathann fit un bond et le
saisit par l’épaule, l’empêchant de s’approcher du jeune paladin.
Celui-ci, ivre de rage, tenta de lui donner un coup de son épée, mais
le garde esquiva le coup. Déséquilibré, le sosie dut faire un geste
supplémentaire pour se dégager de la solide prise du garde. Ne pouvant
plus tenir en place, Silwë s’apprêtait à se lancer dans l’arène à son
tour.
À cet instant, une flèche vint frapper l’épée du sosie et la dévier, manquant de le désarmer, mais surtout déclenchant un son caractéristique qui le figea sur place. La flèche était passée à une dizaine de centimètres de son visage. Tous les regards se tournèrent vers l’origine de cette flèche. Aldariel regardait la scène calmement, avec une autre flèche déjà armée.
Aldariel
Rester calme. Toute autre personne qui aurait osé menacer le sosie aurait pu en subir les conséquences, mais il était plus délicat de s’en prendre à elle. Le sosie ? Elle était hors de portée de son épée, et il n’oserait pas l’attaquer de front. Les gardes et les autres nobles ? Ils n’osaient pas pointer une arme sur la princesse des elfes.
Elle avança calmement vers le sosie, dépassant le duc et les gardes.
— De quel honneur parles-tu, si tu te dis prêt à attaquer un homme
désarmé et blessé ? Est-ce bien digne d’un paladin ?
Elle s’adressait à la foule autant qu’à l’homme. La ressemblance physique
entre Irdann et sa copie était saisissante, mais leurs attitudes très
différentes, faciles à différencier lorsqu’ils étaient côte à côte.
Elle fit quelques pas de plus, se plaçant à une distance raisonnable des
deux hommes, son arc toujours armé, pointé vers le sol.
— Tu souhaites un véritable duel ? demanda-t-elle.
Le sosie s’était enfin apaisé, et reprit d’une voix calme en hochant la
tête.
— J’ai un affront à laver. Alors soit, voici une épée.
Le sosie dégaina sa deuxième épée, qu’il planta dans le sol, avant
de reculer. Irdann fit quelques pas, et prit l’arme par la poignée,
souriant.
— Je connais ces deux épées. Celle que tu as gardée en main est
ornée des armoiries du duché. Confiée par mon père le jour de mon
départ. Celle-ci, ajouta-t-il en extirpant l’épée du sol, est l’épée de
la déesse, que j’ai reçue du temple le jour où je suis officiellement
devenu paladin, après de longues années d’entraînement. Puisque
c’est avec celle-ci que je vais combattre, que la déesse guide mon
bras !
Il fit quelques pas en arrière, et se plaça en garde, l’épée dans la main
gauche. Il fixa son rival en souriant.
— La plupart de mes proches ici présents savent que j’ai toujours été
gaucher. Ma blessure à l’épaule ne me gènera donc pas trop.
Le sosie eut un instant d’hésitation, puis changea l’épée pour la passer à
son tour, dans sa main gauche. Silwë avait raison, ce n’était pas un vrai
gaucher, et dans sa colère, il n’avait pas fait attention. Elle sourit. Le duc
était un peu énervé d’être dépassé par la situation, mais la foule, elle
était déjà gagnée à la cause du véritable Irdann. Et probablement
les autres nobles qui regardaient. Elle aurait préféré que le duel, à
l’issue incertaine, n’ait pas lieu, mais il était trop tard pour les faire
reculer.
Zach
Zach était resté un peu en retrait, avec Sam et Farl. Juste au cas où. Il n’était pas très à l’aise avec le fait que Uhr et Sélène se soient montrés, mais ils avaient conclu que c’était ce qu’il y avait de mieux. Il fallait qu’on voie Sélène, pour qu’elle puisse éventuellement témoigner, mais surtout pour qu’on sache qu’elle était saine et sauve.
Ce matin même, avant de venir en ville, Irdann avait fait quelques essais avec une épée, et malgré ses blessures récentes, le paladin savait encore très bien se battre. Est-ce que ce serait suffisant pour gagner ce duel, c’était autre chose. Il y avait de bonnes chances, mais ça ne l’empêchait pas d’être nerveux.
En tous cas, il devait admettre que la scène dégageait une certaine aura. Les déclarations, calmes et posées d’Irdann, jusqu’à énerver le sosie. L’intervention d’Aldariel, qui s’était posée en « arbitre » du duel... et finalement ce n’était pas inutile. Au contraire, ils avaient gagné aisément le soutien de la foule, et probablement de beaucoup d’autres. Il entendait chuchoter autour de lui, et le public avait clairement un faible pour le véritable Irdann.
Aldariel avait fait reculer les participants, et tiré une flèche entre eux deux pour signifier le début du duel. Quelques passes d’armes venaient d’être échangés, Irdann, prudent, semblait plus défendre qu’attaquer. Il semblait calme et concentré, peut-être juste en train d’étudier le style de son adversaire.
— Tiens, que fait Silwë, là-bas ?
La voix de Farl le força à regarder sur le côté, en arrière-plan du duel. Il
mit quelques instants à repérer la jeune elfe, dans un coin de l’arène, qui
semblait en intense discussion avec les gardes du duc. Il n’y avait guère que
Farl pour remarquer ce qui se passait en arrière-plan, ou alors c’est juste
parce que c’était Silwë. Impossible d’entendre ce qui se disait bien sûr, mais
sitôt après le garde fit un geste à un autre garde, qui partit en courant. Il
haussa les épaules.
— Elle leur a donné une info importante ?
— En tous cas ça les a fait réagir...
Il fronça les sourcils un instant, mais préféra reporter son attention sur les deux combattants. Des éclats de voix venus de la foule rythmaient les coups. Irdann testait son adversaire sur quelques attaques. La défense du sosie était bonne, mais pas suffisante pour tenir face au paladin. Il y voyait des ouvertures, à sa place il aurait déjà enfoncé son épée dans le corps de son adversaire. Qu’attendait-il ? Ses blessures non encore soignées étaient peut-être plus handicapantes que prévu ? Il était tout à coup nettement moins confiant.
Sur un mouvement vif, Irdann dégagea l’épée de son adversaire et vint
entailler profondément son bras gauche. Le sosie, blessé, fit un pas en
arrière, lâchant son arme. La foule laissa échapper un cri, et Zach souffla un
instant, soulagé.
— Il cherchait juste à le blesser, en fait. Malin ! souffla-t-il.
— Oui, mais très risqué, répondit Sam à côté de lui. Et pour quoi, au
juste ? Pour le style ?
— Ça a du sens de le garder vivant, pour lui parler. Il a sûrement des choses
très intéressantes à raconter...
— Encore faudrait-il qu’il accepte de les dire, répondit-elle en faisant une
moue. Enfin, au moins il a gagné.
La foule se mit à applaudir et à saluer le « héros » du duel, qui fit
quelques pas en arrière et abaissa son arme. Aldariel s’avança d’un pas
léger, en souriant.
— Je pense qu’on peut considérer le combat terminé.
Les applaudissements et cris de joie redoublèrent.
La jeune elfe tendit la main vers Irdann, qui mit un genou à terre devant elle. Soudain, le sosie, malgré sa blessure, prit son épée dans sa main valide et se redressa, une grimace de douleur et de rage sur son visage. La foule poussa un cri lorsqu’il se mit à charger le paladin. Celui-ci, pris de court, plongea sur le côté pour éviter le coup.
Zach entendit soudain sa vosine gromeler quelque chose. Il vit alors des
nuages se grouper au-dessus d’eux avec une rapidité surprenante. Qu’est-ce
que...
— Sam, je ne crois pas que... commença Farl à côté de lui.
— Si, répondit-elle calmement.
Irdann se relevait difficilement après sa roulade sur le côté, et tandis que le sosie attaquait de nouveau, il leva son épée pour parer un éventuel coup. Soudain un éclair aveuglant venu du ciel tomba droit sur le sosie et son épée levée.
Il y eut des cris autour de lui. Il lui sembla pendant une seconde que la scène s’était figée, imprimée sur sa rétine, cette image aveuglante et incroyablement nette de l’éclair frappant l’épée, traversant l’arme tout en se séparant en une multitude de petits éclairs qui traversaient le corps du sosie. Comme s’il était protégé d’une bulle magique, les éclairs contournaient soigneusement Irdann à genoux.
Aldariel
Aldariel cligna des yeux. Il lui fallut quelques instants pour retrouver la
vue, tant l’éclair avait été aveuglant. Heureusement, elle était restée à
quelques mètres d’Irdann, autrement, elle était touchée par la foudre
elle aussi. Des dizaines de pas couraient vers elle et vers les deux
combattants.
— Ça va, Aldariel ?
Silwë était à côté d’elle et lui tendait la main. Elle se rappela soudainement
qu’elle avait bondi en arrière et qu’elle était tombée quand le sosie avait
chargé. Elle se releva, se frotta les yeux, et secoua ses vêtements pleins de
sable.
— Ça va. Qu’est-ce que c’était que ça ?
— Je crois que je sais. Enfin j’ai une bonne idée.
D’autres gardes passèrent de part et d’autre d’elles et entourèrent le duc
qui s’était avancé ainsi que les deux duellistes. Les larges épaules des
soldats et leur taille les empêchait de voir ce qui se passait. Tout le monde
semblait sous le choc et il y avait des cris autour d’elles. Elle entendit la
voix du duc s’élever pour obtenir le silence.
— Qui... qui a fait cela ?
Les cris de la foule se calmaient petit à petit. Aldariel s’avança pour mieux
voir, et tapa sur l’épaule d’un des gardes.
— Laissez-moi passer, souffla-t-elle.
Le garde commença par lui barrer le chemin. La jeune elfe se redressa, prit
une grande inspiration, et le toisa de son air le plus princier possible.
— Dois-je le répéter ? répondit-elle d’un ton hautain.
Le garde la regarda une seconde puis s’effaça en s’inclinant. Non
mais ! Elle et Silwë purent alors entrer au milieu du « cercle » de
gardes.
— Il semble que la déesse ait châtié le traître, répondit Irdann.
Il était debout, désarmé, son épée laissée par terre. Des gardes du duc
l’entouraient, l’arme à la main, aux aguets. D’autres entouraient le duc pour
le protéger, et l’un d’eux était penché sur le corps du sosie, inerte. Elle
frissonna en voyant son état, ses vêtements et sa peau semblaient presque
entièrement noircis.
— La bénédiction de Melna protège les prêtres et les paladins de la foudre
divine, intervint Silwë. Si lui —elle désigna du menton le corps du sosie—
était le véritable Irdann, la foudre l’aurait évité.
Le duc lui lança un regard sombre. Aldariel lui donna un coup de coude. Il n’appréciait probablement pas qu’on lui rappelle ce qu’il savait lui-même, surtout dans ces circonstances où il sentait que la situation lui échappait. La foule alentours s’était calmée, et on n’entendait plus que les échos des chuchotements entre les gens.
Le garde qui était au sol près du sosie se redressa brusquement.
— Il est encore vivant !
Le duc se tourna vers le garde.
— Il est gravement brûlé, mais il respire encore.
— Transportez-le jusqu’au château, et faites venir à son chevet mon
meilleur médecin. Il restera sous très bonne garde bien évidemment. Je
veux entendre ce qu’il a à raconter.
Il prit une inspiration et fit quelques pas en direction d’Irdann, qui le
regarda d’un air inquiet.
— Je crois que toi aussi tu as des choses à me raconter...
Il marqua une pause.
— ... mon fils.
Irdann tomba à genoux, le sourire aux lèvres, soulagé. La foule applaudit et
poussa des cris de joie.
Uhr
Il poussa à son tour un soupir de soulagement et regarda Sélène. Il avait vraiment eu peur durant le duel, et l’éclair de Sam ne l’avait pas vraiment rassuré. Ils avaient discuté de cela un peu avant, et avaient convenu que ce serait éventuellement la dernière des solutions... il aurait à discuter de cette « dernière solution », mais au moins ça se finissait bien.
Derrière lui, de l’autre côté de la barrière, Zach, Farl et Sam s’étaient
approchés.
— Bon, il n’y a plus qu’à fêter ça, commença Zach en souriant. On va
où ?
— Dans la meilleure taverne de la ville ? suggéra-t-il. Manger un très bon
repas, boire un coup... et accessoirement faire le point sur la situation. Tout
n’est pas encore réglé...
— Quelqu’un s’approche de nous, interrompit Sélène.
Au centre de l’arène, c’était l’effervescence. Des gardes étaient en train
d’installer le sosie inanimé sur une civière faite de quelques planches, et le
duc continuait de discuter avec celui qui semblait être son chef. D’autres
gardes allaient et venaient, et l’un d’eux se dirigeait droit vers eux. Il
s’inclina légèrement.
— Monseigneur Uhr et dame Sélène ?
— Il s’agit bien de nous.
— Le sire De Vane vous convie au grand banquet organisé ce soir, en
l’honneur de la fin du tournoi. Il vous prie de bien vouloir m’accompagner
au château au plus vite.
— Je suppose que nous ne pouvons pas décliner cette invitation ?
Le garde secoua la tête.
— Non. Messire De Vane a été clair sur ce point. Il désire, entre
autres, s’entretenir avec vous au sujet d’Irdann et de ce qui s’est
passé.
Uhr soupira. Ce n’était pas vraiment le moment de tenir tête à la garde
du duc, et puis ça lui donnerait l’occasion de discuter un peu avec
les elfes. Tant pis pour la taverne avec tout le monde, et puis les
rumeurs disaient que la cuisine du château du duc était la meilleure du
pays...
— Peux-tu me passer mon épée, Farl ?
Par-dessus la barrière, son compagnon lui tendit son épée dans son
fourreau. C’était son épée moyenne, vu que son épée à deux mains était
toujours abîmée. Il se demandait à quel forgeron il pouvait demander une
telle réparation d’ailleurs. Le garde fronça légèrement les sourcils lorsqu’il le
vit passer le fourreau à sa ceinture.
— Je protège dame Sélène. Après ce qui s’est passé, c’est compréhensible,
n’est-ce pas ?
Le garde haussa les épaules mais ne répondit pas. Il n’était pas rare que
d’autres invités se pavanent avec une arme, après tout.
— Si vous voulez bien me suivre...
Uhr offrit son bras à Sélène et ils lui emboîtèrent le pas en direction du
château.
Farl
La foule était progressivement en train de s’éloigner. Il entendait les passants commenter ce qui venait de se passer avec enthousiasme. Il y avait de quoi alimenter bien des histoires ! Il prévoyait déjà d’en parler à quelques amis ménestrels, qui auraient sûrement de belles chansons à écrire à ce sujet.
Il finit par réussir à repérer Silwë dans la foule. Elle aussi semblait être
restée en arrière, et au milieu de l’agitation, il parvint à se faufiler jusqu’à
elle. Un garde près d’elle commença à s’interposer, mais elle l’écarta et
s’approcha de lui.
— Farl ! Je suis soulagée. Est-ce que tout va bien ?
— Oui. Tout le monde va bien. C’est une longue histoire...
Il désigna du menton Zach et Sam, qui l’avaient suivi à travers la
foule.
— Je ne vais pas avoir le temps de tout raconter là, et puis...
Il jeta un regard aux gardes et aux passants.
— ... c’est un peu compliqué. Tu verras avec Uhr et Sélène. Profitez bien du
banquet.
— Pendant que vous y êtes...
Elle rapprocha de lui.
— Cherchez la trace de Slade. Il a disparu.
— Le « valet » du sosie ?
— Oui. Vous savez qu’il est très dangereux...
— Depuis quand l’as-tu perdu de vue ?
— J’ai remarqué qu’il n’était plus là à peu près quand Irdann est entré
dans l’arène. J’en ai parlé au chef des gardes, mais le temps qu’il
m’écoute...
Il hocha la tête.
— Je n’ai aucune idée de où ce type-là a pu passer, mais on essaiera de
garder l’œil ouvert.
— Dame Silwë, on vous attend au château, rappela le garde, qui était resté
un peu plus loin.
Il aurait bien aimé prolonger ce moment, mais ce n’était ni le temps ni
l’endroit. Elle suivit le garde et disparut rapidement.
Sam s’approcha et lui posa la main sur l’épaule.
— Allez viens.
— On va où ?
— On va suivre les conseils d’Uhr, commencer par se faire un bon repas,
répondit Zach qui arrivait à son tour. Ensuite on va réfléchir.
Sélène
Le banquet était en train d’être préparé et une odeur très agréable se dégageait des cuisines. Pendant que des serviteurs installaient l’immense table, tous les nobles dames et nobles sires discutaient dans la grande salle, sur fond de musique jouée par trois ménestrels installés dans un des coins.
La plupart des conversations tournaient autour des archers et des vainqueurs, qui étaient fiers d’être accueillis au sein du château du duc. La duchesse De Boranne était également plus que ravie d’avoir en son fief le meilleur des archers des trois duchés. Si la rivalité qui opposait ces nobles pouvait se résumer à quelques concours d’archerie, ça n’était pas plus mal...
À part les deux elfes qui étaient venues lui parler un peu plus tôt, personne ne semblait trop s’approcher d’elle. Peut-être qu’elle détonnait un peu dans ce décor, elle n’avait pas vraiment eu le temps de s’habiller comme pour une fête. Et quand bien même elle aurait eu ce temps, elle n’avait plus que cette robe, ses autres tenues et ses ornements divers étaient restés là où elle était prisonnière. Peut-être aussi que la présence d’Uhr à ses côtés intimidait ? Elle croyait plus volontiers que son étrange histoire et le fait d’avoir été « invitée » à la dernière minute justifiait cette attitude.
Une silhouette masculine finit par s’approcher.
— Sélène ? Vous êtes bien Sélène, la fille du seigneur d’Assem ?
Elle fronça les sourcils. Elle connaissait ce visage... il y a longtemps, lors
d’une fête où, jeune fille, elle était invitée.
— Oui... Paran ? Le fils du comte de Belram si mes souvenirs sont exacts ?
Il hocha la tête.
— Lui-même. J’ai hérité du titre à la mort de mon père, il y a de cela
quelques années.
— Oh. Excusez moi, j’ai un peu perdu le fil, depuis que je vis à Talecombe
désormais.
— Et vous êtes, celui qui l’a délivrée, messire euh...
Uhr s’inclina.
— Mon nom est Uhr. Je suis un simple soldat à la garde de Talecombe.
Même en permission, je ne fais que mon devoir.
Paran sourit, un peu rassuré. S’était-il attendu à une brute épaisse et non
éduquée ?
— Un tel courage et un tel dévouement sont rares. J’aurais aimé vous
compter parmi mes soldats.
Uhr sourit, et s’apprêtait à répondre, lorsqu’une voix forte les interrompit.
— Gentes dames et gentilhommes, le repas va être servi.
Ils se dirigèrent vers les tables. Tant mieux, se disait Sélène, elle n’avait pas
tellement envie de tenir la jambe au jeune comte.
— C’est maître Taillevent qui est aux cuisines. En avez-vous entendu
parler ?
Sélène secoua la tête.
— Non.
— Le meilleur cuisiner du pays ! La duchesse De Boranne peut se vanter
d’avoir le meilleur archer, nous avons le plus grand cuisinier. Puisque vous
avez l’honneur d’être invités au banquet du duc, profitez-en pour vous
régaler !
Uhr
Il devait admettre que le comte de Belram avait raison. C’était un
véritable festin. Pâtés en croûte, volailles rôties, pains, légumes farcis,
tartes, fromages... Même la plus simple des soupes était délicieusement
relevée. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas aussi bien mangé.
— Hé bien, le comte avait raison, ce maître Taillevent est un génie de la
cuisine, commenta-t-il à Sélène en prenant une dernière part d’une
délicieuse tourte aux fruits.
— Je pense que même la « meilleure taverne de la ville » ne nous aurait pas
servi mieux, répondit-elle en souriant.
Même si elle n’avait pas l’air enchantée d’être présente à ce banquet, elle
avait tout de même mangé avec appétit.
— Cela ne nous empêche pas de mettre en place la suite du programme.
Faire le point.
Il désigna du menton les deux jeunes elfes, de l’autre côté de la table, ainsi
qu’Irdann, assis près du duc.
— Nous n’avons pas encore eu le temps de discuter, et je pense que ça serait
pas mal.
Elle hocha la tête.
— Oui. Le duc voudra discuter avec nous aussi, c’est pour ça qu’on est là. Il
va vouloir entendre notre histoire...
— Ça va, tu es à l’aise avec ?
Elle fit une légère moue mais acquiesça. Ils avaient dû discuter d’une
version édulcorée de leurs aventures, car il était bien sûr hors de question
d’évoquer le fait qu’elle était une magicienne. Il se demandait comment le
duc réagirait s’il l’apprenait, probablement assez mal, et il ne voulait pas
prendre ce risque.
Le repas terminé, il se passa à peine quelques minutes avant qu’Aldariel
ne s’approche, suivie de près par Silwë.
— Enfin ! Il a fallu que je tienne tienne la conversation avec tout
un tas de spécialistes de l’archerie. J’avais hâte de pouvoir vous
parler.
— Nous aussi, répondit Uhr. On a des histoires à vous raconter. Il faudrait
un endroit hors des oreilles indiscrètes.
— Dans un coin du jardin ? C’est généralement plutôt tranquille, proposa
Aldariel.
Ils s’apprêtaient à s’éloigner, lorsque le duc, accompagné d’Irdann et de
quelques gardes, s’approcha d’eux.
— Ah, dame Sélène et messire Uhr. Avez-vous apprécié le banquet ?
Le guerrier s’inclina poliment.
— Un régal, sire De Vane.
— J’aimerais prendre le temps de discuter avec vous. Messire Uhr, vous avez
été compagnon d’armes d’Irdann, c’est bien cela ?
— En effet. Tout comme Silwë. Nous avons tous les trois appris le
maniement des armes à la garde de Talecombe, auprès de maître
Ernest.
Il hocha la tête et se tourna vers la jeune elfe.
— Mon fils a abordé cela en effet. Nous discuterons de tout cela, et de ce
qui s’est passé dans les jours précédents.
Le duc essayait de garder une expression neutre, mais il semblait les
regarder, lui et Sélène, avec suspicion. Ou malaise ? Il soupira et
reprit.
— Je dois d’abord m’entretenir avec lui, ainsi que son frère, poursuivit-il en
désignant du menton un seigneur qui ressemblait un peu au jeune paladin
en plus âgé. Et ensuite, avec vous. Vous êtes donc invités à rester. La fête
se prolonge, vous ne vous ennuierez pas.
Uhr s’inclina à nouveau. Il ne savait pas quoi dire pour lui demander
poliment un peu de temps tranquille. Heureusement, Aldariel s’avança.
— Messire De Vane, je crois comprendre que lui et Silwë, anciens
compagnons d’armes comme vous avez pu le comprendre, ont des choses à se
raconter. Probablement d’anciens souvenirs de la garde. Dame Sélène et moi
resterons avec eux. Nous allons simplement dans le jardin, près des
plantes aromatiques, où vous pourrez nous trouver dès que vous le
souhaiterez.
Le duc sembla hésiter.
— Vous trouver ? Vous souhaitez les accompagner ?
Aldariel continua en souriant.
— Sire, je suis autant une princesse qu’une archère. Je serai ravie d’entendre
leurs anecdotes de combat. Quand à dame Sélène, pensez à ce qu’elle vient
de subir. Embuscade, enlèvement... elle est probablement très éprouvée. Un
peu de calme lui fera le plus grand bien.
Sélène sembla saisir l’occasion au vol, et hocha la tête poliment.
— Je me sens plus en sécurité auprès de messire Uhr. Après tout, c’est lui
qui m’a tirée d’affaire. Et puis nous restons bien sûr dans l’enceinte du
château. Vos soldats sauront nous protéger.
— Soit. J’enverrai un de mes gardes aller vous chercher le moment
venu.
Ils s’inclinèrent tandis que le duc et son escorte s’éloignaient. Uhr vit du
coin de l’œil Irdann lui adresser un sourire.
Il faisait déjà presque nuit quand ils arrivèrent dans le jardin. C’était un
espace plus utilitaire que décoratif, où poussaient diverses plantes
aromatiques et médicinales, et des odeurs agréables s’en dégageaient. Il
était situé tout contre le mur d’enceinte du château, et assez peu de
gens s’y promenaient. On voyait passer quelques serviteurs, et des
soldats sur le chemin de ronde tout en haut du mur montaient la
garde.
— Enfin tranquilles ! s’écria Sélène. Je crois que je sais pourquoi j’ai quitté
cette région. Les révérences aux seigneurs, j’en avais assez !
— Hm, c’est vraiment pour ça que tu as quitté la région ? demanda Silwë
en souriant.
— Non, évidemment. Mais c’est quelque chose que je ne regrette
absolument pas, répondit-elle.
— Bon, je crois que vous avez des choses à nous raconter, commença
Aldariel. Comment avez-vous retrouvé Sélène ? Et Irdann ? Et qu’est-ce
qui s’est passé exactement ?
Il échangea un regard avec la jeune magicienne.
— Il faut juste se décider par où commencer...
Silwë
— Et ensuite, il vous est arrivé quoi ? demanda Aldariel.
— Comme Irdann allait mieux, nous avons pu aller un peu plus vite pour
rentrer, répondit Sélène. Heureusement il ne nous est pas arrivé
grand-chose sur le chemin.
— Mais il est toujours blessé ?
Elle hocha la tête.
— Oui. Hier soir, j’ai soigné sa jambe blessée et il reste son épaule. Et
encore, j’ai fait au mieux, tout est encore fragile. Je n’ai pas mon
bâton, le petit éclat de pierre est inutilisable, et il était salement
blessé depuis un moment... il est toujours plus facile de soigner une
blessure très récente. Quand j’ai soigné Zach de sa brûlure il y a
quelques semaines, même avec mon bâton, il lui est resté une petite
cicatrice.
Silwë sursauta.
— Une brûlure ? Il y a quelques semaines ? Quelle est cette histoire ?
Uhr sourit.
— Ah c’est vrai. Il faudra vous raconter comment nous sommes tombés sur
Zach, c’est une longue histoire, un peu plus ancienne...
— D’ailleurs, où sont les autres ? demanda-t-elle.
— Farl, Zach et Sam sont dehors, en ville. J’espère qu’on pourra aller
discuter avec eux bientôt et se raconter le reste.
— Et on attend que le duc nous reçoive... il prend son temps pour discuter
avec Irdann je trouve. Je ne sais pas si ça me rassure.
Uhr haussa les épaules.
— Il veut probablement parler un peu plus en détail de sa vie passée, afin
de s’assurer que c’est bien lui. Il doit avoir pris très mal de s’être fait berner
par un bon acteur.
— Je pense que ça va bien se passer, ajouta Aldariel. Même s’il
déteste qu’on remette en question son autorité, il est assez honnête.
Par contre il n’est pas plus ouvert que les autres sur le sujet de la
magie...
La jeune elfe lança un regard à Sélène.
— Quelle est la version officielle à son sujet d’ailleurs ? Est-ce qu’on lui dit
tout ?
— Non, évidemment, répondit la jeune magicienne. Nous avons convenu de
lui raconter à peu près toute l’histoire, sauf en ce qui concerne mes...
« talents ».
Silwë haussa les épaules.
— Certes. Mais il ne va pas vous croire, à mon avis. J’ai essayé
...
— Chut ! interrompit soudainement Sélène en levant la main.
Elle ferma les yeux, et fronça les sourcils. Puis les rouvrit, le visage
fermé.
— Il y a de la magie pas loin, murmura-t-elle.
— Tu es sûre ? demanda Uhr.
— Oui, répondit-elle en hochant la tête. Vu que personne ne pratique ici je
le sens assez clairement. Un sort puissant. Par-là je dirais, ajouta-t-elle en
désignant de la main le château.
Il marquèrent un moment de silence.
— Est-ce que ça ne pourrait pas être les deux elfes noirs ? demanda Silwë.
Ils nous ont dit qu’ils savaient pratiquer certains sorts.
Sélène haussa les épaules.
— Pourraient-ils être dans cette direction ? ajouta-t-elle en pointant une
direction plus précise.
— Ce n’est pas dans cette direction qu’est leur chambre, répondit Aldariel
en secouant la tête. C’est de l’autre côté. Si on suppose qu’ils ne sont pas
assez idiots pour faire de la magie n’importe où dans le château, ce n’est
donc pas eux.
— Alors c’est Slade, reprit Silwë.
Ils marquèrent une pause. Uhr se tourna vers Sélène.
— Pourrais-tu identifier le type de sort qui est lancé ?
Elle secoua la tête.
— Non. Mais Silwë a probablement raison. Je ne l’ai jamais vu à l’œuvre,
mais nous sommes à peu près sûrs qu’il est capable de se rendre invisible,
n’est-ce pas ?
Aldariel
Tous les quatre échangèrent des regards. Aldariel vit Silwë et Uhr poser leur main sur la garde de leur épée. À son tour elle passa sa main sur son arc, qu’elle portait encore autour du corps. Puisqu’il s’agissait du banquet pour un tournoi de tir à l’arc, elle l’avait gardé sur elle pour faire honneur au vainqueur. Une chance...
— Que peux-tu nous dire sur les sorts d’invisibilité ? demanda le guerrier
en baissant la voix.
— Pas grand-chose, répondit Sélène. Il est réputé très difficile à maintenir,
mais c’est tout ce dont je me souviens, je n’ai pas trop étudié le
sujet.
— Allons-y, répondit calmement Uhr.
Ils se dirigèrent prudemment vers le château. Sélène donnait la direction globale de la « source », tandis que Silwë, qui connaissait bien l’endroit, indiquait quel chemin, quel couloir ou quelle porte prendre pour y accéder. Il leur fallu quelques détours afin d’atteindre leur but. Fort heureusement, les couloirs étaient essentiellement déserts et personne ne sembla leur prêter attention.
— Stop, murmura la magicienne en posant sa main sur l’épaule d’Uhr. C’est
par là, à une dizaine de mètres. Probablement dans le couloir de droite ! Et
« ça » avance...
Ils se trouvaient dans un petit passage qui débouchait à angle droit sur un
autre couloir, percé de fenêtres qui laissaient entrer les dernières lueurs du
jour. Les serviteurs n’étaient pas encore passés allumer les chandelles,
et maintenant qu’elle avait un peu plus d’expérience en « vision
humaine », Aldariel pouvait deviner qu’il faisait bien sombre à leurs
yeux.
D’un seul geste, Uhr et Silwë dégainèrent leurs épées, et échangèrent un regard. Ils étaient prêts. Ce n’est pas tant qu’ils avançaient sans crainte, elle connaissait assez son amie pour savoir qu’elle avait un peu peur. Mais ils étaient entraînés à y faire face, et leur détermination lui donna du courage. Elle se saisit de son arc et de quelques flèches, et les suivit. Sélène leur emboîta le pas à son tour.
Le couloir était vide. S’attendait-elle à autre chose ? Elle plissa les yeux
pour essayer de distinguer quelque chose... mais avait-elle une chance de voir
un homme invisible ? Ce léger reflet et cette petite ombre étaient-ils des
créations de son esprit ?
— Tire une flèche. Droit devant toi, souffla Sélène, tout bas.
Aldariel banda son arc et même s’il lui semblait étrange de ne « rien » viser de particulier, lança un trait qui partit vers le milieu du couloir. À mi-chemin environ, l’espace d’un instant, la flèche sembla onduler et presque s’effacer avant de reprendre son aspect normal et d’aller s’écraser sur le mur du fond. Avait-elle rêvé ?
Silwë
À l’instant où la flèche toucha le mur d’en face, Silwë eut l’impression d’entendre un bruit de pas. Et n’y avait-il pas du mouvement, dans le « vide » en face d’eux ? Comme lorsque le paysage ondule légèrement sous l’effet d’une forte chaleur...
Silwë regrettait soudainement d’avoir négligé une partie de son entraînement, il y a des années. Leurs instructeurs leur faisaient régulièrement combattre dans des conditions difficiles, notamment dans l’obscurité. Avec ses yeux d’elfe, cet exercice était trop simple pour elle, et elle n’avait pas comme Uhr et les autres, appris à se concentrer aussi bien sur les autres sources d’information, comme les sons ou les légers mouvements de l’air. Elle se sentait bien aveugle à son tour.
Le couloir était suffisamment étroit pour qu’elle et Uhr puissent
barrer le passage à quiconque essaie de passer, visible ou non. Si il
y avait bien quelqu’un devant, « il » allait devoir faire demi-tour
ou les attaquer. Le mieux était probablement d’anticiper pour le
déstabiliser...
— Maintenant ! cria Uhr, comme s’il avait lu dans ses pensées.
Elle le suivit sans hésitation. Ils s’élancèrent, donnant des coups dans le vide, ou plutôt dans un ennemi qu’ils essayaient de situer, tentant de deviner où il pourrait porter d’éventuels coups.
Le décor sembla onduler devant elle. Y avait-il une autre respiration courte et vive que la sienne et celle d’Uhr ? Tentant de ne pas ouvrir sa garde, elle arma un coup. Et soudain, elle sut avec certitude où son ennemi se trouvait. Elle abattit son épée en poussant un hurlement de douleur.
Sélène
Il y eut deux cris. Sélène, attentive aux flux magiques, sentit immédiatement le sort devant eux se rompre, et une fraction de seconde plus tard, la scène se révéla devant eux.
Elle reconnut Slade, avec une dague ensanglantée dans la main droite et un long bâton de magie dans la main gauche. Il était accroupi devant Silwë, et à voir sa posture, il avait tenté de l’utiliser pour parer le coup d’épée de la jeune guerrière. Il n’avait visiblement pas réussi, puisque son flanc était profondément entaillé. L’homme avait dû la toucher elle aussi, car elle fit un pas en arrière sur des jambes tremblantes et révéla sa cuisse gauche entachée de sang.
Le choc sembla laisser immobile Uhr et leur ennemi quelques instants.
Puis, malgré sa blessure, celui-ci raffermit sa main sur son bâton et sa
dague, et ses yeux se mirent à luire d’une lumière vive. Elle sentit
immédiatement la magie s’amorcer.
— Attention ! hurla-t-elle.
Des filaments argentés commençaient à voler autour de Slade, de ses yeux à
son bâton. Le guerrier n’hésita pas plus longtemps, et envoya un coup
d’estoc en direction de leur ennemi, dont l’image commençait déjà à
onduler légèrement au milieu de la lumière.
Le mage blessé esquiva le coup en roulant en arrière, puis se redressa
avec une agilité surprenante vu son état. Mais il perdit sa concentration, car
Sélène sentit immédiatement la magie cesser, et la lumière disparut d’un
coup. Il se mit à reculer puis à courir dans la direction d’où il était
venu.
— Aldariel, avec moi ! cria Uhr en s’élançant à sa poursuite.
La jeune archère, qui était jusque là restée en retrait, se mit à courir à sa
suite.
Sélène savait qu’elle avait peu de chances de les rattraper si elle devait
courir avec sa longue robe. Et puis on avait probablement besoin d’elle ici.
Elle s’approcha de Silwë.
— Ça va ?
L’elfe avait posé un genou à terre, le visage crispé de douleur. Elle avait
plaqué sa main sur sa blessure pour empêcher autant que possible le sang de
couler. La jeune magicienne regarda rapidement aux alentours afin de
vérifier qu’il n’y avait personne, puis posa sa main par-dessus la
sienne.
— Je m’occupe de ça.
Sitôt qu’elle commença à se concentrer sur son sort, elle sentit ce qui clochait.
Uhr
— Aleeeeeerte ! hurla Uhr tout en accélérant à la suite du mage.
S’il y avait des gardes dans le coin, il était toujours mieux de les avertir, et
idéalement de les ameuter. Le couloir tournait à nouveau à droite, et
lorsqu’il passa l’angle, il eut la surprise d’apercevoir deux d’entre eux, à
l’autre extrémité. Il les reconnut immédiatement à leur uniforme et à leur
attitude aux aguets.
Il y avait quelques portes sur sa droite, à première vue fermées. Le mage
allait soit devoir se battre, soit chercher à les ouvrir. Les gardes en face,
surpris, avaient réagi en tirant leurs épées.
— Halte-là ! cria l’un d’eux.
L’homme n’essaya même pas les portes. Il se précipita sur une des fenêtres
sur sa gauche, l’ouvrit, et enjamba lestement le rebord.
— C’est Slade ! expliqua Uhr aux soldats incrédules. Il faut aller à sa
poursuite !
Par chance, ils ne discutèrent pas. Celui qui semblait être leur chef désigna
aussitôt une des portes.
— Par ici, on accède à l’extérieur. Où sont les archers ?
— Je m’en occupe ! répondit une voix féminine dans son dos.
Aldariel venait de le rattraper, son arc à la main. Uhr les laissa et suivit le
second garde par la porte en question, ouverte, qui menait sur un escalier.
Tout en dévalant les marches, il calcula mentalement le temps qu’il fallait
au mage pour désescalader le mur. En principe, vu son état, il ne prendrait
pas trop d’avance sur eux...
Aldariel
Le chef des gardes, sembla hésiter un instant.
— Qu’est-ce que vous...
— Pas le temps de discuter. Cet homme est un dangereux sorcier !
Laissez-moi l’accès à la fenêtre !
Vathann sembla alors réaliser qu’il avait affaire à une archère, et pas des
moindres. Et en plus, la seule présente en ce moment. Il s’écarta en
soupirant.
Slade était déjà en bas du mur, et ramassait son bâton au sol, il puis se
remit à courir. La nuit finissait de tomber et la cour était très sombre, mais
pas assez pour empêcher une elfe sylvaine de viser. Elle banda son
arc.
— Si vous pouvez le garder en vie... commença le garde.
Elle ajusta sa cible, bien que mouvante, et le toucha à l’arrière de la cuisse
droite. L’homme déjà blessé trébucha, et à sa grande surprise, se
releva et se remit à courir, malgré la flèche profondément enfoncée.
Le temps qu’elle réagisse, le mage était déjà presque hors de sa
portée.
— Hé bien ! Il est coriace celui-là ! s’exclama Vathann.
Il se mit à remonter le couloir, tout en continuant à crier des ordres vers
l’extérieur.
— Gardes, l’ennemi se dirige vers l’aile sud ! Archers, tirez à vue sur
Slade !
— Tes archers ont-ils une chance de le toucher dans cette pénombre ?
répliqua-t-elle en le rattrapant. Je viens avec toi.
Silwë
Au lieu du soulagement attendu, Silwë sentit la douleur devenir plus
vive encore. Elle ouvrit brusquement les yeux et poussa un gémissement.
Comme si la douleur lui avait brutalement rendu ses esprits, elle se redressa
et regarda Sélène, à genoux à côté d’elle.
— Tu vas bien ? demanda la jeune magicienne.
Son visage était pâle. Silwë fit une grimace. Sa plaie était, hélas, toujours
là. Elle allait répondre quand elle entendit des cris et des pas venant du
fond du couloir.
Un garde arrivait en courant dans leur direction. Ce n’était peut-être
pas le moment de questionner Sélène sur l’usage de la magie. Il s’arrêta net
lorsqu’il les vit toutes les deux.
— Mais... qu’est-ce qui s’est passé ici ?
Elle reconnut Vathann, le chef des gardes. Derrière lui, s’approchait la
silhouette familière d’Aldariel.
— Ça va Silwë ?
— Ça ira, répondit-elle. Où est Slade ?
L’archère dépassa le garde et continua dans le couloir. Elle jeta un œil à la
fenêtre.
— Il se rapproche du château, la porte sud ! cria-t-elle.
À cet instant, un autre garde arriva de la direction opposée, avançant d’un
pas rapide avec une torche à la main. Aldariel le contourna, et continua sa
course dans le couloir.
— Jan, suis l’archère. Il faut l’intercepter ! ordonna le chef des gardes
Le dénommé Jan, un peu surpris, se mit à courir derrière elle. Silwë et
Sélène restèrent seules avec Vathann.
— Faites voir votre blessure. Que s’est-il passé ?
Il s’agenouilla et examina sa plaie.
— Slade nous a attaqués, raconta Sélène. Silwë a réussi à le blesser avec
son épée, et lui l’a frappée à la cuisse.
— Sérieuse entaille. Il faudra vous soigner rapidement. Et donc cet homme
est un sorcier ? Quelle est cette histoire ?
— Il peut se rendre invisible, insista Sélène.
— Je vous avais prévenus, murmura Silwë.
Il hocha la tête et fronça les sourcils.
— Je reconnais que je ne vous ai pas crue cet après-midi. Mais là avec ce
que j’ai vu...
Il soupira.
— Quelque chose, ou quelqu’un est entré dans l’infirmerie, continua-t-il. Là
où on essayait de soigner Irdann. Enfin le sosie, le brûlé, bref. Il
était sous bonne garde, je l’avais moi-même sous les yeux. Et sans
que je puisse intervenir, quelque chose... l’a achevé. D’un coup de
lame.
Les deux jeunes femmes ouvrirent des yeux ronds.
— Quoi ? s’exclamèrent-elles en même temps.
Aldariel
— Qui suit-on ? demanda Jan en courant derrière elle.
— Slade ! répondit-elle sans se retourner.
Après toute cette tension accumulée, elle était soulagée d’être enfin dans l’action. Courir après leur adversaire lui permettait enfin de libérer sa rage, et elle n’aurait pas pu rester une fois de plus au second plan. Elle allait le rattraper, et le stopper une fois pour toutes. Pour ce qu’il leur avait fait subir depuis une semaine. Pour Irdann et ses blessures, pour Sélène et son enlèvement, et tout ce qui en avait découlé, pour Silwë et le coup de dague qu’elle avait reçu. Elle laissa échapper un cri libérateur et accéléra.
S’il entrait bien par la porte sud, elle aurait tout le couloir pour l’aligner.
Uhr
Slade avait pris une bonne avance. Il venait de recevoir une flèche, et continuait à courir presque comme si de rien n’était, sans compter la plaie sur son flanc qui saignait sérieusement. Ce type était insensible à la douleur, c’était la seule explication possible. La magie pouvait-elle faire ça ?
Le garde qui l’accompagnait criait régulièrement l’alerte, ce qui permit
aux rares serviteurs sur leur chemin de s’écarter. Il fut surpris de constater
que leur adversaire, au lieu de chercher à sortir de l’enceinte, se dirigeait au
contraire de nouveau vers le château.
— Arrêtez-le ! cria son compagnon au garde qui se tenait devant la
porte.
Le garde, averti, dégaina son épée et fit face à Slade. Il faisait très sombre, mais les dernières lueurs du jour étaient probablement suffisantes pour faire face à un adversaire blessé. Encore que... Uhr ne vit pas précisément la scène, mais le mage sembla lancer un éclair de lumière —un nouveau sort ?— et le pauvre garde s’effondra quelques instants plus tard, en poussant un long cri.
Uhr savait ce que cela voulait dire d’être un garde. Il grimaça en
pensant au sort de ce pauvre homme. Voyant que son compagnon avait de
toutes façons nettement plus d’avance que lui, et semblait tout aussi
compétent pour courir après leur adversaire, il prit le temps de s’arrêter à
la hauteur du blessé. Nulle trace de blessure magique à première vue, mais
un coup de dague qui lui avait transpercé l’œil. L’homme était par chance
encore en vie, la lame n’avait peut-être pas été enfoncée assez loin. Il cria
en direction de deux serviteurs.
— Par ici, à l’aide !
Les deux silhouettes s’approchèrent, une jeune servante et un valet plutôt
âgés, en train de transporter des restes de plats du banquet.
— Cet homme a besoin de soins, rapidement.
Ils étaient visiblement terrifiés par la scène qu’ils venaient de voir.
— Quelle... était cette sorcellerie ? demanda le valet.
— Nous nous occupons du sorcier, et vous, occupez-vous du blessé, répondit
Uhr en se relevant.
Aldariel
Après avoir parcouru un long couloir, elle arriva enfin en haut d’un long escalier. En bas, elle distinguait la faible lumière émanant de la porte. Soit elle descendait maintenant les marches pour voir ce qui se passait dehors, soit elle espérait qu’il entre ici et était alors la mieux placée pour lui tirer dessus d’en haut.
Aux cris qu’elle entendit venant de l’extérieur, elle s’arrêta et choisit la
deuxième solution. Elle tenta de reprendre son souffle tout en armant une
flèche.
— Quelqu’un entre ! C’est... commença Jan derrière elle.
— C’est lui, coupa-t-elle. Elle le reconnut immédiatement avec sa dague,
son bâton de mage et ses blessures.
Au moment où elle banda son arc, il se tourna vers elle. Soudain, une lumière aveuglante envahit sa vision, comme une explosion violente. Elle lâcha aussitôt la corde, laissant filer sa flèche, en poussant un cri.
Sélène
— Mais... ça n’a pas de sens ! s’exclama Sélène. Pourquoi chercherait-il à
tuer son allié ?
Vathann haussa les épaules.
— Était-ce vraiment son allié ? Ou le véritable Irdann ?
— Non, murmura Silwë les sourcils froncés. Je pense plutôt que le sosie
était le serviteur de Slade, et non l’inverse.
Le garde resta un instant silencieux. Puis il remit son épée dans son
fourreau et s’agenouilla auprès de la blessée.
— Pouvez-vous lâcher votre épée ? Non, ne vous levez pas, il ne vaut mieux
pas.
Il prit la jeune elfe dans ses bras et se releva.
— Le serviteur de Slade... C’est possible en effet, reprit-il. Une fois devenu
inutile, il serait revenu l’achever ?
— Surtout qu’il risquait de parler tant qu’il était en vie, compléta
Sélène.
Le chef des gardes hocha la tête et se mit en route d’un pas rapide. La
jeune magicienne ramassa l’épée de Silwë et lui emboîta le pas. Avec ses
grandes enjambées, elle devait presque courir pour le suivre.
— Où allez-vous ?
— La faire soigner. À l’infirmerie de la garde.
Sélène fit une moue. Elle avait entendu parler de la médecine de la région et
leur réputation n’était pas terrible... Hors de question qu’elle y laisse Silwë
seule.
— Je n’irais pas confier l’invitée du duc à n’importe qui, ajouta-t-il comme
s’il devinait ses pensées. Le médecin de la garde n’est peut-être pas le plus
délicat des praticiens, mais il sait soigner ce genre de blessure. Mieux que
beaucoup de charlatans qui se prétendent guérisseurs.
À demi convaincue, elle continua à le suivre les couloirs du château.
— Cependant, cela n’explique pas une chose, reprit le garde après un
moment.
— Ah ?
— S’il s’agissait bien de Slade, invisible, qui est venu tuer... l’autre. Il est
reparti invisible donc. Il vous a donc attaqués en étant toujours
invisible ?
— Euh, oui... répondit Sélène, mal à l’aise.
— Comment avez-vous su qu’il allait attaquer ? Comment avez-vous su
qu’il était là ? Vous étiez dans ce couloir, par hasard, l’épée sortie, toujours
par hasard ?
Il y eut un silence. Sélène se mordit la lèvre en espérant très fort que
son malaise ne voie pas dans l’osbcurité.
— Nous les elfes... avons un instinct pour ce genre de choses, commença
Silwë, depuis les bras du garde.
— Ah ? commença-t-il d’un air méfiant. Vous pouvez voir l’invisible ?
— Nous avons pu sentir qu’il se passait quelque de... magique,
continua-t-elle. Et comme j’étais presque sûre qu’il savait se rendre
invisible...
— Silwë et Uhr ont alors frappé plus ou moins au hasard, et en réussissant
à le toucher, Silwë a dû mettre fin au sort, compléta Sélène. Nous avons vu
apparaître Slade. Il a essayé de s’enfuir, et s’est alors retrouvé face à
vous.
Vathann resta un instant silencieux, réfléchissant à cette explication. Il lui était difficile de voir son visage puisqu’il marchait toujours devant elle, à grandes enjambées. Allait-il croire à leur histoire ? Sélène elle-même trouvait que Silwë n’avait pas l’air très convaincante dans son mensonge, mais avec sa blessure et son visage crispé de douleur, elle ne pouvait pas avoir l’air naturel de toutes façons. À moins de bien la connaître, il ne s’en rendrait pas compte.
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